Avis à la population cinéphile

Vous êtes encore là ? Quatre ans après sa glorieuse naissance, Ciné partout tout le temps a enfin quitté l’espace confortable mais confiné de la nurserie over-blog pour faire sa mue, voler de ses propres ailes, ou toute autre métaphore animalière de votre choix. Fini donc le temps du « .over-blog », c’est le vaste monde du « .fr » qui s’ouvre désormais devant moi avec la nouvelle adresse suivante :

http://www.cine-partout-toutletemps.fr/articles 

Merci de me suivre, dans les deux sens du terme, et ne vous perdez pas en route dans la correspondance.

Dimanche 28 août 2011 7 28 /08 /Août /2011 11:26

psychose-2Où ?

A la maison, en Blu-Ray

Quand ?

Un lundi soir, mi-juin

Avec qui ?

Une apprentie webdesigner

Et alors ?

 

Psychose est plus qu’un film. C’est même plus qu’un chef-d’œuvre. C’est un moment charnière dans l’histoire du cinéma, d’un impact qui connait extrêmement peu d’équivalents. Avec Psychose le septième art a basculé dans une nouvelle ère. Ce qui est délectable est qu’il y a été poussé non par un jeune rebelle agissant en marge du système, mais par un pilier du dit système, âgé de soixante ans et ayant le statut de valeur sûre commerciale. Cette révolution est un parfait inside job. Qui débute par un choc assourdissant, ne laissant pas de place au doute à propos des intentions du film. Le générique d’ouverture de Psychose clame sa modernité triomphante et véhémente par la combinaison des graphismes de Saul Bass et de la partition de Bernard Herrmann. Quand aux noms, ils défilent à un rythme élevé, surgissent et disparaissent de toutes les manières et suivant toutes les directions possibles, des fois même se disloquent… Tout est fait pour que le spectateur soit chahuté d’entrée. Pas question de le placer en situation de confort.

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A l’époque de la sortie du film, l’ébranlement des certitudes du public et sa manipulation en jouant sur sa crédulité commençaient avant même l’entrée dans la salle. Une bobine d’images d’archives disponible dans les suppléments du DVD et du Blu-Ray rappelle la stratégie alors déployée, qui reposait sur l’aura de Hitchcock (alors égale voire supérieure à celle de ses films) pour forcer les spectateurs à arriver obligatoirement à l’heure pour la séance… et les convaincre que c’est pour leur bien ; que tout ce qui concerne le personnage de Marion Crane, première héroïne du récit, dès les toutes premières minutes est capital. Alors que rien ne pourrait être moins vrai. Marion est bien au cœur du film, mais seulement pour une durée finie ; d’une certaine manière, elle est elle-même un de ces MacGuffin dont Hitchcock avait un usage si coutumier et si brillant. Le cinéaste n’a pas eu lui-même cette idée d’un film coupé en deux parties très nettes. On apprend dans le très bon making-of qu’elle est le fait du scénariste, Joseph Stefano (tout comme celle de rendre séduisant le personnage maléfique de Norman Bates). Mais il a vu le potentiel fantastique qu’elle recelait, et comment il allait être possible de l’employer à faire la révolution. Qui dit révolution dit prise de risques, et Hitchcock a su se plier à cet impératif en adaptant son cadre et sa méthode de travail à la nouvelle donne. La production de Psychose, effectuée en secret jusqu’à son terme, a fait la part belle à la singularité avec des conditions de film « indépendant » selon les critères d’aujourd’hui : un budget réduit et un retour au noir et blanc dans la foulée des grandioses Sueurs froides et La mort aux trousses, une équipe restreinte au sein de laquelle Hitchcock a encouragé l’implication de chacun – découpage visuel des scènes planifié avec Stefano, conception du personnage de Marion laissée pour la plus grande part à l’actrice Janet Leigh…

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Marion, puis dans la seconde partie Norman, sont les deux agents majeurs du renversement de régime accompli par Psychose. Ils sont opposés de la plus frontale des manières en surface du scénario, mais ils sont fondamentalement du même bord, associés dans la même démarche de sabotage de l’intérieur, dans le but avéré de le briser, le moule du cinéma classique. L’une et l’autre sont des marginaux dans l’univers calibré du film, sur les deux plans de l’existence en propre des personnages – tous ont un métier, une place clairement établie dans la société ; tous sauf Marion, voleuse sans préméditation, et Norman, meurtrier à l’esprit détraqué – et de leur poste dans l’articulation de l’intrigue présentée au public. Là aussi, tous les protagonistes sont assignés à un rôle précis le long des rails posés par le script, ainsi que le veut le modèle classique du polar / film noir, à l’exception de Marion et Norman. Eux, par leurs pulsions et leurs désirs, affirment avec force détenir un libre-arbitre qui ébranle profondément les règles en vigueur. Autour d’eux, les interventions des personnages annexes, utilitaires, purement fonctionnelles, paraissent être le produit d’un programme automatique, déterministe. On n’y trouve aucune puissance évocatrice, mobilisatrice, chose bien évidemment voulue. Les seuls à formuler des pensées, des décisions singulières et non provoquées sont bien Marion et Norman, dans le cadre de ces scènes subjectives qui leur sont spécifiquement attribuées. Le suspense y nait non pas d’actes, mais d’intentions. C’est ainsi le cas dans le génial champ / contrechamp sans dialogues, simplement tenu par la musique et le positionnement de la caméra, entre Marion et l’enveloppe pleine de liasses de billets qu’elle vient de voler. C’est, toujours concernant Marion, la longue séquence couvrant sa fuite en voiture, où elle est filmée au volant isolée du monde par le cadre, face caméra, face à nous mais face à elle-même surtout. Les pensées tournant en boucle dans sa tête nous parviennent par une voix-off totalement introspective et spéculative. L’expression de sa fatigue, par l’accentuation visuelle des conditions de conduite (une pluie de déluge, des lueurs de phares terriblement aveuglantes) qui la poussent à faire étape dans le motel de Norman, éprouve les limites de ce que la mise en scène de cinéma peut véhiculer comme subjectivité.

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Affranchis des conventions, Marion et Norman se retrouvent en mesure de faire éclater sur l’écran des pulsions qui jusque là ne pouvaient exister au cinéma que de façon implicite, inhibée. Depuis l’époque de Psychose, elles sont devenues banales ou presque. Il s’agit du sexe et de la violence, principes organiques intimes répartis entre les deux héros. A Marion le sexe : elle qui nous est présentée dans une scène faisant immédiatement suite à un acte sexuel apparaît fréquemment en sous-vêtements au cours du récit, y compris dans des scènes non érotiques dans leur propos mais qui endossent du coup à leur tour cette charge. A Norman la violence : celle des meurtres sauvages qu’il commet, directement devant nos yeux et non hors champ. Les deux se rencontrent dans la scène culte de l’assassinat sous la douche. Le corps nu de Marion, et sa mutilation par le couteau de Norman. Présentés l’un et l’autre par Hitchcock sous la forme la plus explicite et crue possible sans tomber dans la pornographie ou le snuff movie. Cette ultime frontière entre ce qu’il est possible de montrer et ce qui doit rester suggéré est l’horizon visé par le cinéaste. Pour l’atteindre, il exploite au maximum ce que peut faire l’élément de base du cinéma, le montage. Calé sur les coups de couteau répétés, le découpage du climax de la séquence assure presque à lui seul la distinction entre ce que l’on voit effectivement et ce que l’on imagine voir en plus. On assiste là à une des plus grandes leçons de cinéma de l’histoire.

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Un genre entier, celui du slasher, a été inventé là, dans cette salle de bains, dans cette scène prodigieuse. Bien moins connu, le plan qui lui succède est tout aussi formidable. C’est un long panoramique qui n’est relié à aucun point de vue si ce n’est celui du cinéaste omniscient et seul maître à bord. Le mouvement de la caméra va du corps sans vie de Marion à la liasse de billets, bientôt perdue pour tous, puis à la fenêtre de la chambre par laquelle nous parvient le son d’une dispute entre Norman et sa mère. La raison d’être de ce plan est limpide, presque plus que s’il avait été fait usage d’une voix-off : signifier au public que le récit de Psychose vient de basculer du tout au tout. Avec Marion disparaît le MacGuffin du vol, pour laisser la place à Norman et à ses enjeux intimes. La durée inhabituelle de la séquence de nettoyage de la scène du crime qui suit, contemplée sans perdre une miette de ses moindres détails, sert le même but. Il s’agit d’installer solidement Norman en tant que nouveau protagoniste central. Pour cela, Hitchcock va même jusqu’à provoquer chez le spectateur un sentiment de complicité contre lequel il est difficile de lutter, avec le suspense mis en place quant à la disparition ou non de la voiture de Marion dans la vase du marais. Le jeu incroyablement moderne et séduisant d’Anthony Perkins participe également à rendre son personnage supérieur aux autres.

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Quand le monde extérieur revient dans le champ du film, après ces presque quarante minutes sans autre âme qui vive que Marion et Norman à l’écran, il est complètement dépassé par les événements et par l’avance prise par le duo. En son absence, le film s’est hissé à un tout autre niveau sur tous les plans – par exemple, les autres personnages continueront à croire jusque très tard dans le film que le nœud de l’affaire a toujours à voir avec le vol de l’argent. Ce qui est alors extraordinaire est que Hitchcock se sert de cette apparente connivence entre lui et nous (réunis dans le camp de ceux qui savent ce que les seconds rôles ne savent pas) contre nous, puisqu’il nous mène en bateau sur un secret autrement plus capital. Ne nous doutant plus de rien, on savoure l’ignorance des proches de Marion, on trépigne devant l’assassinat du détective privé – anticipé, celui-ci ; là encore Hitchcock préfigure un des motifs à venir du slasher, celui de la victime isolée en terrain hostile et dont la mort n’est plus qu’une question de secondes. Mais quelques minutes plus tard, ce même escalier où a lieu ce meurtre sert de décor à l’expression la plus manifeste de la mystification dont nous sommes nous-mêmes les cibles. C’est dans un premier temps ce mouvement de caméra qui bifurque, aussi sciemment que sans raison valable, pour éviter de se conclure en entrant dans la pièce où se déroule une nouvelle altercation entre Norman et sa mère. C’est ensuite cet angle de vue qui capte la sortie des deux personnages de la pièce et leur passage sur le palier, en nous faisant croire que l’on nous montre tout alors qu’en réalité nous ne voyons rien ou presque.

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Le message de fond de Psychose est que la marche du monde n’est régentée par aucune morale supérieure. C’est le libre-arbitre des hommes et des femmes qui est aux commandes, rien ne pouvant résister à l’imprévisibilité des comportements qui en découle. Chacun peut, à tout moment, choisir de ne pas faire ce qui est juste ou ce qui est attendu d’eux. La seule règle est qu’il n’y a pas de règles. Un principe fondateur que Hitchcock applique tout autant à son échelle que ses héros à la leur : lui aussi, dans le cadre de ce long-métrage, a choisi d’employer son libre-arbitre et ses capacités dans un but « mauvais ». Son film est un exercice radical de manipulation du spectateur, auquel il ment de manière éhontée et constante au sujet du personnage de la mère de Norman1. De plus, le cinéaste prend soin de ne conférer aucun sentiment d’apaisement, de réparation au fait qu’au final le crime ne paye pas, qu’il finit dans les deux cas élucidé et puni. Rien n’est résolu. La seule conséquence est de lier Marion et Norman jusque dans la conclusion de leurs histoires respectives. Symbole sexuel, Marion meurt alors que son corps nous est enfin présenté dénudé. N’existant que par ses crimes de sang à répétition, Norman est arrêté au moment où nous est imposée la vision brutale d’un squelette. Sans oublier les deux cadrages symétriques, qui les isolent dans le même coin, en bas à droite, d’un décor dépouillé une fois leur destin tragique scellé. A ce sujet, l’audace finale de Hitchcock (la surimpression fugace du squelette de la mère sur le visage de Norman) est la parfaite note terminale à ce film révolutionnaire.

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1 Hitchcock était déjà l’auteur du premier faux flashback, dans Le grand alibi ; dans Psychose, il crée le premier faux personnage…

Par Erwan Desbois - Publié dans : alfred hitchcock
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Samedi 27 août 2011 6 27 /08 /Août /2011 00:47

cowboys-2Où ?

Au MK2 Quai de Loire, dans la grande salle très clairsemée

Quand ?

Jeudi soir, à 20h

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Dernier gros morceau de la saison des blockbusters hollywoodiens (qui a démarré il y a quatre mois, tout de même), Cowboys et envahisseurs est à oublier au plus vite. Cela tombe bien, il est tellement désespérant et insipide qu’il génère son propre oubli au fur et à mesure qu’il progresse. Il n’y a donc aucun effort à produire, si ce n’est celui de me dépêcher d’écrire cet article avant que tout souvenir du film ait disparu de ma mémoire.

cowboys

Comme son titre anglais l’indique encore plus clairement, Cowboys et envahisseursintroduit des aliens – lesquels auront été partout cet été, lorsqu’il n’y avait pas de mutants impliqués – dans l’univers du western. On se dit que le film, pour tenir son rang de divertissement plaisant, n’a alors plus qu’à décliner en situations concrètes ce programme de base improbable mais à l’attrait certain. Cet ordre de mission était visiblement encore trop compliqué pour les cerveaux du projet, à voir à quel point ceux-ci passent à côté de leur sujet, faisant de Cowboys et envahisseurs le blockbuster le plus frustrant depuis 2012. Comme ce dernier, il nous a vendu en amont de sa sortie (dans son pitch, son affiche, sa bande-annonce) des promesses sans suite : la séquence de dévastation de la ville par les vaisseaux extraterrestres servant de fer de lance au trailer est en réalité l’unique scène d’action digne de ce nom. Après cela, comptez deux escarmouches bâclées ne servant qu’à nous révéler à quoi ressemblent les sales bêtes venues de l’espace, et un affrontement final incapable d’apporter une solution satisfaisante au casse-tête de base du récit – que les aliens sont surpuissants par rapport aux humains, et donc théoriquement invincibles. A chaque fois que le rapport de force s’inverse, cela sort de nulle part. Sinon, l’essentiel du temps, il ne se passe... rien. Le film est incroyablement bavard, et réussit cependant l’exploit de ne développer ni ses personnages (plus transparents, on ne les verrait même plus ; dommage pour Daniel Craig et Harrison Ford, à la bonne volonté évidente), ni le suspense de son histoire, ni son hybridation entre les genres. C’est ce dernier point qui abasourdit le plus : Cowboys et envahisseurs ne prend aucune initiative, ne fait bouger aucune ligne. Le western y est traité selon les codes du western, la S-F selon ceux de la S-F ; chacun chez soi. Coincé plutôt que décomplexé, sérieux plutôt que ludique, le film démontre une conviction invraisemblable à faire nier à ses héros le caractère extraordinaire de la situation dans laquelle ils se trouvent.

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Le scénario est à blâmer pour son apathie, et la mise en scène encore plus pour son indigence. Jon Favreau, surestimé depuis qu’il est parvenu à s’approprier une partie du mérite du succès des Iron Man  qui revient en fait entièrement à Robert Downey Jr., fait l’étalage de son manque total de savoir-faire, sans même parler de talent. Il est non seulement incapable de faire plusieurs choses à la fois – quand les personnages se retrouvent séparés, il ne suit qu’un groupe et abandonne l’autre jusqu’à nous faire presque oublier son existence – mais en plus le peu qu’il fait il le fait mal. Il ne crée aucun élan dans la conduite d’ensemble du récit, enchaînant des séquences complètement étrangères les unes aux autres et chacune aussi immobile qu’un paralytique. Du coup, quand arrive le final on a le sentiment que rien d’important n’a eu lieu durant les deux heures écoulées. Cruel, mais logique à force de ne rien bâtir, et quand l’engourdissement général s’étend jusqu’aux scènes d’action, privées de tout rythme, laborieuses. Au moins, quand il fait joujou avec ses  Transformers Michael Bay a le bon goût de le faire avec suffisamment d’entrain pour que l’agitation produite serve d’écran de fumée à l’insanité du fond… Le film de Favreau, lui, n’exprime rien, à quelque niveau que ce soit. Il est même vierge de toute référence, et cela ne vient pas du fait qu’il invente sa propre mythologie mais qu’il est ignorant de celles qui existent, dans le western comme dans la S-F. Tout cela mis bout à bout fait que la seule chose que l’on retire de Cowboys et envahisseurs est un ennui mortel. Ce qui est bien le pire qui puisse arriver à un blockbuster.

Par Erwan Desbois - Publié dans : navets et déceptions
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Mercredi 24 août 2011 3 24 /08 /Août /2011 22:27

sociali-4Où ?

En vacances dans les Landes, en DVD

Quand ?

Jeudi dernier

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Plus d’un an et plus d’une crise (du capitalisme, de l’Europe, du « modèle » des autocraties arabes renversées l’une après l’autre) ont passé depuis la sortie du dernier opus de Jean-Luc Godard, Film socialisme. L’écoulement du temps et l’enchaînement des bouleversements majeurs qui l’a accompagné ont pour effet de rendre cette œuvre encore plus pertinente et pénétrante qu’elle ne le paraissait déjà au moment de sa découverte. A l’époque, on croyait encore que la Grèce seule concentrait sur elle l’essentiel des turbulences (cf. l’expression sibylline « des problèmes de type grec » pour annoncer sa non-venue à Cannes pour y accompagner son film), et que sa mise en quarantaine avec prescription d’une thérapie de choc allait constituer la réponse adéquate. Film socialisme était déjà raccord avec ce faux épiphénomène / vrai signe avant-coureur, une de ses escales prenant place en Grèce. Un an plus tard, ce n’est plus une seule étape mais l’ensemble de son tour de la Méditerranée qui est synchrone avec le tumulte de la marche du monde : Égypte, Israël, Italie, Espagne.

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Film socialisme est dorénavant une mise en pratique encore plus exemplaire d’une formule énoncée par Godard dans l’un des suppléments du DVD : « le bruit du monde, le son de la société ». Parvenir à filtrer suffisamment le premier pour capter le second. Dans son interview au sein de l’autre bonus proposé, le réalisateur décline le mérite de sa réussite dans cette tâche, l’attribuant non pas à son talent personnel mais au médium cinéma. Un cinéma « de signes » qui, par sa nature circonscrite (un tournage aboutit à un film, objet fini qui en est à la fois la synthèse et la terminaison définitive) et sa forte interpénétration avec le monde réel (la caméra capte des visions appartenant à ce monde – sauf cas des films à images de synthèse – ; une équipe de tournage est une version à échelle réduite d’une société, concept exploité tant et plus par les films qui racontent la réalisation d’un film), a la capacité selon Godard d’interpréter ce réel. D’en faire apparaître sinon le sens, mais au moins un faisceau d’indices, de connexions, d’interrogations qui participent de ce sens. La première moitié de Film socialisme, à laquelle on peut donner comme nom le texte du carton qui la conclut (« Quo vadis Europa ? »), s’inscrit précisément dans cette optique. Je l’ai déjà traitée de manière assez exhaustive et toujours juste dans ma première chronique consacrée au film ; je ne vais donc revenir dessus que succinctement ici. L’allégorie pensée par Godard est d’une très grande force : l’Europe vue comme un immense et fastueux paquebot pour croisières de luxe, et ses habitants les voyageurs soûlés de sollicitations visuelles et auditives, qui empêchent toute constitution d’un récit quel qu’il soit. Le temps est réduit au présent immédiat, l’espace à une offre touristique. Et tout ce que l’homme a élaboré comme méthodes pour aller au-delà de la surface des choses, les sciences humaines, les arts, est relégué à une position marginale et inaudible.

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Formellement, Film socialisme est séparé en trois chapitres mais les deux derniers sont unis thématiquement. Ils sont deux propositions de réponse engagée au constat amer de la première partie du long-métrage. « Nos humanités », le troisième acte, est une riposte-guérilla, alerte, en combat rapproché. Godard effectue son propre circuit, subjectif et exigeant, autour de la Méditerranée. Il relève dans chaque pays-étape l’essence, impalpable, spirituelle, de son identité héritée de l’accumulation du passé, et laisse hors-champ la platitude et la sécheresse de leur physionomie exhibée à la vue des touristes. Le chapitre médian du film est une contre-attaque plus profonde, basée sur un schéma plus réfléchi, de plus longue haleine. C’est aussi celui dont ma perception et ma compréhension ont le plus évolué par rapport à l’an dernier, en bien, à la lumière des évènements de ces derniers mois dont cette partie de Film socialisme nous renvoie un reflet net, magnifié. Godard procède cette fois par parabole, avec la fictive famille Martin comme foyer-témoin de ce que serait une société (re)construite sur d’autres bases. Ce qui est saisissant dans cet exercice utopique particulièrement habile – qui rappelle l’époque de La chinoise  et Week-end, avec un burlesque plus enjoué – n’est plus tant son infirmation point par point des fondements du paquebot-Europe (on y lit des livres, on résiste à la présence médiatique, on s’investit politiquement) que les échos du monde réel qui s’y font entendre. Les découvrir par soi-même est quelque chose de suffisamment ludique pour que je ne les révèle pas ici, à l’exception du plus puissant d’entre eux : un avant-goût des révolutions arabes et autres mouvements d’Indignés, qui voient les jeunes refuser l’héritage laissé par leurs parents, placer ces derniers face à leurs responsabilités, aspirer à prendre la main et imposer leurs dialectiques, leurs buts. Créer une rupture. En phase avec eux, Film socialisme n’est pas loin d’avoir tout compris à 2011. Rendez-vous en 2012.

Par Erwan Desbois - Publié dans : nouvelle vague hier et aujourd'hui
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Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 20:43

impardonnables-1Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Dimanche matin, à 11h30

Avec qui ?

Une apprentie webdesigner

Et alors ?

 

Sorti dans l’ombre des « blockbusters d’auteur » qui occupent le terrain du mois d’août (Melancholia, La piel que habito, et bientôt Les bien-aimés et La guerre est déclarée), le nouveau film d’André Téchiné souffre évidemment de sa facture beaucoup moins démonstrative et solennelle. Pas de grand sujet à l’horizon d’Impardonnables, pas de lyrisme exalté dans la conduite de son récit ; pas même de trace véritable du suspense suggéré par le titre du film et sa campagne de promotion. On a affaire à un long-métrage déceptif, froidement observateur des faits et gestes des êtres qui le peuplent. Impardonnables a tout de l’aboutissement de la démarche engagée par Téchiné dans ses deux films précédents, Les témoins et La fille du RER. Se défaire autant que possible de la structure rectiligne qu’est le suivi d’une intrigue ou d’un destin individuel. Lui préférer la libre considération de fragments de la vie de plusieurs personnages, et voir ce que cela fait affleurer à la surface du récit comme suppositions et indéterminations quant à leur nature profonde.

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Pour réaliser cette étude, Les témoins et La fille du RER s’en remettaient encore à un élan dramatique inaugural – respectivement la survenue du virus du sida dans les années 80 et le fait divers de l’agression inventée par l’héroïne. Le trouble et l’agitation provoqués par ces événements tenaient lieu de révélateur du caractère de tous ceux et celles touchés directement ou indirectement. Dans Impardonnables, nul recours à une béquille narrative de cet ordre pour introduire et pousser à l’action les personnages. Au nombre desquels on trouve un écrivain à succès (André Dussolier), une agent immobilière (Carole Bouquet), une des nombreuses anciennes amantes de celle-ci (Adriana Asti), son fils tout juste sorti de prison (Mauro Conte), et d’autres encore, dont les routes se croisent autour de la lagune de Venise de manière tout à fait imprévue, dans la cause comme dans le nombre des contacts. La gageure brillamment relevée par Téchiné est de ne faire usage dans cette optique d’aucun échafaudage ou raccord apparent. Ce ne sont pas des forces extérieures – explicites, ou bien occultes et regroupées sous l’appellation fourre-tout de « hasards et coïncidences » – mais les conduites propres à chaque protagoniste, et elles seules, qui les amènent à se rencontrer, pour le bon et le moins bon.

impardonnables-3

Impardonnables se présente dès lors comme un certain extrême (voire un idéal) du film choral, en ce sens que c’est un récit à plusieurs voix mais qui ne fait rien dire de précis, de décidé à l’une d’entre elles pas plus qu’à leur ensemble. Le monde dans lequel les personnages évoluent n’est ni déterministe, ni chaotique. Il se construit au jour le jour à partir de la somme des individualités, chacune étant dès lors autant active (par sa propre contribution) que passive (car impuissante à contrôler celle des autres). C’est un monde « sans Dieu », pour reprendre la remarque très juste de la critique de Libération. Un fait que Téchiné perpétue dans son rapport au film dont, en tant que réalisateur et scénariste, il est le dieu. Sa mise en scène, entièrement assurée à la longue focale, lui permet de se maintenir à une distance suffisante pour observer sans provoquer de biais dans le traitement des événements ; son script refuse toute forme de fiction primaire en ne matérialisant en histoire consistante aucun des embryons d’intrigues initiés par les personnages (filatures, mensonges, mystères…). Voilà pour la forme. Dans le fond, l’absence de Dieu se retrouve dans le titre : les personnages sont impardonnables non pas à cause de ce qu’ils auraient pu faire, mais car le pardon est ici une notion inconsistante, sans valeur devant la multiplicité des valeurs et des attitudes. Il y a les jeunes et les vieux, les artistes et les pragmatiques, les bisexuels et les homophobes, ceux qui aspirent « à la paix » et ceux qui veulent être « dérangés », les jaloux et les volages, etc. Dans ces conditions où « tout le monde a ses raisons », pour reprendre le mot de Renoir dans La règle du jeu, pardonner importe moins que de s’accommoder de l’instabilité permanente, et de se positionner en accord ou en conflit avec chacun des remouds. Par cette affirmation, et la démonstration qu’il en donne, Impardonnables est un film bien plus intelligent et profond que sa discrétion ne le laisse penser.

Par Erwan Desbois - Publié dans : auteurs français contemporains
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Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 20:35

piel-1Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Mardi soir, en avant-première

Avec qui ?

MonFrère, sa copine et des amis à eux

Et alors ?

 

Au printemps dernier, Pedro Almodovar s'était fait prier pour présenter La piel que habito au Festival de Cannes. Il ne voulait pas que s'évente, plusieurs mois avant la sortie du film en salles en Espagne et ailleurs, le twist qui se trouve au cœur de son récit. L'argument est recevable sur le principe ; on aurait aimé que la découverte du film et de son fameux retournement de situation achève de nous convaincre de sa légitimité. Ce n'est malheureusement pas le cas, la surprise autant que ses répercussions sur l'intrigue étant largement éventées par la construction narrative lourde et contreproductive adoptée par le cinéaste. On comprend trop vite de quoi il retourne, et on ne voit pas bien l'intérêt d'avoir placé la révélation là où elle est, en plein milieu, plutôt qu'au début – selon un récit qui aurait alors été linéaire – ou à la fin – pour en faire le véritable point culminant du film. Le mystère de La piel que habito concerne l'identité de Vera, une belle jeune femme séquestrée par un chirurgien esthétique aussi riche et célèbre que profondément déséquilibré, Robert Ledgard. Imbu de son don sans limites dans son domaine et brisé émotionnellement par les décès de son épouse et de sa fille, Ledgard se sert de Vera pour réaliser sur elle toutes sortes de greffes expérimentales. Qui est Vera, d'où vient-elle, comment en est-elle arrivée à accepter ce rôle ambigu d'objet de désir et de séquestration de la part de Ledgard : telles sont les interrogations sur lesquelles se fonde La piel que habito...

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...enfin, pour partie seulement. Car ce long-métrage souffre du même mal que le précédent film d'Almodovar, Étreintes brisées. Dans les deux cas les actes du cinéaste le rangent aux côtés des bourreaux masculins. De même que ceux-ci abrogent la liberté de leurs proies féminines, en abusant de leur talent et de leur aura, Almodovar étouffe le sujet dramatique dont elles sont les porteuses – la passion amoureuse de l’héroïne d’Étreintes brisées, la question de la fabrication physique et mentale d’un individu qui poursuit Vera dans La piel que habito. Ce qui aurait dû être le cœur unique et ardent de son récit, Almodovar le dévitalise à force de multiplier les strates narratives, et de leur accorder à toutes une égalité de traitement. Exactement comme son antihéros (alter-ego ?) Ledgard, il s’égare dans son art à lui dans une apparence de brio technique qui n’existe que dans le but de sa propre exécution. Rien de puissant n’émerge de la valse des personnages mis sur le devant de la scène (d’abord Ledgard, puis un mystérieux intrus, la gérante du domaine, à nouveau Ledgard et enfin seulement Vera) ou des va-et-vient du récit dans le temps. Cette virtuosité n’en mérite même pas toujours le nom. Elle est en effet plus souvent pesante que grisante dans sa mise en place – ça grince régulièrement au niveau des rouages, par exemple dans l’introduction des divers flashbacks. Seul résultat de ce vrai-faux tour de force, l’intérêt thématique du film s’en trouve asséché ; même si, preuve de la force intrinsèque de celui-ci, l’ombre du vertige qu’il aurait pu produire apparaît fugitivement au détour de quelques scènes. Choisir, comme l’a fait Almodovar, de filmer du point de vue de la science et de la technique un récit visant à affirmer que celles-ci ne peuvent accéder à l’âme humaine, est pour moi un contresens qui fait de La piel que habito une œuvre regardable (et écoutable ; la bande-originale composite assemblée par Alberto Iglesias est une franche réussite) mais également oubliable.

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Par Erwan Desbois - Publié dans : cinéma européen
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Samedi 20 août 2011 6 20 /08 /Août /2011 13:58

En un autre temps, j'avais abandonné Fringe avec pertes et fracas tant le début de la deuxième saison était saturé en montrage de muscles et d'arrogance des forces de l'ordre ainsi qu'en velléités belliqueuses frustes. Presque deux ans plus tard, je m'y remets suite à la lecture fortuite d'un article des Cahiers du Cinéma rempli de spoilers (forcément, presque deux saisons étant passées par là) qui sont avant tout autant de promesses sur ce que la série est devenue. Restait donc à juger par moi-même sur pièces, en reprenant là où je m'étais arrêté : après l'épisode 2X05.

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Et bien sûr, ça ne rate pas, celui-ci était le dernier à sortir du moule honni qui m'avait fait fuir. Dès le suivant se fait sentir une inflexion forte dans une direction tout autre – plus humaine, plus intime. Cela vient du recentrage de la série sur son trio de personnages principaux, l'agent Olivia Dunham, le docteur Walter Bishop et son fils Peter. Ils ne sont plus simplement les spectateurs ou les acteurs purement factuels des enquêtes qu'ils mènent. À chaque fois, au moins l'un des trois est confronté à une implication émotionnelle de sa part provoquée par leur sujet d'investigation. Le plus souvent cela tombe sur Walter, les auteurs du show exploitant à plein ce qui était dès le départ l'un des éléments à plus fort potentiel de leur création : positionner parmi les protagonistes de premier plan un sexagénaire borderline car ayant les deux facettes du génie. Walter est plus que brillant dans tous les domaines de la science, mais cela le rend déphasé vis-à-vis du monde (avec un long épisode en hôpital psychiatrique) et dangereux pour la société – au cours de la saison un nombre grandissant d'affaires mènent à des travaux menés par Walter dans sa première vie, de scientifique enivré de son talent et sans barrière éthique.

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Olivia et Peter ont eux aussi leurs démons refoulés du passé, et les relations personnelles entre les trois individus sont par ailleurs suffisamment (bien) développées pour que leur trio soit encore plus intéressant que la somme de ses parties. C'est dorénavant clairement l'histoire du cheminement intime et humain de ce trio que raconte Fringe – par les voies détournées de phénomènes paranormaux, expérimentations ayant mal tourné et autres meurtriers monstrueux renouvelés à chaque épisode. Épisode après épisode, la deuxième saison de la série façonne ainsi avec assurance un concept discrètement révolutionnaire. Une hybridation ultime entre les trois grandes manières de raconter une série TV, le stand alone (succession d'épisodes sans lien entre eux, qui posent leur intrigue en introduction et la résolvent en conclusion), la « mythologie » (quand un récit plus vaste que les personnages nous est révélé par petites touches savamment disséminées – le modèle Lost), et le quasi temps réel (quand les épisodes d'une saison – dans  The wire – voire de la série entière – Breaking bad – déploient un récit continu, unique, sans ellipses et sans interruptions ni réinitialisation des enjeux. Le mélange fonctionne à merveille et son résultat, de plus en plus captivant, atteint son zénith – pour l'instant ! – dans les épisodes 2X16, « Peter » et 2X18, « White tulip ». Deux épisodes à double fond1 : le premier, qui nous ramène en 1985 (adaptation du design du générique incluse), est à la fois un poignant mélodrame familial, et un classique instantané dans le genre des paraboles mettant en garde contre les méfaits de la science sans conscience – avec en particulier cette superbe réplique, « There has to be a line somewhere. There has to be a line we can't cross ». Le deuxième se paye le luxe de faire du voyage dans le temps un élément de second plan de son histoire (superbement traité toutefois) ; un véhicule pour la résolution d'un terrible dilemme personnel.

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C'est là un autre point qui assure la réussite phénoménale de la deuxième saison de Fringe : les intrigues de science-fiction qui portent chaque épisode sont particulièrement inspirées. Tout ayant déjà été fait dans le genre, il ne s'agit le plus souvent que de variantes sur des thèmes classiques – univers parallèles, contrôle des pensées, malformations génétiques, virus et contaminations en tout genre... mais ces variations les exploitent avec brio, en y apportant leurs petites touches personnelles ainsi qu'une vitalité qui leur redonne une jeunesse irrésistible. L'épisode 2X13, « What lies below » en est le meilleur exemple.

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Pourvu que ça dure, donc. Un bon premier signe : l'épisode 2X19, qui marque le retour des « soldats » de l'autre univers et avec eux de la thématique guerrière, reste tout de même catégoriquement appuyé sur les affects du trio Walter-Peter-Olivia d'une part, et des considérations scientifiques « ludiques » (comment ça marche, le passage d'un univers à l'autre ?) d'autre part. Soit précisément les deux raisons de la bonne fortune de Fringe.

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1 et dans lesquels le talent de l'acteur John Noble, qui interprète Walter, embrase l'écran

Par Erwan Desbois - Publié dans : séries TV
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Samedi 20 août 2011 6 20 /08 /Août /2011 13:43

La semaine dernière, je me suis accordé une pause exempte de ciné en allant au festival La Route du Rock à Saint-Malo. Où, entre autres excellents groupes composant une programmation quasiment sans fausse note, j'ai découvert le renversant trio new-yorkais Battles. Et ce qui détourne cet article de la voie de garage des billets « je raconte ma vie qui est franchement passionnante n'est-ce pas », c'est que la musique de ce groupe, impossible à circonscrire dans une seule case1, se prête remarquablement à l'exercice toujours périlleux de la captation visuelle de la musique en train de se faire. Pour la bonne raison que Ian Williams, John Stanier et Dave Knopka prennent le parti, dans leurs concerts, d'exhiber sans détour l'élaboration minutieuse et au final vertigineuse des cathédrales sonores que forment chacun de leurs morceaux – et la jubilation communicative qu'ils prennent à l'exercice. Les performances scéniques de Battles sont donc une matière première idéale pour la vidéo, car elles s'accordent d'elles-mêmes aux techniques de base que sont le changement d'échelle d'un plan (serré pour capter un mouvement de doigts précis, large pour faire apparaître la création d'une harmonie ou d'une dissonance) et partant de là le montage. Mais ces concerts sont aussi un défi de taille à relever, dans le passage de la théorie à la pratique ; car il faut tenir la cadence ahurissante et les bascules permanentes imposées par le groupe... La captation du show donné à La Route du Rock par Arte Live Web s'en sort bien. Le concert à emporter de la Blogothèque, encore mieux – dans des conditions plus favorables bien sûr. Alors trêve de mots, et ouvrez grand vos yeux et vos oreilles.

 

 

1 l'étiquette « math-rock » leur est souvent collée, mais elle est réductrice car laisse de côté les échappées vers l'électro, le free jazz, les rythmiques tribales...

Par Erwan Desbois - Publié dans : classements et inclassables
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Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 16:58

melancholia-1Où ?

Au Max Linder Panorama (salle idéale pour voir le film car elle permet de profiter pleinement du travail effectué sur le son)

Quand ?

Mercredi matin, à 11h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Ma relation avec le cinéma de Lars Von Trier a l'aigreur d'une vie de couple fondé sur un coup de foudre (le superbe Breaking the waves) vieux maintenant de quinze ans et dont l'on espère sans cesse retrouver la saveur dans chaque nouveau film depuis. Le résultat est une succession ininterrompue de déceptions, certaines restant encore à peu près supportables (Dogville mauvais dans son propos mais bon dans son dispositif ; le subalterne Direktor) et d'autres étant franchement abominables – Dancer in the dark, Antichrist. Le seul bon film de Von Trier que j'ai vu au cours de ces quinze dernières années est Element of crime (qui date de 1984) lorsqu'il est passé au cinéma en plein air de la Villette. Avec un tel passif, difficile a priori d'attendre encore quoi que ce soit du fantasque cinéaste danois. Et pourtant, dans une analogie que l'ego de ce dernier apprécierait beaucoup, force est d'admettre qu'après sa mort sous le poids du ridicule d'Antichrist, Melancholia est le théâtre d'une sublime résurrection.

melancholia-2

Le lien avec l'affreux long-métrage précédent est pourtant encore très fort dans le prologue. Celui-ci nous raconte sans plus attendre la fin du film (qui coïncide avec la fin du monde), sous une forme qui reprend l'un des éléments graphiques les plus discutables d'Antichrist : des tableaux d'une stylisation tapageuse et rendus mi-vivants mi-morts par un filmage ralenti à l'extrême. Mais ce qui n'aboutissait à rien d'autre qu'à un risible décalque d'esthétique publicitaire nouveau riche dans Antichrist devient tolérable dans Melancholia. Pourquoi ? Car le sujet se prête autrement plus à ce genre de débordements emphatiques, et est même en mesure de les digérer. Plusieurs de ces visions, dont la dernière (qui pour le coup est véritablement sidérante), échappent à toute mesure humaine en traitant la catastrophe du point de vue astronomique, à l'échelle de la galaxie. Une planète s'écrase et se désintègre contre une autre, et pour un événement d'une telle ampleur le ralenti, les couleurs irréelles et l'opéra de Wagner Tristan et Isolde joué si fort que toute la salle en tremble constituent effectivement une proposition valable de cinéma.

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Cette ouverture monumentale du récit fait écho à l'autre film-monstre du dernier Festival de Cannes, The tree of life. Melancholia, qui use de contrastes et de procédés narratifs similaires1, en est l'égal et le négatif. Il nous conte la chute dans l'abysse au bout du chemin de l'humanité, au lieu de son origine et de l'effervescence chaotique et exaltante qui l'accompagne. C'est une œuvre de mort et non de vie, qui opère en deux temps. Tout d'abord, le fiasco de la soirée de noces de l'héroïne Justine, dans un acte qui évoque les films du mouvement « Dogma » dont Von Trier était l'un des initiateurs – on pense beaucoup à Festen dans la forme et aux Idiots sur le fond. Puis quelques mois plus tard, au même endroit (un immense château et les terres attenantes, propriété du beau-frère de Justine), les derniers jours de la Terre avant sa collision avec la planète Melancholia que le film nous fait passer en huis clos avec Justine, sa sœur Claire, son beau-frère et le fils de ces derniers. Dans la première partie, c'est la communauté humaine, ses liens, ses codes qui sont détruits. Dans la seconde vient le tour de ce qu'il reste alors, à savoir l'humanité en tant que présence sur Terre. Les deux agents de la dévastation impliqué dans l'une et l'autre des phases sont distincts – l'état mental d'un individu, la masse physique d'un astre – mais symboliquement réunis par un même nom. Melancholia la planète ne fait que reprendre le flambeau du sentiment de mélancolie qui habite Justine et la rend étrangère à tous ceux qui devraient normalement être ses semblables humains.

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Dans son champ d'action à elle, Justine possède la même capacité de nuisance infinie que Melancholia. Tous les rituels, bonheurs, animations qui composent une cérémonie de mariage accomplie se brisent sur son impuissance à y tenir correctement son rôle central. À force, l'effritement des petites choses mène à l'effondrement des grandes – à l'échelle d'un individu ce sont le couple, le travail, le lien avec autrui. Justine et Melancholia ont encore bien plus en commun que la ruine qu'elles engendrent. Elles partagent une même absence de désir conscient de nuire : Justine ne sait tout simplement pas faire, sa mélancolie et tout ce qu'elle recouvre (lucidité terrible, incapacité à rentrer dans la danse des occupations triviales du monde, aspiration à l'absolu, à une vérité qui transcenderait tout) la transformant en marginale, en misfit. Les drames qu'elle provoque sont la résultante de comportements fixés en elle, malgré elle, tout comme la route fatale de la planète est le produit d'équations mathématiques et de lois physiques auxquelles il est impossible d'échapper. De plus, Von Trier excelle à faire sentir le caractère imperceptible de ce processus néfaste mis en branle par les deux porteuses de la mélancolie. Il est impossible de montrer concrètement l'acte, le mouvement. Seul son résultat peut être vu, par le biais de l'observation du changement d'état généré. Dans les moments où l'on regarde à travers un cercle de fil de fer si la planète a grossi ou rétréci (et donc si elle s'est rapprochée ou éloignée), dans ceux où l'on constate qu'après l'action de la mélancolie de Justine un moment censément joyeux du mariage a échoué, Melancholia avance avec une rigueur toute scientifique, captivante – mais inopérante car intervenant a posteriori, une fois qu'il est trop tard. La mélancolie reste une force supérieure et mystérieuse. Enfin, pour parfaire l'ironie de la tragédie, Justine comme Melancholia sont belles et enchanteresses avant d'être létales. Justine a les traits fins, les formes parfaites et la blondeur solaire de Kirsten Dunst ; Melancholia arbore une teinte bleutée au pouvoir hypnotique irrésistible. Et la beauté de l'une comme l'autre n'est pas égoïste, mais rayonne sur le monde alentour – la ravissante robe de mariée de Justine illumine chaque pièce où cette dernière se déplace, de la même manière que l'irruption de Melancholia dans le ciel terrestre crée des images saisissantes d'étendues éclairées simultanément par la planète et la pleine Lune.

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La majesté du thème traité, et la quantité de ramifications émotionnelles et psychologiques puissantes que Von Trier y a puisées, forment en définitive un socle parfait pour un film du réalisateur. Les tares de ce dernier – cynisme, suffisance, misanthropie, besoin permanent de provoquer et de prendre la tangente – se trouvent empêchées d'agir. Et ses qualités, grandes mais qui étaient constamment mises en sourdine ou corrompues depuis tant de films, peuvent à nouveau éclater au grand jour. Ainsi son talent de faiseur d'images puissantes, uniques, fascinantes ; ou son refus des compromis sur le plan moral et mental, fruit de la combinaison d'une intransigeance et d'une prise de risque qui fait de Von Trier un auteur dramatique potentiellement brillant, car rien ne le retiendra d'aller jusqu'au bout de son histoire, quel qu'en soit le prix à payer pour les personnages et le public. En se confrontant à l'Apocalypse, soit à un événement avec lequel il est impossible de biaiser, et à la Mélancolie, donc un personnage féminin qu'il ne peut faire autrement, pour la première fois, que respecter, Von Trier se contraint à un équilibre entre ses pulsions négatives et ses aspirations grandiloquentes. Il ne cherche pas, ne cherche plus à soutenir un propos – le propre de la mélancolie étant de mener dans une impasse – et cependant il traite ce vide avec panache et une superbe démesure formelle. Il en ressort un film magistral, d'une éclatante limpidité narrative, à la fois bouleversant dans son versant intime (le personnage de Justine a peu d'équivalents) et plus fort que tous les films catastrophe hollywoodiens dans sa partie spectaculaire. Lequel d'entre eux oserait faire la même dernière image, définitive ?

melancholia-7

1 avec un peu plus de bonheur même : le collage entre l'infiniment grand et l'humain fonctionne mieux ici que chez Malick

Par Erwan Desbois - Publié dans : festivals (films primés...)
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Lundi 15 août 2011 1 15 /08 /Août /2011 20:04

cuckoo-4Où ?

A la maison, enregistré sur Arte

Quand ?

Un samedi matin, fin juillet

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Vol au-dessus d’un nid de coucou est membre d’un club ultra select, celui des films à avoir obtenu les cinq Oscars majeurs : film, réalisateur, acteur, actrice et scénario. Ils ne sont que deux autres dans ce cas, New York – Miami et Le silence des agneaux. La liste est amusante car aucun de ses membres n’a le profil pour être si abondamment récompensé. New York – Miami est une pure comédie qui en prime n’enthousiasmait aucun de ses participants ; Le silence des agneaux a pour personnage principal un cannibale de plus de cinquante ans ; et Vol au-dessus d’un nid de coucou prend place dans un hôpital psychiatrique, du côté des patients. Un positionnement qui rend le film de Milos Forman radical en plus d’être marginal. On y trouve quelques concessions à la norme hollywoodienne – principalement le changement par rapport au roman d’origine du personnage moteur de l’intrigue, ce qui n’impacte toutefois pas la finalité de celle-ci – mais sur l’essentiel, ce cas de greffe dans le milieu du cinéma américain d’un cinéaste européen s’est conclu à l’avantage du second.

cuckoo-1

La période des années 1970 s’y prêtait, bien sûr. Le cinéma indépendant américain y produisait lui-même des œuvres s’éloignant de la règle de la primauté de l’intrigue sur tout le reste, et employant le récit et les personnages comme des instruments au service d’une vision ou d’un message. Vol au-dessus d’un nid de coucou ne marque donc pas une rupture, mais plus une exacerbation de ce principe en opérant une identification complète entre son propos à l’intention du public, et celui de son héros à l’intention des autres pensionnaires de l’asile. L’un et l’autre professent la même émancipation, faisant ainsi fonctionner le film sur le mode de la parabole, plutôt transparente. L’asile est le monde, les soignants et gardiens sont les représentants de l’ordre – feutré ou dur, c’est selon – qui opprime et asservit, et les fous ce sont nous, citoyens endormis et clôturés de notre propre gré (les hospitalisations volontaires) ou par décision extérieure (à la demande d’un tiers, sur ordre d’un juge). Tout Vol au-dessus d’un nid de coucou consiste en la reproduction, à l’échelle de l’asile et sur des situations diverses, de la lutte de nature politique entre l’ordre, mortifère, et le désordre, source de vie et de plaisir.

cuckoo-2

L’élément perturbateur, le chien dans le jeu de quilles, c’est McMurphy / Jack Nicholson, transféré de prison en raison de doutes quant à son état mental. La vie monotone de l’hôpital avant son arrivée est exposée dans la première scène du film, où tous les gestes et occupations des uns et des autres se déroulent selon une chorégraphie précise et machinale, ne souffrant aucun écart. Il y a de la part des internés une acceptation tacite de l’ensemble des règles et contraintes qui leur sont imposées ; une soumission à la notion même de règle, qui s’exprime jusque dans leurs jeux de cartes, premier domaine dans lequel McMurphy va faire une démonstration – symbolique – d’insubordination. Les suivantes seront plus sérieuses, donc plus dangereuses, et donc réprimées sans attendre. McMurphy souhaite obtenir une modification des horaires et conditions d’accès à la télévision pour suivre les World Series de baseball, détourne le bus de sortie hors des murs de l’asile pour emmener toute sa bande à la pêche en haute mer, instaure un tripot clandestin dans le dortoir, fait pénétrer alcool et prostituées dans l’établissement pour une veillée de Noël particulière. Par sa mise en scène, Forman prend clairement le parti de McMurphy. En toutes circonstances, il voit la joie et la félicité que ses débordements génèrent, et jamais le danger qu'ils pourraient potentiellement occasionner. La partie de pêche, qui montre tout de même une dizaine de malades psychiatriques seuls pour commander – plus ou moins – un chalutier sans jamais y trouver quoi que ce soit à redire, est l'expression la plus affirmée de cette prise de position.

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Pour parvenir à ses fins, Forman combine donc captation documentaire (pour les agissements de l’équipe soignante) et observation légèrement biaisée, porteuse d’une franche bienveillance à l’égard des internés. Le résultat est subtil – il n'y a jamais martelage que les méthodes de l'infirmière en chef, Miss Ratched, sont de nature despotique. Au contraire, Forman tient de toute évidence à nous faire voir dans son attitude à quel point cette femme est persuadée d'être complètement dans le vrai, d'agir dans le meilleur intérêt des patients dont elle a la charge. C’est la juxtaposition des actions de McMurphy et des réactions de Ratched qui vient nous faire comprendre de nous-mêmes, de par l’exemplarité de leur mise en situation, les mécanismes universels de la dictature – laminage de toute initiative personnelle, recours à l’intimidation et au chantage, réécriture unilatérale et soudaine des règles à chaque fois que l’étau menace de se desserrer... Vol au-dessus d’un nid de coucou atteint tout à fait son but. Mais il se prend les pieds dans le tapis dans son final, brouillon et parsemé d'incohérences qui semblent être le produit de ses piétinements et hésitations quant à la meilleure manière de conclure. Le spectre du deus ex machina sort soudain de sa tanière et vient rôder dans les couloirs de l'hôpital. Il transporte avec lui un soupçon de romantisme hollywoodien, qui donne au film une note finale plus triviale dont on se serait bien passé.

Par Erwan Desbois - Publié dans : classiques US
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Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 23:37

singes-2Où ?

Au ciné-cité les Halles, dans une des trois grandes salles, pleine. Une autre de ces salles est également dévolue au film ; pleine elle aussi pour ce premier soir d'exploitation. Le très gros succès aux USA de ce reboot de La planète des singes est bien parti pour se prolonger en France

Quand ?

Mercredi soir, à 19h

Avec qui ?

MaFemme

Et alors ?

 

Avec son ambition opportuniste claire (quarante ans après, exhumer La planète des singes de son somptueux tombeau pour voir si par chance il resterait quelque chose que les pillards des quatre suites déjà apportées au film n'ont pas encore raflé) et son trio créatif sortant de nulle part – un réalisateur dont le précédent long-métrage est sorti directement en DVD, un duo de scénaristes qui n'ont aucune référence sur IMDb depuis 1997 et le très quelconque film d'horreur Relic –, La planète des singes : les origines avait sur le papier de sérieux arguments à faire valoir pour aspirer à une place sur le podium d'un classement à l'envers des blockbusters de l'été. Mais il faut se méfier de ce genre de série B. Quels que soient les éléments de départ dont elles disposent, il suffit qu'elles les agencent avec le bon état d'esprit et un punch suffisant pour que le ridicule annoncé s'efface, et fasse place nette pour un divertissement tout à fait louable et engageant. Voire (bien) plus.

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La planète des singes : les origines applique à la lettre la règle d'or de la série B : disposer d'un point de départ et d'un point d'arrivée francs, et se transporter du premier au second le plus vivement et le plus résolument possible. Pas de temps mort pour souffler ou réfléchir, tout se fait à l'énergie et à la conviction de la mise en scène. Le film surfe ainsi au-dessus de notre incrédulité, en niant les omissions de son scénario et la facticité de ses personnages (de simples automates au service de l'avancement de l'intrigue) et en passant en force d'un palier au suivant de son récit catastrophe. Cette linéarité catégorique installe La planète des singes : les origines dans un mouvement d'accélération constante qui se combine à merveille avec la conclusion terrible qui doit être la sienne. Son point final devant correspondre au contexte désabusé de l'œuvre d'origine, le film ne peut que nous mener droit dans le mur et c'est tout à son honneur que de le faire sans tergiverser. Même le renversement de perspective qui lui permet de ne pas être une œuvre trop sombre, et donc rebutante pour le grand public, passe en définitive pour plus habile et bien senti que retors et fourbe. Ainsi que l'indique son titre original, Rise of the planet of the apes, La planète des singes : les origines ne raconte pas tant la fin du règne des humains sur la Terre que les prémisses de celui des singes. La critique des facultés autodestructrices acquises par notre espèce à l'ère moderne s'en trouve mise en sourdine (à un tel point que l'introduction de ces passages obligés dans l'histoire se fait à la va-vite), mais nous ne sommes pas pour autant affranchis de notre rôle de méchants dans l'affaire.

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Le film déploie en filigrane un fond de perversité, qu'il est impossible pour le public de ne pas remarquer car il est incarné par des visages – ce qui est presque plus fort que s'il était étayé par des paroles. Le principal responsable de la catastrophe, celui qui enfreint toutes les règles de l'éthique scientifique et du bien-être commun, est un jeune et beau docteur auquel James Franco prête ses traits. Quant à celui qui porte les valeurs positives classiques d'Hollywood (héroïsme, résilience aux épreuves et aux supplices, droiture morale), il a les traits d'un singe que les technologies modernes – motion capture et images de synthèse – permettent de rendre plus réaliste et donc plus « laid » que le recours à des acteurs soigneusement grimés. En prime, la soif de liberté de ce singe et de son bataillon d'insurgés ne leur tombe pas dessus comme une révélation providentielle mais trouve sa source dans leur éducation. Le développement de leur intelligence va inévitablement de pair avec l'enrichissement de leur conscience. Prendre le parti des singes en toutes circonstances (l'ensemble du dernier acte libérateur et finalement spectaculaire est suivi entièrement depuis leur point de vue) était déjà un pari osé sur le plan de la narration. Il l'est infiniment plus lorsqu'il envahit le terrain du propos de fond véhiculé par le film. Doubler une récréation bien ficelée et jubilatoire d'un récit d'émancipation d'un groupe d'individus pensants et éveillés, récit dont, si l'on osait, on pourrait dire qu'il fait écho aux soulèvements apparus tout autour de la Méditerranée ces derniers mois : il fallait bien toute la malléabilité qui habite le monde des séries B pour donner naissance à un tel croisement, improbable et électrisant. La planète des singes : les origines n'a rien d'un fossoyeur de l'original ; c'en est le digne héritier, un reboot au sens propre puisqu'il réadapte son concept aux bouleversements présents.

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Par Erwan Desbois - Publié dans : horreur et science-fiction
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