Mercredi 8 juillet 2009

Où ?

Au Max Linder, une des salles dans lesquelles le film est sorti dans une version restaurée de toute beauté. Malheureusement, les impératifs et le rythme frénétique du cinéma commercial étant ce qu'ils sont, Les vacances de M. Hulot ne sont restées qu'une seule semaine à l'affiche du Max Linder, délogées dès ce mercredi par Public enemies et son tournage en numérique parfaitement adapté aux capacités de projection à la pointe du cinéma

 

Quand ?

Lundi soir, après une crêperie express

 

Avec qui ?

Ma femme et une amie cinéphile

 

Et alors ?

 

Un été pendant les années 1950, des milliers de français partent en vacances au bord de la mer. Parmi eux, une poignée choisit comme destination une petite station balnéaire de Bretagne, et son bien nommé « Hôtel de la Plage » qui leur permet d'être quasiment les pieds dans l'eau. Là, ils vont croiser la route de M. Hulot qui, pour sa première apparition (suivront Mon oncle, Playtime et Trafic) comme avatar de Jacques Tati, interprété par le cinéaste lui-même, fait l'étalage de sa capacité immense à générer malgré lui le chaos partout où il passe. M. Hulot est le grain de sable dans le grand engrenage humain qu'est la société occidentale moderne, de l'après-guerre. Par le biais de son personnage, et à sa manière quasi-muette et d'une exceptionnelle minutie dans l'édification des gags, Tati invente Les dents de la mer avec un canoë cassé en deux, détraque le déroulement d'un enterrement, transforme un bruit de moteur agonisant en coup de pistolet, déclenche un feu d'artifice géant, accomplit un gag de cinéma prodigieux (un pot de peinture qui va et vient avec les vagues, en plan-séquence)... et bien d'autres choses encore dont, dans la séquence la plus mémorable du film, une réinvention de la pratique du tennis.

 

 

Après chacune de ses prouesses perturbatrices, M. Hulot trouve le moyen de se réfugier discrètement dans sa chambre meublée sous les toits. De là, il peut observer l'agacement que sa conduite décalée provoque au sein de la majorité disciplinée et apathique, qui est incapable de considérer les vacances comme autre chose qu'une prolongation de la routine quotidienne du métro-boulot-dodo. Si les gags déclenchés par M. Hulot sont hilarants, ceux qui s'attachent à l'observation des mœurs de ses concitoyens sont du genre grinçant : obéissance au doigt et à l'œil aux consignes (qu'il s'agisse de gymnastique ou des heures de repas) et bougonnements appuyés contre les « écarts » de conduite (musique jouée trop forte, initiatives du genre bal masqué) sont les deux principales lignes de conduite de ce troupeau informe. Jamais mal attentionné, mais simplement maladroit et insensible au formatage, M. Hulot est mis à l'index par un mélange de jalousie et d'étroitesse d'esprit comme le montre la dernière séquence, où il est ignoré par tous à l'instant des adieux aussi cordiaux qu'hypocrites. Mais Tati / M. Hulot s'en contrefiche : au milieu de ce monde standardisé, le rire sincère et approbateur d'une - la touriste anglaise raffolant de ses extravagances - ou de deux - le retraité qui vient en douce lui dire au revoir, à l'insu de son épouse - personnes l'appréciant pour ce qu'il est suffit amplement à son bonheur.

Par Erwan Desbois - Publié dans : classiques d'ailleurs
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Mercredi 8 juillet 2009

Dites donc, c'est en train de devenir une rubrique régulière ce « Anéfé » revenant succinctement sur des films ou séries déjà évoqués, ou quoi ? A croire que Christine Albanel a trouvé refuge sur ce blog après son parachutage sans parachute (oups, désolé Christine) du gouvernement.

 



Quoiqu'il en soit, de deux choses l'une :

 

  • Le deuxième long-métrage des X-Files, I want to believe et « Régénération » en France, est définitivement un film-ovni (Oh-oh-oh. Je n'arrive pas à croire qu'à ma connaissance, aucune critique traitant du film n'ait intégré ce calembour surpuissant). Toutes proportions gardées, Chris Carter élabore la même mystification que Michael Mann avec son film Miami vice : ne récupérer d'une ancienne série culte que son titre et le budget confortable que celui-ci permet d'obtenir ; et avec ce budget, n'en faire qu'à sa tête en ignorant royalement ce que studio et public attendent d'un blockbuster lambda. Plongé de bout en bout dans une ambiance visuelle étonnante de mélancolie et d'engourdissement, I want to believe est rempli la majeure partie du temps par des scènes de conversations emplies de gravité où des personnages entre deux âges (Mulder, Scully, Father Joe) se confient sans retenue ; sur leurs questionnements, leurs incertitudes, parfois leur désarroi à propos de la foi, du sens à donner à sa vie, de l'importance réelle de nos actions passées et à venir. Sans rire, on est plus proche d'un Bergman que du premier Benjamin Gates venu. Et c'est très bien comme ça.

  • Quant à la deuxième saison de Mad men, dont la diffusion a démarré il y a peu sur Canal +, elle confirme tout le bien que l'on était en droit de penser de cette série depuis ses débuts (lire ici, par exemple). Même si le crash d'un vol d'American Airlines ou le destin du bébé de Peggy sont de belles pistes bien exploitées, on ne trouve certes pas encore dans cette nouvelle fournée d'épisodes des intrigues aussi renversantes qu'au cours de la première saison. Mais cela n'empêche pas la galerie de personnages mise en place par Matthew Weiner de continuer à planer plusieurs lieues au-dessus de n'importe quelle autre série TV, même les plus géniales d'entre elles. Tous sont d'une complexité (dans leur comportement, leurs revirements, leur ambivalence) et d'une simplicité (dans les problèmes auxquels ils doivent faire face au jour le jour) fascinantes. Au sommet de cette équipe trône Don Draper, qui est objectivement un bon père (il s'investit fortement dans l'éducation de ses enfants), un mari amoureux et sur le plan professionnel un leader d'hommes irréprochable ; et qui dans le même temps regorge de troublantes zones d'ombre - son enfance ignorée de tous, ses envies récurrentes d'aventures sexuelles, ses questionnements sur l'intérêt concret de son travail... Il est rarissime de voir se développer dans une série un personnage aussi complet, aussi réel, qui existe par et pour lui-même sans servir aucune motivation narrative - de même pour tous ses collègues.

Par Erwan Desbois - Publié dans : classements et inclassables
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Mercredi 8 juillet 2009

Où ?

Au Reflet Médicis, à l'occasion du festival Paris Cinéma

 

Quand ?

Samedi après-midi, juste avant d'enchaîner avec Whatever works

 

Avec qui ?

Seul, dans une salle pleine

 

Et alors ?

 

L'Atalante ne doit pas seulement sa place mythique dans l'histoire du cinéma français au destin tragique de son réalisateur Jean Vigo (atteint de la tuberculose, il meurt à 29 ans quelques mois après la fin du tournage) et aux multiples accrocs dont sa distribution a été l'objet - charcuté (vingt minutes tronquées) et carrément débaptisé par la Gaumont à sa première sortie, le film a mis six ans à retrouver son titre et un demi-siècle de plus à reparaître dans un montage fidèle à la version originelle de son auteur. Ce montage fait découvrir une grande œuvre romantique, nantie de tous les attributs qui font les classiques du genre. On trouve dans L'Atalante un jeune couple passionnément amoureux ; un décor singulier et hautement cinégénique (la péniche dirigée par le héros et à bord de laquelle son épouse vient vivre à ses côtés) ; des personnages annexes à la fois burlesques - le second du navire, Père Jules, incarné par Michel Simon avec toute sa gouaille et sa palette de jeu, le camelot au numéro de vente mi-musical mi-prestidigitateur - et revêtant dans le même temps un rôle primordial dans la progression du récit. Le camelot initiera ainsi la tentation à laquelle succombera l'épouse, attirée par les lumières et les richesses de la capitale parisienne au risque de briser son couple ; et c'est Père Jules qui ira à sa recherche dans Paris et la retrouvera, accablée et désespérée, par la grâce d'une magnifique idée de cinéma.

Superbement classique dans ses fondements, L'Atalante frappe tout autant par la hardiesse de sa mise en scène. A mille lieues du cadre rigide et austère des œuvres françaises de ces années 1930-1940 (cadre dans lequel le distributeur chercha précisément à faire entrer L'Atalante lors de sa première sortie en salles), le film de Jean Vigo présente nombre de points communs avec les longs-métrages à venir de la Nouvelle Vague. Tournage principalement en extérieur, dans des lieux réels, intrigue volontiers mise entre parenthèses pour s'attarder sur une situation - le passage d'une écluse - ou sur un personnage (la visite de la cabine de Père Jules, malle aux trésors remplie de souvenirs venant des quatre coins du globe), et place de choix laissée aux décrochages musicaux tissent un lien fort au-dessus de trois décennies de cinéma. Avec son Atalante, Jean Vigo affirmait il y a soixante-quinze ans de cela que le septième art pouvait, et donc devait, se projeter à la rencontre du monde pour saisir au mieux celui-ci dans ses récits.

Par Erwan Desbois - Publié dans : classiques d'ailleurs
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Mardi 7 juillet 2009

Où ?

À la cinémathèque, en avant-première pour l'ouverture de la rétrospective consacrée au cinéaste, en sa présence et dans une projection numérique idéale

 

Quand ?

Jeudi soir

 

Avec qui ?

Seul (mon compère de cinémathèque n'a pas pu avoir de place, celles-ci étant parties en vingt minutes après l'ouverture des réservations)

 

Et alors ?

 

Michael Mann avait jusqu'à présent un seul film d'époque à son actif, Le dernier des Mohicans. C'était en 1992, et presque dans une autre vie puisque datant d'avant la métamorphose du cinéaste en figure de proue du numérique HD. Après avoir expérimenté cette nouvelle forme de cinéma sur Ali, Mann lui a offert ses lettres de noblesse avec les deux merveilles plastiques - entre autre choses ; scénario et direction d'acteurs sont eux aussi de haute tenue dans les deux œuvres - que sont Collateral et Miami Vice. Comme Mann ne reviendra sûrement jamais à la pellicule 35mm, Public enemies porte la prouesse technique à un niveau encore plus excitant : combiner l'ultra-réalisme du filmage en numérique et la reconstitution historique, du Chicago de 1933. Au vu de la bande-annonce (ici, par exemple), il y avait de quoi anticiper un nouvel orgasme visuel.

Celui-ci est bel et bien au rendez-vous. Tel un Roger Federer de la mise en scène (oui, la finale marathon de Wimbledon était en cours pendant l'écriture de cette critique), Michael Mann ne se contente pas film après film d'assurer son statut de faiseur d'images hors pair ; il rehausse à chaque fois la barre de plusieurs crans. Collateral réinventait le concept même de film nocturne, Miami Vice nous donnait à voir notre monde occidental contemporain avec un degré de netteté et de précision vertigineux ; Public enemies fait de même mais pour un univers factice, réédifié dans son intégralité par le savoir-faire hollywoodien. Mann sait incontestablement tirer le meilleur de la résolution sans cesse affinée de ces caméras HD, ici pour faire apparaître à l'écran une brume nocturne à la fois palpable et évanescente (réelle, donc), là pour filmer au ras de l'herbe une poursuite dans un verger étincelant ou pour éclairer les visages des comédiens par les crépitements de dizaines d'ampoules-flashs. Aux côtés de ces détails ahurissants de beauté, les motifs habituels du réalisateur servent également son ambition formelle. Les nombreuses scènes de groupes, les plans captés au plus près des personnages avec un arrière-plan largement visible, les séquences qui s'étirent dans la durée et par conséquent dans l'espace, déboulant d'un décor à l'autre, contribuent à nous immerger pleinement dans cette période et ce lieu de l'Histoire. Ou plutôt dans cette course-poursuite entre un flic (Christian Bale - Melvin Purvis, première star médiatique du FBI) et un gangster (Johnny Depp - John Dillinger, braqueur de banque et ennemi public n°1 de l'époque) ; car la Grande Dépression qui frappe les Etats-Unis dans ces années 1930 pourrait difficilement moins intéresser Michael Mann.

La supplique initiale d'une femme de fermier à Dillinger (« Take me with you », que je quitte cette existence misérable) restera en effet sans filiation. Idem pour l'histoire d'amour entre Dillinger et la jeune et fauchée Billie Frechette (Marion Cotillard), qui part sur des bases comparables à celle qui liait les personnages de Colin Farrell et Gong Li dans Miami Vice (et qui entraînait le film tout entier sur une voie imprévue) mais dont les principaux développements semblent avoir été abandonnés sur la table de montage - dommage pour Marion Cotillard, très à son aise dans les quelques scènes qui lui restent. Délesté de ces deux axes annexes, Public enemies en est réduit à rejouer la partition mécanique et désincarnée de Heat. N'ayant que moyennement goûté celui-ci la dernière fois que je l'ai vu (voir ma chronique ici), je ne suis certainement pas le mieux placé pour apprécier le nouvel opus de Mann. Mais même en prenant Heat comme référence, Public enemies lui est inférieur.

Le squelette des deux récits est étonnamment ressemblant, avec une confrontation verbale à mi-film entre les deux adversaires, qui ne se recroiseront que lors du règlement de comptes final ; une très longue scène de fusillade qui décime la plupart des seconds couteaux ; le poncif du « dernier gros coup avant la retraite » qui causera par ricochet la perte du gangster... Il n'y a pas forcément de mal en soi à refaire peu ou prou deux fois le même film (cf. De Palma avec Outrages et Redacted), si cela sert un but et ne ressemble pas plutôt à un manque d'inspiration comme c'est le cas ici. D'autant plus que le manque de profondeur et d'ambiguïté du duo principal aggrave le problème. Dillinger et Purvis sont plus jeunes que leurs prédécesseurs de Heat (ils n'ont du coup pas à subir le poids des années, qui donnait tellement de gravité au duo De Niro / Pacino), et surtout ils sont presque exclusivement réduits à leur fonction professionnelle, à leur routine rebattue du jeu du chat et de la souris. On ne ressent dès lors pas grand-chose pour eux - en particulier pour Purvis/Bale, absolument transparent.

Mann tombe par ailleurs dans un piège semblable à celui rencontré par Eastwood avec L'échange (et pas seulement car il affuble certaines scènes de jour d'un filtre ocre complètement éculé). L'un comme l'autre accordent une importance bien trop grande à la fidélité à l'histoire vraie qu'ils racontent, comme si la méticulosité de la reconstitution historique visuelle devait également s'appliquer au scénario. En ne nous épargnant rien des détails factuels de cette chasse à l'homme (Dillinger a braqué telle banque tel jour précis, son butin se montait à cette somme au dollar près, sa fiancée s'est faite torturer par tel flic...), Mann étouffe tous les foyers de fiction qu'il tente par ailleurs d'allumer - la très belle et absolument irréaliste séquence où Dillinger pénètre dans les locaux de la task force lancée à ses trousses, et étudie tranquillement les photos et documents de l'enquête. En conséquence de quoi, ses personnages sont réduits au statut de pions rejouant l'Histoire au lieu d'êtres vivant leur histoire.

Par Erwan Desbois - Publié dans : michael mann
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Mardi 7 juillet 2009

Où ?

À l'UGC Danton (le cinéma le plus proche d'une bouche de métro, et sur une ligne qui m'amène directement chez moi en prime), dans la très belle grande salle

 

Quand ?

Samedi après-midi, à l'heure du goûter

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Démarrée en fanfare (le chef d'œuvre Match point) et achevée en vulgaire circuit touristique (le barbant Vicky Cristina Barcelona), la parenthèse européenne de Woody Allen laisse avec Whatever works la place à un retour aux sources new-yorkaises. Un retour essentiellement géographique, les centres d'intérêt du cinéaste étant du genre immuables quelque soit le côté de l'Atlantique où il se trouve : les relations amoureuses entre individus que rien ne destine à se mettre ensemble, les clashs socioculturels entre esprits de droite (riches, bornés, coincés, aigris) et de gauche (bohèmes, cultivés, libertins, le plus souvent enjoués mais des fois aigris eux aussi), l'humour grinçant sous la double influence de la psychanalyse et de l'Holocauste, parfois drôle et parfois non en fonction de l'humeur du moment de Woody Allen.

Whatever works est un milk-shake de tout cela, avec comme centre de gravité (Note : comme tout objet physique, un milk-shake a un centre de gravité) le couple improbable formé par Boris, physicien génial soixantenaire et misanthrope au dernier degré, et Melody, oie blanche et blonde tout juste débarquée à New York en provenance de la Bible Belt. D'inspiration vaudevillesque, Allen adjoint à ce couple central une kyrielle de personnages secondaires - la mère et le père séparés de Melody, les amis artistes résidant à Greenwich Village de Boris - rejouant à leur tour ad libitum le jeu de séduction des contraires qui s'attirent. Le cinéaste s'amuse énormément avec ces clichés ambulants, qu'il pousse à leur paroxysme dans une mécanique comique proche de celle de la stand up comedy ou des sitcoms, où le but est de tirer le maximum de blagues et de bons mots à partir d'une situation donnée et extrêmement simple. Par l'accumulation des personnages et des rebondissements, Woody Allen parvient sans mal à déployer ce principe sur ses quatre-vingt-dix minutes réglementaires. Et il nous fait rire aux éclats devant les envolées hargneuses de Boris ou la conversion au ménage à trois de la mère de Melody, ex-catholique butée qui opère donc là un savoureux parcours inverse à celui des born again christians (lui, par exemple).

A côté de ces réjouissances, Whatever works pèche par une tendance à la leçon de vie bavarde dès qu'Allen se veut plus sérieux. Ce qui fait que ce XXè long-métrage du cinéaste manque quelque peu sa cible, même si Allen compense de très belle manière sur d'autres plans. Fait relativement rare chez lui, la mise en scène regorge d'inspirations et de variations, dans le choix des lieux (les balades dans Chinatown) comme dans l'utilisation de la caméra. L'idée de signifier le statut de Boris comme génie supérieur à son entourage par son rapport à cette caméra - il est le seul à être conscient d'être dans un film, observé en permanence par des spectateurs ; donc le seul à avoir une vision « globale » du monde - est une des plus belles trouvailles de cinéma de ces derniers temps. Autre atout notable de Whatever works, son casting générateur d'étincelles. Dans le rôle principal, Larry David (inconnu en France, star aux USA pour avoir été le co-cerveau de Seinfeld) est jubilatoire de méchanceté assumée et balancée telle quelle à la face du monde, y compris quand il a le visage d'un enfant de huit ans venu apprendre à jouer aux échecs. Face à lui, Evan Rachel Wood est bien plus que le sosie de Scarlett Johansson que l'affiche tente de nous vendre (alors que les deux jeunes femmes ne se ressemblent pas du tout). Elle confirme ici, dans un rôle plus substantiel, ses qualités de finesse d'interprétation déjà aperçues dans The wrestler. La façon dont elle évolue sans à-coups de gourde à malicieuse, de séduite à séductrice au fil du récit est une remarquable performance de comédienne.

 

Par Erwan Desbois - Publié dans : comédies US
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Vendredi 3 juillet 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2

 

Quand ?

Ces dernières semaines pour le film puis les bonus

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Diffusé l'an dernier sur Canal+ et dans les salles de cinéma, le documentaire J'ai très mal au travail proposait une réflexion poussée et solidement argumentée sur les dérives récentes du monde de l'entreprise - rationalisation et déshumanisation des processus, management par la peur, course effrénée à la performance et à la rentabilité, etc. Le film est construit selon un très intelligent double mouvement de dézoom puis de zoom, qui part des salariés pris individuellement pour monter vers l'entreprise comme structure globale, avant de redescendre vers les personnes qui la composent.

 

De manière faussement neutre, Carré démarre en s'intéressant à l'obsession moderne des entreprises à scruter non seulement à ce que ses employés produisent mais également à ce qu'ils sont, ce qu'ils pensent. En creusant un peu le sujet, le réalisateur tombe sur des exemples édifiants - les salariés de Dassault Aviation qui montent un spectacle musical à la gloire de leur entreprise, et déclarent benoîtement que cette initiative a eu un écho très positif auprès de la direction - et déterre la motivation qui se cache derrière cette attention nouvelle : remplacer les valeurs traditionnelles, constitutives, par ses propres valeurs servant ses propres intérêts. A partir de là, la pelote se déroule d'elle-même. Elle mène directement au précepte de plus en plus prégnant du management par la peur, par la brutalité morale (contrôle permanent des performances, mise en concurrence des équipes voire des personnes, surveillance par le biais des nouveaux moyens informatiques...) dont le but est d'écraser les velléités individuelles et les rébellions potentielles... afin précisément de rendre le terrain plus favorable à cette inculcation de nouvelles pseudo-valeurs.

 

L'horizon ultime de la manœuvre étant la « guerre » économique dans laquelle se sentent aujourd'hui engagées les entreprises à l'échelle mondiale, et qui les encourage à transformer leurs salariés en soldats d'une armée disciplinée et indéfectible. Une fois cette clé de compréhension explicitée, J'ai très mal au travail retourne à son sujet de départ, les salariés, pour montrer les conséquences désastreuses que ce dessein global, venu d'en haut (la financiarisation de l'économie, le dogme du retour sur investissement mirifique et immédiat) leur fait subir en silence, chacun isolé dans sa condition et dans sa souffrance. Incapables de se défendre, mais également incapables de se regrouper pour être moins vulnérables, ces hommes et ces femmes retournent leur exaspération et leur aigreur contre eux-mêmes, de dépressions et autres troubles physiques en - dans le pire des cas - tentatives de suicide.

Très bien documenté (publicités, reportages TV...), faisant intervenir des spécialistes - psychologues, chercheurs, avocats - clairs dans leurs discours et passionnants dans leurs analyses, et ayant mené des enquêtes sérieuses sur le terrain (auprès de salariés d'usines ou de call centers), J'ai très mal au travail ne pêche en définitive que par sa contrainte de tenir dans une durée étriquée : 85 minutes tout compris. L'échange enrichissant entre les différentes composantes que je viens de lister laisse dès lors parfois la place à une sensation de zapping excessif, qui passe trop vite sur certains points de son sujet. C'est là que l'interactivité du format DVD apporte un véritable plus, en adossant au film les versions non coupées des interventions de quatre des personnes ayant collaboré à J'ai très mal au travail. Les trois premiers se trouvent sur le même disque que le film, et la durée combinée de leurs témoignages égale celle de celui-ci. La psychologue Marie Pezé nous éclaire sur l'inscription du travail dans une histoire - celle de sa répartition géographique et/ou sexuée, des spécificités du corps de métier -, ce qui lui donne un sens, une raison. Les nouvelles formes d'organisation du travail arrachent ce dernier à ce contexte, et à la transmission qui l'accompagne. L'acte de travail se trouve dès lors réduit à une simple succession de gestes mécaniques, sans horizon. Plus grave, le travail ne sert plus de lien social, collectif ; bien au contraire, on assiste à un processus de banalisation du mal (pratique de plus en plus marquée de la terreur psychologique, du harcèlement, des entretiens-interrogatoires) et de techniques ayant pour but avoué de « plier la volonté des gens », qui mènent à une insensibilisation à la douleur de l'autre.

Les propos de Maguy Lalizel, ex-ouvrière chez Moulinex entrée là-bas à 18 ans et virée avec tous les autres au moment du dépôt de bilan, complètent par un exemple concret cette analyse, au travers de son parcours démarré par un « chez moi, tout le monde allait à l'usine » et conclu sur un angoissant « je sers à quoi ? ». Quant au politologue Paul Ariès, il porte le débat sur un terrain plus philosophique en dénonçant un mouvement généralisé de « sacralisation du profane » - c'est-à-dire l'argent pour l'argent, la consommation, l'illusion d'une croissance infinie qui rejoint le vieux rêve de toute puissance humaine. Le plus grave à ses yeux étant la désagrégation de tous les contre-pouvoirs potentiels à cette force, qui fait que plus aucune limitation à cette démesure ne semble actuellement exister.

 

Le quatrième et dernier intervenant, le chercheur Christophe Dejours, est placé en solo sur un second disque, son intervention durant une heure trois-quarts. Dont il est conseillé de ne pas rater une miette, tant l'homme est précis et pointu dans son exposé. Dans un premier temps, il décrit comment le travail constitue un outil de développement de soi, autant dans l'apprentissage de la vie en société - les règles à suivre - que dans l'affirmation individuelle - savoir biaiser ces règles lorsque le quotidien nous y force. La deuxième partie de son discours examine la mise à mal de cette définition du travail qui est au cœur de J'ai très mal au travail, et plus particulièrement ce qu'elle dit de nous et de notre société. Dejours insiste tout spécialement sur un point crucial : le système actuel repose sur le zèle des gens, de nous tous. L'évaluation des performances ne peut ainsi fonctionner que tant que ceux qui y sont soumis sont d'accord pour l'être. Nous sommes donc tous responsables de cette transformation du travail en quelque chose d'autosuffisant, qui devient une fin en soi au lieu d'être au service de l'homme, de sa culture, de ses civilisations. Il s'agit là d'une forme de décadence, qui ouvre d'ors et déjà sur des possibilités de dérives totalitaires tangibles : des comportements barbares, une entreprise de destruction de la culture, la création d'une pensée unique (suffisamment rusée pour ne pas chercher à empêcher la critique, mais la désamorcer)...

Dejours achève son raisonnement sur le cas des jeunes qui se savent exclus du monde du travail, et chez qui toutes les violences et les aigreurs générées par ce nouveau monde se cristallisent. Se sachant rejetés « hors du monde », hors de la communauté des hommes, ils combattent cette situation d'exclusion et de souffrance en y répondant par un rejet tout aussi haineux de ces « valeurs ». L'école paye alors par ricochet, puisqu'elle est la porte d'entrée vers ce monde inaccessible. La forme extrême de ce rejet est la violence physique, la virilité exacerbée dans une attitude presque militaire. L'escalade de la terreur, des affrontements de plus en plus violents avec la police montre qu'il n'y a pas de solution à espérer par la voie de la répression. D'autant plus que le rôle originel de la police n'est pas de régler des problèmes globaux, qui s'étendent à toute une catégorie de personnes (surtout lorsque cette catégorie est aussi vaste que la population des banlieues) ; elle est là pour s'occuper de difficultés ponctuelles, posées par des gens isolés, se trouvant en marge du concept même de société.

Par Erwan Desbois - Publié dans : documentaires
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Vendredi 3 juillet 2009

Où ?

Au Forum des images, à l'occasion de la reprise de la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs. Amreeka est ensuite sorti en salles (sous le titre « traduit » Amerrika qui ne veut rien dire dans aucune langue et mériterait presque un boycott) le 17 juin dernier

 

Quand ?

Début juin

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

J'attendais d'avoir vu Jaffa (sorti le 10 juin), de la réalisatrice israélienne Keren Yedaya dont le premier long-métrage Mon trésor avait été un incroyable choc, pour faire un article couplé entre ce film et Amreeka, cousins par leur enracinement géographique et culturel. Mais Jaffa m'a déçu, ou plutôt frustré ; les quarante première minutes poursuivent sur le même niveau d'excellence que Mon trésor, avant que la réalisatrice ne décide soudainement d'abattre toute la structure de son film. Lequel ne vit alors plus, pendant l'heure restante, que dans le souvenir de cette introduction qui ne sera jamais suivie d'effets, comme on peut rester paralysé dans le souvenir d'un proche disparu trop tôt.

Amreeka y gagne donc une chronique à lui seul. Voilà un film qui brille principalement par son mélange de genres, de lieux, de protagonistes qui habituellement restent fortement séparés, cloisonnés sans dialogue. Le premier quart d'heure du scénario se joue en Palestine, dans les territoires occupés de Cisjordanie, morcelés par les checkpoints de l'armée israélienne et écrasés par l'ombre du mur géant construit par ce même pays. Dans Amreeka, cet endroit du monde, cette partie du film ne sont pas présentés dans leur cadre classique du film politique traitant du conflit israélo-palestinien ; on y suit des hommes et des femmes dont la vie au quotidien est devenue insoutenable - qu'il s'agisse de l'alimentation, du travail, de l'éducation. On pense alors à la remarquable « web série » d'Arte, Gaza/Sderot (visible à l'adresse http://gaza-sderot.arte.tv/fr - vraiment, allez y jeter un œil, le concept est excellent et les épisodes de une à deux minutes chacun sont captivants), qui fait de la même manière de la guerre entre les deux peuples une menace invisible, dont l'on ne voit que les répercussions triviales sur des existences ordinaires, non partisanes.

Quand ils s'en voient offrir l'opportunité pour émigrer aux USA, la mère et son fils qui sont au centre d'Amreeka quittent leur terre natale en grande partie pour échapper à ce surmoi politique et communautaire dont ils ne veulent pas... mais qui va leur retomber dessus de toutes parts une fois arrivés. L'action du film est située pendant l'invasion américaine de l'Irak. La ficelle scénaristique est un peu grosse, mais elle est traitée avec suffisamment de doigté pour ne pas étouffer le récit. Leur identité arabe explicite pose à la mère et au fils des problèmes insolubles, elle dans sa recherche d'un emploi correspondant à ses diplômes et lui dans son intégration à son nouveau collège. Tous deux pénètrent ainsi sur les terres d'un autre genre cinématographique très codifié : celui du film indie américain situé dans un lieu replié sur soi-même (une campagne profonde, une banlieue morose) dans lequel les individus qui s'écartent de la norme instituée par la majorité dominante se font maltraiter par les crétins rustres qui règnent par la force sur ce petit monde. Citons en exemple Boys don't cry, ou Gran Torino plus récemment. Amreeka ressemble sur plusieurs aspects à une variation en mode mineur de ce dernier, avec lequel il partage le même thème central de la transmission d'une génération de migrants (les juifs d'Europe de l'Est d'hier) à une autre (les Hmong chez Eastwood, les Palestiniens ici) des méthodes de conservation de son intégrité, de son identité.

A l'image du jeune héros de Gran Torino, celui de Amreeka se trouve à la croisée des chemins. Il doit choisir entre la réussite à long terme, ardue (via les études, le respect de la loi) ou bien la facilité de la criminalité et de la violence à très court terme, sans avenir. En faisant simple et en parlant de toute évidence de choses qu'elle connaît, la réalisatrice et scénariste américaine de parents jordaniens Cherien Dabis - premier film - traite correctement cette problématique puissante. Elle sait de plus s'appuyer sur de très bonnes comédiennes, connues (Hiam Abbass) ou pas (Nisreen Faour). Toutefois, le manque d'expérience certain de Dabis fait de son film une œuvre assurément bien moins marquante que celui d'Eastwood. Elle devra surtout travailler à mieux équilibrer son travail entre la scénariste qu'elle est à la base et la réalisatrice qu'elle aspire à être. Par moments, Amreeka est en effet un stéréotype de ce que l'on appelle un « film de scénariste » ; où certaines idées de scènes étaient assurément très bonnes sur le papier mais, une fois appliquées telles quelles à l'écran - un tout autre médium d'expression -, deviennent maladroites voire hors sujet. L'épilogue par exemple est particulièrement raté. Vous êtes prévenus ! :-)

 

Par Erwan Desbois - Publié dans : ciné indie
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Jeudi 2 juillet 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 du coffret Billy Wilder de Noël (il ne reste plus qu'un film après !)

 

Quand ?

Mardi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Encore plus que du musical dont il est l'adaptation, Irma la douce est issu de l'alliance improbable des deux longs-métrages de Billy Wilder qui le précèdent : La garçonnière et Un, deux, trois. Le cinéaste réunit le duo Jack Lemmon - Shirley MacLaine du premier, dans une configuration sentimentale similaire (ils s'aiment, mais lui est beaucoup trop introverti et elle trop extravertie pour que leur couple fonctionne réellement avant la toute dernière scène) ; et il les plonge dans l'ambiance de cartoon débridé et dans le cadre européen - l'une et l'autre étant sûrement liés, Wilder n'ayant jamais caché à quel point il trouvait les américains coincés - du second film. Du Berlin réaliste de la Guerre Froide dans Un, deux, trois, on passe dans Irma la douce à un Paris populaire de carte postale, dont la gouaille et le folklore volontairement appuyés à outrance s'accordent avec l'explosion de couleurs vives, chimériques, dont le réalisateur a recouvert son premier film à ne pas être en noir et blanc.

La couleur la plus marquante du film est précisément la plus improbable d'entre elles : le vert fétiche d'Irma, dont elle use sans retenue pour la décoration de son appartement, pour le ruban qui orne la tête de sa chienne Coquette, pour ses vêtements et sous-vêtements en dentelle. Si nous nous trouvons en mesure d'être au fait de la couleur des dessous du personnage, c'est en raison de sa profession. Irma est une des prostituées de la rue Casanova, dont toute l'activité tourne autour de ce commerce, à l'ombre du grand marché d'alimentation qu'étaient encore les Halles à l'époque. L'évolution du rôle écrit par le duo Wilder - Diamond pour la brillante Shirley MacLaine entre La garçonnière et Irma la douce accompagne la libération des mœurs qui commence à percer à cette époque. Dans La garçonnière, elle était soumise au bon vouloir de ses amants et rendue dépressive par cette absence de contrôle sur sa propre existence ; dans Irma la douce, la voici fièrement émancipée financièrement et sexuellement, et libre de mener sa vie comme elle l'entend sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. De fait, dans la seconde moitié du film, le principal ressort du scénario sera l'incapacité du mâle lambda joué par Jack Lemmon, Nestor Patou (n'est-ce pas là l'un des meilleurs noms de personnage comique auxquels il est possible de penser ?), à accepter cette situation d'égalité des sexes, voire de domination féminine (une problématique que Wilder reprendra dans Avanti !, encore une fois situé en Europe).

Avant d'aboutir à ce fil directeur, il y a dans Irma la douce une de ces savoureuses expositions à rallonge dont seul Wilder avait le secret. Plutôt que de simplement et hâtivement présenter les protagonistes et leur milieu pour entrer au plus vite dans le vif du sujet, le cinéaste fait précisément de cette présentation le vif du sujet en transformant des embryons de péripéties en digressions étincelantes traitées comme s'il s'agissait de films à part entière. La transition en deux temps faisant passer Nestor Patou de flic à mac d'Irma - d'abord perdre la place de flic, puis gagner celle de mac - s'étale ainsi sur trois-quarts d'heure prodigieux d'inspiration comique, au cours desquels les traits de génie fusent sans discontinuer. Ceux-ci peuvent se nicher dans des détails de décors et d'accessoires, dans des répliques foudroyantes, ou encore dans ces gags à double détente, qui font rire une première fois lorsqu'ils sont mis en place, qui se font oublier tandis que nous sommes mitraillés d'autres blagues... et qui explosent une seconde fois, le plus souvent pour clore une scène sur une note inouïe. Les billets glissés par les prostituées dans le képi de Patou en guise de pot-de-vin en sont un parfait exemple.

Les bobards tire-larmes racontés par Irma à ses clients qui rythment le générique de début, la rafle menée en solitaire par Patou contre l'ensemble des prostituées de la rue Casanova, son combat à mains nues « épique » contre Hippolyte le Bœuf, le précédent mac d'Irma, comptent au nombre des séquences construites sur ces bases ; leur enchaînement ininterrompu est peut-être bien ce que Wilder a écrit de plus génial. Le revers de la médaille d'une telle démonstration est qu'une fois placé sur ses rails plus prévisibles et plus cadrés, le film marque forcément le pas en comparaison. Il y a encore de très bonnes choses dans ce deuxième acte : le grimage de Lemmon en lord anglais est bluffant, et les séquences muettes de pur comique visuel au marché des Halles tout autant que les cuites de Coquette au champagne sont hilarantes. Mais rien à faire, les attentes immenses engendrées par la prodigalité du début sont alors déçues. Heureusement, la fin du film est le siège d'un virage complet vers le pur délire débarrassé de tout souci de réalisme - évasion de prison à base de barreaux écartables à mains nues, résurrection au milieu des flots de la Seine, dédoublement de personnalité. Ce feu d'artifice comique ne respectant plus aucune convention ni ligne de conduite redonne à Irma la douce le coup de fouet nécessaire pour conclure en beauté.

 

Par Erwan Desbois - Publié dans : billy wilder
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Dimanche 28 juin 2009

Où ?

En DVD zone 2 anglais, réédité l'an dernier dans une version director's cut agrémentée de nouveaux bonus (documentaire et commentaires audio).

 

Quand ?

Le week-end dernier

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Le buzz qui avait entouré Dark city au moment de sa sortie il y a un peu plus d'une décennie, déjà sérieusement entamé par la déferlante Matrix sur le même terrain du film d'anticipation visionnaire et paranoïaque l'année suivante, est définitivement de l'histoire ancienne. La preuve en est la sortie en catimini l'été dernier de cette édition DVD director's cut en Angleterre - DVD qui semble bien ne jamais devoir voir le jour dans une version française. Jusqu'au bout, Dark city aura donc pris à revers la machine commerciale hollywoodienne, et s'y sera brûlé les ailes. A l'opposé des montages inédits gadgets qui ne servent qu'à booster les ventes de n'importe quel DVD de blockbuster dès la première édition, cette version longue est une réelle renaissance de la vision originelle du réalisateur Alex Proyas ; mais elle sort bien trop tard.


De la même manière, il y a douze ans de cela, Proyas avait tenté contre vents et marées de mener à l'écran son ambitieux et sans concessions script de jeunesse. Au terme d'une production chaotique, relatée dans un documentaire inédit qui accompagne le film sur ce DVD (changement de studio, budget serré et dépassements de tournage), Proyas se retrouva avec sur les bras une voix-off imposée par le studio - car les spectateurs ne comprenaient pas tout dès le début... mais ils s'en accommodaient très bien - et une diffusion en salles massacrée, qui fit du film un four au box-office. L'accueil fut meilleur en Europe, grâce au passage hors compétition à Cannes, et les qualités évidentes de Dark city lui ouvrirent une belle deuxième vie en DVD. Cette director's cut aurait dû être la troisième, car elle change effectivement le long-métrage de manière non négligeable, en y réintégrant des éléments intéressants - la fille de la prostituée rencontrée au début par le héros, les empreintes digitales en forme de spirales... - et en se débarrassant de l'introduction en voix-off. Même lorsque l'on connaît le film sur le bout des doigts, l'effet de ce retrait est indéniable : les plans inauguraux de la voûte étoilée et des immeubles de la ville, le sourire énigmatique du Docteur Schreber (génial Kiefer Sutherland), le démarrage soudain du générique transporté par le thème spectaculaire de Trevor Jones prennent alors une toute autre dimension, menaçante et vertigineuse.

A revoir le film « à froid », certaines choses dans Dark city paraissent approximatives, surtout dans la conduite du récit. Obsédé par sa propre vitesse, celui-ci délaisse le développement de ses personnages secondaires, ne prend pas toujours la peine de bien poser les tenants et aboutissants de son fil directeur, et à l'opposé se lance soudainement sur des chemins de traverse (le Stranger à qui l'on inocule des souvenirs du héros humain, le final à la Akira) explorés plus profondément qu'il ne serait nécessaire. Ces carences ôtent une partie de l'enthousiasme débordant éprouvé à la première vision du film ; mais elles ne ternissent pas le principal, à savoir l'inépuisable pouvoir d'évocation qui se dégage de Dark city. Les autres suppléments, documentaires et commentaires audio, apportent un éclairage fructueux sur cette force, issue tout droit de l'univers fourmillant, disparate et à double fond créé en même temps que le film.


Un univers dont les ascendances et les populations alimentent quantité de conjectures se rattachant à des questions philosophiques fondatrices et intemporelles. Tel intervenant déclare ainsi dans les bonus que la ville de Dark city est à la fois un cocon nourricier et une prison ; elle est l'horizon ultime de ses habitants, comme cela était le cas avant la révolution industrielle, quand voyager même sur quelques kilomètres constituait un luxe. Tel autre insiste quant à lui sur la manière dont la quête d'identité de ces habitants schizophrènes malgré eux (puisque leur vie change du tout au tout chaque jour) résonne avec les errements du monde occidental contemporain réel. Lequel monde est finalement lui aussi l'objet d'un contrôle et d'un « tuning » quotidien par les responsables marketing et autres spin doctors... Se pose alors la question du genre d'un film qui à l'usage tendrait plus vers la comédie sociologique grinçante que vers le mélange de film noir et de science-fiction vendu sur le papier.

Pour ma part, j'ai une troisième piste d'analyse à soumettre : Dark city comme expression fantasmée du rapport entretenu vis-à-vis de l'industrie du cinéma par le jeune débutant Alex Proyas qui écrivit le script. Une industrie personnifiée par les Strangers, ces tous-puissants executive men de studio - la ville - qui modèlent à leur guise les existences de leurs acteurs - les habitants - en usant des différents départements travaillant pour eux et uniquement pour eux : scénario (la création de souvenirs préfabriqués et injectés dans la mémoire des acteurs), décors et accessoires, effets spéciaux (le remodelage régulier des bâtiments de la ville)... En rupture avec l'attitude de Schreber, psychologue génial collaborant avec l'ennemi pour poursuivre ses recherches - soit l'équivalent d'un auteur indépendant de talent se vendant à Hollywood pour s'assurer de faire des films sans souci financier, quelle que soit la qualité des œuvres ainsi produites -, Alex Proyas se rêve en John Murdoch (Rufus Sewell), le héros de l'histoire. Il renverse l'hégémonie des Strangers, et prend possession de leurs moyens techniques et matériels, du studio, pour créer un univers personnel, rompant avec les règles préétablies et osant prendre des risques, s'ouvrir aux forces extérieures. C'est l'alternance jour-nuit réhabilitée et non contrôlée, ou encore la réalisation de Shell Beach, plage débordant symboliquement de l'ancien mur d'enceinte de la ville pour édifier une passerelle vers l'inconnu. C'est enfin, et surtout, accoucher d'un film démarrant dans des genres ultra-codifiés et s'achevant sur un plan renversant de clarté, d'optimisme, de sérénité.

Malheureusement, on sait ce qu'il advint d'Alex Proyas après cet époustouflant plaidoyer : il a vite abandonné la voie ardue et risquée d'un Murdoch, pour devenir un Schreber, ravi de sa petite carrière tranquille passée à exécuter les ordres des studios. Après Prédictions, qui sait quelle prochaine couleuvre il acceptera d'avaler.

 

Par Erwan Desbois - Publié dans : horreur et science-fiction
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Dimanche 28 juin 2009
Revoir des films permet de questionner ce que l'on a pu écrire à leur sujet, et de consolider ou au contraire infirmer des avis que l'avait pu avoir. Pour les deux derniers longs-métrages (et leurs critiques associées) soumis à ce test, la balance penche du côté de la confirmation :

- Anéfé, Diary of the dead est une blague féroce menée à bien par George Romero à l'encontre des personnages qu'il y met en scène, ainsi que je le supposais à la fin de ma critique. Explicites ou plus pernicieuses, ses piques envers ceux qui se croient être tout à la fois acteurs et réalisateurs de leur petit Cloverfield perso sont permanentes. Cela peut aussi bien être des répliques mises dans leur bouche et qui décrédibilisent à leur insu leur démarche ("We want to inform you and to scare you at the same time" ; "400 000 cameras in the world, 400 000 lies") que des choix plus globaux de scénario. La bande d'étudiants en cinéma au centre du récit ne se retrouve ainsi jamais en prise directe avec l'événement ; ils arrivent toujours après la bataille, une fois qu'une ville a été pillée ou qu'une famille a été agressée et contaminée. Continuellement en retard, ils finissent piteusement par se calfeutrer dans une panic room, après avoir vu apparaître devant leur caméra, sans qu'ils n'y soient pour quoi que ce soit, la même scène que celle qu'ils ne parvenaient pas à conclure par leurs propres moyens dans les premières minutes (une momie zombie qui poursuit une jeune femme dans les bois). On entendrait presque Romero rigoler méchamment tout en tirant les ficelles de cette mascarade ;

- Anéfé, Mad detective est bien un des films les plus ambitieux et renversants de son auteur, Johnnie To. La noirceur générale de l'ambiance du long-métrage est oppressante, les personnages sont passionnants, mais c'est surtout le traitement purement visuel du concept des personnalités multiples qui nous met sur les fesses. J'explique en détail dans cet article de quoi il retourne précisément. Je rajouterai simplement qu'au revisionnage, le procédé n'a rien perdu de son génie ni de son potentiel jouissif.

- Anéfé (celui-là, il est gratuit).
Par Erwan Desbois - Publié dans : classements et inclassables
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