Jeudi 19 novembre 2009

Je l’avais annoncé il y a quelque temps : qu’à cela ne tienne que Fringe coule à pic à cause des boulets de fonte réactionnaire attachés à ses chevilles, j’ai dans ma manche la carte FlashForward prête à être jouée pour occuper mes moments perdus entre deux films. La qualité de la dite carte dépasse largement toutes mes espérances, FlashForward proposant l’un des tous meilleurs débuts de série qu’il m’a été donné de voir – pas très loin de ceux de Mad men et The wire. Et en se restreignant au créneau des séries de science-fiction, FlashForward déborde pour le moment les mythiques Lost et X-files, qui avaient en leur temps mis une saison (voire une saison et demie pour la première) en dents de scie avant de trouver la bonne carburation. Après, ce fut bien sûr une toute autre histoire… et s'il est encore impossible de dire si FlashForward atteindra un niveau d'excellence comparable sur le long terme, le début donne en tout cas envie de voir ce qu'il en sera.

FlashForward traite des conséquences d'un blackout de deux minutes et dix-sept secondes (tout ceci est très précis, comme il se doit dans une série geek) pendant lequel tous les habitants de la planète ont perdu connaissance et ont vu ce qui leur arrivera six mois plus tard, le 29 avril 2010. Le premier bon point de la série est qu'elle n'est pas à proprement parler centrée sur un unique personnage central, mais plutôt un groupe hétéroclite au possible : un agent du FBI ex-alcoolique qui se voit en train de boire à son bureau tandis que des commandos prennent d'assaut l'immeuble ; sa femme chirurgien qui se voit vivre avec un autre homme ; son meilleur ami qui se voit auprès de sa fille qu'il a pourtant enterrée deux ans plus tôt ; et encore d'autres agents fédéraux parmi lesquels une lesbienne qui se voit enceinte de cinq mois, un mort en sursis (il n'a rien vu durant son flash-forward)... Le deuxième bon point, qui vient stimuler le premier, est que chaque nouveau personnage apporte comme il se doit avec lui son flash-forward, qu’il s’agisse d’une baby-sitter ou du Président des USA. Le bénéfice est double : cela fait sans cesse rebondir la série, qui s’enrichit de nouvelles pièces du puzzle plutôt que de devoir approfondir toujours les mêmes au risque de les fatiguer prématurément, et ce processus d’élargissement s’effectue avec fluidité, avec évidence, par l’exploitation d’un élément interne au scénario et non pas d’un deus ex machina externe et artificiel.

En prime, FlashForward y gagne de ne pas se limiter à un genre prédéfini. Au gré des personnages et des événements elle devient soudain une série policière, une série de science-fiction, une série médicale, un soap-opera.... La liberté de ton et de conduite du récit du show ne manque pas de surprendre – surtout pour une série diffusée sur un grand network (NBC), lesquels sont d’ordinaire enclins à voir dans le formatage des intrigues et le téléguidage par voix-off un prérequis indispensable à toute éventualité de succès. Le brillant contre-exemple apporté par Lost commence peut-être à porter ses fruits… Cette multiplicité (tendant vers l’infini ?) de pistes et de futurs à dévoiler ou empêcher imprime à chaque épisode un rythme soutenu remarquable. De plus, aucune routine ne semble devoir s'installer, ce qui signifie également que FlashForward ne se trouve pour l’instant pas entravée par l’obligation de fournir chaque semaine des séquences obligatoires, d'action par exemple. Quand elles se produisent dans le sillage des personnages agents du FBI, ces dernières sont le plus souvent désamorcées par un imprévu, ou traitées avec une certaine dérision – dans l’épisode 2, une poursuite à pied entre des mobil-homes et les piscines gonflables attenantes ; dans l’épisode 5, une fusillade ayant pour accompagnement musical Like a rolling stone de Bob Dylan.

La cerise sur le gâteau, celle que l’on gobe tout de suite ou presque et qui fait saliver à l’idée du possible festin à suivre, c’est l'ambiance générale sombre à souhait. Le fait qu’un tel blackout de deux minutes général et aussi soudain suffise à provoquer des milliers de catastrophes – crashs d'avions, carambolages sur les routes, incendies gigantesques... – et des millions de morts (le chiffre de vingt millions est avancé) n'est heureusement pas passé sous silence, et retire dès le départ tout espoir d’un retour de la série à l’anodin. Surtout, une bonne partie des gens sont terrifiés par leur vision ; ce qui a pour effet de placer aux commandes de FlashForward des problématiques philosophiques (je n’ai rien vu, vais-je mourir dans les semaines qui viennent ? comment vivre ces éventuels derniers moments ?) et morales (je me suis vu ayant tué quelqu’un, comment faire pour éviter que cela ne se produise ?). La franchise et l’ambition avec lesquelles les auteurs embrassent ces thèmes nous prend de court et nous ravit, et place d’entrée leur série à un époustouflant niveau d’investissement émotionnel du spectateur. Entre les efforts désespérés des uns pour détourner le cours annoncé des événements – efforts qui atteignent un premier apogée dès l’épisode 7 – et la plongée dans l’abattement des autres (la riche idée du site web alreadyghosts et des réunions secrètes de ses membres), sans compter une maîtrise toute hollywoodienne des théories du complot et des mystères à ramifications multiples pour assurer le fonds de roulement, la panne d’inspiration ne semble pas devoir guetter FlashForward de si tôt.

Par Erwan Desbois - Publié dans : séries TV
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Mercredi 18 novembre 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 déterré de la pile de disques de mon époque Écranlarge que je n’ai pas encore regardés

 

Quand ?

La semaine dernière

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Le prologue des Canons de Navarone a de quoi faire doucement ricaner le spectateur du 21è siècle, et lui faire cataloguer aussi sec le film comme faisant partie de ces dinosaures du film de guerre aujourd’hui irregardables à force de premier degré et de manichéisme héroïque. Tout ce qu’il faut pour cela est là, dans ces cinq premières minutes : voix-off pompeuse, discours prémâché sur la grandeur des valeureux anonymes, films d’archives, mise en perspective avec des images tournées « aujourd’hui » (en 1961) dans les endroits désormais vides où ont eu lieu ces combats… Et pour couronner le tout, quiconque ira s’aventurer dans le disque de bonus et y trouver, caché au milieu d’une dizaine de featurettes inutiles, l’excellente analyse du film par le cinéphile Christopher Frayling (déjà l’œuvre sur la réédition en DVD d’Il était une fois la révolution), apprendra que tout cela ne repose que sur du vent. Le livre d'Alistair MacLean dont est tiré le film est en effet une œuvre de fiction, basée sur des souvenirs de guerre de son auteur très, très largement romancés.

 

A jeter alors, ces Canons de Navarone ? Bien au contraire. Une fois passée la mise en place de l’équipe et de sa mission… non, en fait, même cette phase parfois fastidieuse est ici illuminée par un bijou d’humour anglais signé Richard Harris. Donc, reprenons, dès sa mise en place le film se distingue de la masse – en particulier par son entêtement à mettre de gros bâtons dans les roues de ses personnages dans leur progression vers le lieu de leur mission. La qualification de film de guerre se trouve dès lors être moins appropriée que celle de film d’aventures puisque de guerre, il n’en est question qu’indirectement pendant les trois premiers quarts du récit. Tant qu’ils ne se trouvent pas au pied des gigantesques canons qu’ils sont censés détruire, les soldats alliés infiltrés derrière les lignes ennemies (une belle brochette : Gregory Peck, David Niven, Anthony Quinn…) fuient les contacts avec les nazis proportionnellement à leur impuissance à les combattre. Plutôt qu’à de violents et explosifs morceaux de bravoure, on assiste à des scènes au suspense étouffant, qui doivent beaucoup à leur étirement dans le temps et à leur mutisme. Elles se déroulent dans des espaces écrasants d’immensité (une vallée escarpée dans laquelle les héros rejouent La mort aux trousses en étant pris pour cible par un avion allemand) ou très exigus (le bureau du lieutenant nazi). Mais la plus implacable et terrifiante de ces séquences ne doit rien à l’occupant nazi ; elle est le fait de conditions météo dantesques. L’orage qui prend d’assaut le fragile bateau de pêche de l’équipe et l’envoie s’écraser contre les rochers entourant les falaises de l’île de Navarone semble ne jamais devoir finir, Jack Lee Thompson filmant sans couper les moindres étapes des efforts désespérés des personnages pour s’extraire du bateau avant qu’il ne devienne tombeau, puis pour rejoindre un coin de rivage. La dureté de la mise en scène et le choix de placer la tempête au premier plan (on ne voit et on n’entend qu’elle pendant tout le temps où les personnages en sont prisonniers) font de ces longues minutes un morceau de bravoure qui n’a pas pris une ride.

Un autre genre de problèmes à résoudre pour les personnages avant d’en venir au fait est d’ordre éthique. Les Canons de Navarone est un des films précurseurs où la Seconde Guerre Mondiale ne se dispute pas en noir et blanc, mais en teintes de gris à l’échelle de l’individu. Entre deux épreuves à franchir, le récit déploie de longues scènes de dialogues qui fouillent en profondeur les dilemmes moraux de chacun : abandon ou non d’un compagnon de route grièvement atteint à la jambe, sort à réserver à un traître, attitude à observer face à une impérieuse soif de vengeance… Aucune décision n’est aisée à faire, sans parler de la mise en pratique. Le scénario explore toutes les réponses possibles à chaque tiraillement, y compris les moins valeureuses – même l’élément qui a trahi se voit offrir le droit d’exposer ses raisons d’agir et d’être sinon pardonné mais à tout le moins compris. A mesure qu’ils progressent vers leur objectif, les héros du film sont de moins en moins des pions que l’on bouge sur une carte d’état-major, et de plus en plus des êtres humains complexes, faillibles, en proie au doute.

C’est un peu là que le bât blesse dans la dernière demi-heure. Une fois la mission engagée pour de bon, tant le suspense que les aspects moraux sont mis sous l’étouffoir pour laisser le champ libre à la résolution de l’enjeu central – résolution dont l’on n’a malheureusement que faire (ou si peu), puisqu’il n’est jamais sérieusement envisageable que la dite mission se solde par un échec. Les rails sur lesquels le récit se trouve aiguillé sont, pour la première fois du film, ceux d’un trajet prévisible offrant un paysage relativement monotone. Thompson réussit certes encore quelques beaux exemples de tension purement cinématographique (le montage hitchcockien fait de la répétition de plans fixes sur les allées et venues d’un monte-charge juste au-dessus d’un stock de dynamite), mais les choses réellement importantes ont alors déjà été réglées depuis longtemps.

Par Erwan Desbois - Publié dans : guerre
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Lundi 16 novembre 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 tout juste acheté

 

Quand ?

Samedi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Adventureland est un film d’une discrétion et d’une délicatesse à toute épreuve, qui le rendent facile à manquer sans même y prendre garde – le distributeur pour la France a ainsi « omis » de l’inclure à son programme de sorties en salles, et lui a fait rejoindre les rangs des déclassés réduits à l’indigence d’une édition directe en DVD. Mais ce destin n’est qu’à moitié surprenant, car il est finalement assez cohérent de la manière avec laquelle l’auteur-réalisateur Greg Mottola s’est appliqué, sciemment ou non, à décalquer en mode mineur les ingrédients du hit Supergrave de la bande à Apatow auquel il s’était retrouvé associé en tant que metteur en scène. Même concept d’un récit de passage à l’âge adulte, au moment de la transition entre le lycée et la fac – mais sans le spectaculaire des blagues vulgaires et de la concentration de l’intrigue sur une nuit ; même portrait d’un personnage central introverti et vierge flirtant maladroitement avec la fille idéale – mais sans le petit génie de l’humour à contretemps Michael Cera pour l’incarner.

 

Les deux « mais sans… » qui précèdent ne sont pas des défauts. Il s’agit de choix légitimes et intéressants, qui ont simplement le malheur d’allouer au long-métrage qui en résulte un potentiel commercial drastiquement réduit. C’est tant pis pour tous ceux qui n’auront pas la résolution d’aller fouiller les rayons DVD pour y dénicher cette pépite, mais Mottola ne doit pas pour autant se voir critiqué pour avoir voulu, ainsi qu’il le dit dans le commentaire audio (par ailleurs intelligent et très drôle), « coller au rythme de la vie ». Car de ce qui est un des quelques graals qui hantent les cinéastes depuis l’invention de leur art ou presque (aux côtés de « suivre une intrigue en temps réel », « filmer le sexe sans être vulgaire », etc.), peu s’en sont approchés aussi près que lui avec cet Adventureland. Lequel film s’attache moins à suivre une dramaturgie explicite qu’à suivre au jour le jour le quotidien de son groupe de personnages, dans les hauts et dans les bas. Mais quand on passe l’été à travailler dans un parc d’attractions un peu (beaucoup) naze, situé dans la banlieue un peu (beaucoup) naze d’une ville un peu (beaucoup) naze telle que Pittsburgh, les bas sont un peu (beaucoup) plus nombreux que les hauts.

C’est ainsi que, dans Adventureland, il ne se passe souvent rien (la visite du parc le premier jour de travail du héros James, son agacement à subir tout au long de la journée le même tube de l’été passé en boucle sur la sono, ses moments passés à zoner avec des collègues ou amis d’enfance), un rien entrecoupé ici et là de micro-événements : un acte de tricherie à un stand de jeux pour gagner l’ingagnable panda géant en peluche, des rencards entre personnes du sexe opposé plus pour se prouver que l’on peut effectivement le faire – et pour passer le temps – qu’autre chose. Il y a bien aussi une affaire d’adultère impliquant Mike, le beau gosse musicos vedette du coin (Ryan Reynolds, aussi bon dans ce rôle autocritique que son alter-ego féminin plastiquement parfait Michelle Monaghan dans Gone baby gone), qui prétend avoir joué sur scène avec Lou Reed, et Em, ado rebelle et un peu plus profonde que la moyenne (Kristen Stewart, avant de devenir star interplanétaire avec Twilight) dont James tombe lentement mais sûrement amoureux. Mais l’un dans l’autre, rien de tout cela n’est de nature à changer fondamentalement l’existence de qui que ce soit. L’intelligence de Mottola est de ne chercher à aucun moment à raconter les choses autrement. La seule opération d’embellissement de la réalité qu’il s’autorise se situe à la marge, dans l’introduction d’une ponctuation comique régulière offerte par le duo du Saturday Night Live Bill Hader (vu un peu partout ces derniers temps : Sans Sarah rien ne va, Tropic thunder… mais jamais avec l’incroyable moustache qu’il arbore ici, et ça change tout) – Kristen Wiig en gérants / animateurs du parc. Mais même cet humour, aussi hilarant soit-il, n’est pas sans arrière-pensée. Il est toujours à la limite des larmes, car il est la planche de salut de ces personnages qui ont dépassé la trentaine et l’espoir de quitter cette vie sans surprises ni échappatoires. Tout comme le mensonge quant à son quart d’heure de gloire et les flirts avec des gamines sont la planche de salut de Mike.

Mottola filme ces adultes piégés, et leurs jeunes successeurs déjà désignés (dont l’excellent Martin Starr, de Freaks and Geeks, qui a la plus belle scène du film avec son monologue où il expose sans aucune rancœur tout ce qu’il y a à dire sur sa vie de « moche et pauvre »), sans jugement – ils ne sont ni des losers magnifiques, ni des pauvres types méprisables. Le regard de la caméra sur eux est celui d’un proche, d’un ami compréhensif, dans une tradition très américaine qui remonte à l’humanisme irrésistible des films de Frank Capra. C’est véritablement une tranche de vie estivale que Mottola déroule devant nos yeux, et le fait qu’Adventureland soit pour une bonne part autobiographique n’est certainement pas étranger à la sincérité qui se dégage de celle-ci. Le cinéaste pioche dans les codes cinématographiques les plus classiques (protagonistes adolescents à la croisée des chemins, revival eighties, bande-originale à tomber…) pour en garnir la forme d’ingrédients savoureux, mais il n’oublie jamais ce qui est au centre de son film et de ses intentions au moment de le réaliser. Ainsi, sous l’impression de flânerie tranquille dégagée par les anodines séquences successives l’enjeu du récit n’est pourtant jamais perdu de vue. Précipité dans cette bulle léthargique par un pré-générique cauchemardesque enchaînant les mauvaises nouvelles à la vitesse du son (pas de dépucelage avant la fin du lycée, pas de bourse pour la fac l’an prochain, pas de voyage en Europe…), James ne parviendra à en ressortir que de sa propre initiative.

Les gens qu’il y côtoie se sont en effet acclimatés à cet environnement depuis bien trop longtemps – ils y ont pris racine – pour pouvoir servir de tremplin à qui que ce soit désireux de suivre un autre chemin, de rompre le sortilège. Après avoir été un modèle de douceur ouatée et nostalgique, Adventureland marche ainsi dans ses dix dernières minutes sur la corde raide entre l’énergie positive que charrie l’émancipation de son héros et la face sombre d’un tel acte. Une rupture de ce style s’accompagne forcément d’un jugement implicite sur ceux qui restent, et l’observation toute en humanité de cette séparation (nécessaire mais blessante, loyale mais condescendante) par Mottola porte son film très haut. Si haut que l’on en regrette la seule concession du réalisateur aux poncifs hollywoodiens : que James rejoigne au final Em, l’objet de son désir. La scène est bien jouée et bien filmée (la difficulté à retirer un jean trempé par la pluie au moment de faire l’amour est enfin exposée à sa juste importance) mais n’était pas vitale pour l’aboutissement du parcours du héros ; et sonne du coup comme une légère fausse note, celle d’un happy-end quelque peu téléphoné.

 

Par Erwan Desbois - Publié dans : ciné indie
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Samedi 14 novembre 2009

Où ?

A l’UGC Orient-Express, dans la mythique salle 7 (la plus petite de Paris, rappelons-le), où le film traînait déjà sa peine en deuxième semaine… Le monde du cinéma commercial est cruel.

 

Quand ?

Mardi soir, à 21h30 (soit la toute dernière séance sur Paris – ah non, le film passe encore cette semaine au MK2 Hautefeuille dans le 6è, courrez-y !)

 

Avec qui ?

Seul, avec une quinzaine d’autres spectateurs

 

Et alors ?

 

Panique au village est l’un des films les plus crétins et absurdes qui soient. Un mois et demi avant la date de clôture des inscriptions, on peut d’ailleurs déjà dire sans fausser la compétition qu’il recevra à n’en pas douter le « 2009 Will Ferrell award (for great achievement in stupidity and sillyness) » remis confidentiellement par ce blog que vous êtes en train de lire, et qu’il succèdera ainsi au lauréat 2008 Step brothers, dont l’acteur principal prête son nom à la récompense.

[Pour être sûr de bien faire les choses, Panique au village est même allé jusqu’à reproduire un plantage commercial à la hauteur de son prédécesseur. Ce qui n’était nullement nécessaire : sur cine-partout-toutletemps, nous acceptons aussi les succès au box-office comme nominés potentiels pour le « Will Ferrell award »].

Panique au village est tellement crétin et absurde que les personnages animés qui le peuplent en ont eux-mêmes conscience, comme les « mais qu’il est con » qu’ils se lancent mutuellement au visage à longueur de scènes (pour commenter les conneries des autres avant d’en faire à leur tour de sorte que la chaîne ne se brise pas) sont là pour le démontrer. Bien sûr, cela aurait constitué un suicide artistique suprême que de tenter de mener un récit sérieux via le parti-pris visuel du film. Les réalisateurs Patar et Aubier travaillent en stop-motion (un procédé – remarquablement, bien sûr – expliqué dans cet article récent) à partir d’une base réelle : des figurines sorties de coffres à jouets et de brocantes. L’animation de celles-ci est volontairement rudimentaire – mais elle existe – et l’univers dans lequel elles évoluent préserve une ingénuité et une évidence cohérentes de leur propre modestie. Les personnages portent des noms immédiatement liés à leur caractéristique première (un cow-boy s’appelle Cowboy, un indien Indien, un gendarme Gendarme… mais des Steven et des Gérard traînent également ici et là), les décors en arrière-plan sont des toiles peintes primitives et les premiers plans des représentations symboliques naïves de leur concept – une prairie, une ferme, un désert de neige, des fonds marins… Panique au village est formellement proche d’un livre ou d’un vieux dessin animé artisanal pour jeunes enfants, une impression renforcée par la convention retenue de faire parler dans la même langue tous les protagonistes, humains comme animaux.

Tout de même, entre l’hypothétique sérieux dramatique évoquée plus haut et la stupidité sans queue ni tête issue de l’imagination de Patar et Aubier, il y a un gouffre. Panique au village déroule 1h15 durant un « marabout – bout de ficelle » appliqué au scénario pris au sens large : progression de l’intrigue (Cowboy et Indien passent une commande de briques sur Internet pour construire un barbecue pour l’anniversaire de Cheval, une erreur de frappe leur en fait acheter une quantité astronomique au lieu des cinquante souhaitées, ils cachent le « surplus » sur le toit de la maison de Cheval, la maison s’écroule sous le poids, etc. – un etc. garanti de plus en plus extravagant), mais aussi tous les événements, contextes et dialogues annexes. Patar et Aubier ne se posent jamais pour souffler ou se reposer sur ses acquis, au point qu’une expression souvent galvaudée paraît ici plus évidente que jamais : chaque plan de Panique au village compte une dizaine d’idées nouvelles. Et pas question de les surprendre en flagrant délit de dérapage incontrôlé : si le résultat final est aussi surréaliste et improbable qu’il est possible de le concevoir, la logique interne qui mène de chaque point au suivant est inattaquable – une fois quelques hypothèses de base posées et admises, par exemple la possibilité de croiser au milieu de nulle part un robot pingouin géant dirigé par des scientifiques maîtres ès-kung-fu et utilisé à des fins de bataille de boules de neige à grande échelle.

On l’aura compris, Panique au village emporte notre adhésion pleine et entière en ayant la franchise et la détermination de mener à son terme chaque délire, de ne jamais rien brider de ses folles idées. Pour ce faire, les deux réalisateurs peuvent s’appuyer sur l’implication totale des interprètes des voix. On reconnait les timbres si particuliers et parfaitement adaptés de Benoît Poelvoorde (grandiose en fermier hystérique), Jeanne Balibar et Bouli Lanners dans des rôles secondaires, mais les deux réalisateurs sont eux-mêmes (Cowboy et Cheval) tout aussi hilarants. Il est de toute manière objectivement difficile de faire ressortir une personne en particulier, tant la direction donnée par Patar et Aubier est celle d’une performance d’ensemble proche de ce que pourrait faire une troupe d’improvisation. Les voix s’additionnent, se superposent, certaines ne sont parfois qu’un bruit de fond ou bien se transforment en onomatopées et en marmonnements indistincts. Il n’y a que de très rares coupes nettes entre les dialogues et le silence, c’est plutôt un flux incessant de paroles et de sons qui traverse Panique au village et lui apporte la continuité qui unit ce désordre généralisé. Et contribue à en faire rien de moins qu’un petit chef-d’œuvre inimitable.

Par Erwan Desbois - Publié dans : dessins et animés
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Samedi 14 novembre 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 accompagnant Hot fuzz dans un coffret

 

Quand ?

Samedi soir

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Shaun of the dead est un film qui devrait rester dans l’histoire en raison de l’épopée que fut sa distribution en France. C’est en effet la dernière fois qu’un buzz de cette ampleur entourant un film sur Internet resta radicalement ignoré chez nous, au point de faire croire longtemps à une sortie directe en DVD avant que la décision ne soit finalement prise de le diffuser en salles durant l’été 2005 – quinze mois après sa sortie dans son pays d’origine, de l'autre côté de la Manche. Un laps de temps inimaginable aujourd’hui, maintenant que toutes les sorties d’importance se font de manière quasi simultanée dans tous les principaux pays occidentaux, et qui avait à l’époque eu pour principal effet que la plus grande part de ceux qui attendaient le film s’étaient procuré le DVD anglais pour le voir.

 

Ces considérations annexes mises de côté, Shaun of the dead est le coup d’essai / coup de maître du duo Edgar Wright (réalisateur) – Simon Pegg (acteur), un premier long-métrage qui surpasse en tous points le plus récent Hot fuzz. Non pas que ce dernier soit devenu mauvais depuis cet article, mais il s’en tient principalement à dérouler une recette comique réfléchie là où Shaun of the dead fait l’effet d’une petite bombe jetée sans calcul ni retenue. Il n’y est pas question pour les interprètes Simon Pegg et Nick Frost (et pour les seconds rôles : le beau-père joué par Bill Nighy n’est pas drôle en soi, mais seulement dans le contexte) de jouer la comédie, mais de dérouler devant la caméra leur naturel comique, aussi bête et commun qu’il puisse être. Cet humour naturaliste, du quotidien, est aussi celui de la bande à Apatow ou de Will Ferrell. Il consiste pour Pegg et Frost à se dépeindre tels qu’ils sont, adulescents londoniens trentenaires vivant en coloc, coincés dans de boulots miteux, allant au pub le soir et jouant aux jeux vidéo le week-end. Pendant cette phase d’exposition, d’ailleurs étirée juste pour le plaisir, Shaun of the dead démontre qu’il n’a même pas besoin des zombies pour faire rire aux larmes ; la sincérité et la véracité de son comique de situation et de personnages suffit.

Plus tard, c’est l’intelligence d’une mise en scène sciemment anti-spectaculaire (avec en particulier des cadrages plus neutres et plus médians qu’ils ne le seraient dans un film de zombies classique) qui vient appuyer le talent des comédiens pour créer un humour imprévu, franc mais jamais lourd. L’idée de génie de Wright et Pegg est en effet de ne pas avoir fait une parodie de film de zombies, mais un vrai film de zombies – simplement incarné par des personnages un peu crétins et pas très dégourdis. Shaun of the dead traite avec respect tous les éléments sur lesquels s’est fondé le genre (plus que Hot fuzz ne respectera le genre policier, d’ailleurs). On retrouve la progression typique contamination – course-poursuite – lutte en huis-clos, des morts très violentes, des plans très gore (dont certains citent explicitement des images emblématiques des films de George A. Romero)… De plus, et même s’il la dilue in fine dans un semi happy-end autant imputable au fait d’être une comédie qu’à celui de vouloir en finir au plus vite par manque de choses à dire, le film ne se détourne pas de l’inévitable plongée vers une ambiance funeste à mesure que le récit progresse.

C’est dans les interstices entre les moments sanguinolents et/ou sordides que l’humour s’infiltre, d’un bout à l’autre, du film, comme une force désopilante irréductible venant faire contrepoids à la noirceur de la situation. Il pourrait difficilement en être autrement, puisqu’à chaque fois qu’ils prennent une décision ou se jettent dans le feu de l’action les protagonistes sont inévitablement ridicules à leur corps défendant. La faute aux défauts terriblement humains dont ils sont porteurs : il y a celui qui râle en permanence, celui qui ne pense qu’à s’amuser, celle qui est totalement à côté de la plaque… et à leur tête il y a Shaun, qui mène ses troupes tel un héros de film d’action mais que la réalité rattrape sans cesse, qu’il cherche à sauter par-dessus des palissades, à viser au fusil à pompe ou à semer une bande de morts-vivants. Avec sa description d’hommes et de femmes lambda réagissant comme ils le peuvent à un événement qui les dépasse complètement, Shaun of the dead pourrait bien rester dans l’histoire pour une autre raison : être le film de zombies le plus réaliste en ce qui concerne les comportements humains individuels.

Par Erwan Desbois - Publié dans : slashers !!
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Vendredi 13 novembre 2009

Où ?

Chez moi, en DVD zone 2

 

Quand ?

En deux parties la semaine dernière, mardi et mercredi soir

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Sept ans et un gouffre séparent le dernier film de Ridley Scott, Mensonges d’état, et son dernier film d’importance, La chute du faucon noir (traduction littérale mi-cocasse mi-saugrenue de Black Hawk down, communication à usage militaire pour signifier le crash d’un hélicoptère de type Black Hawk). Que la raison en soit le vieillissement du cinéaste et un possible manque d’entrain qui irait avec, un égarement temporaire ou bien un raidissement de l’attitude de la frange d’Hollywood qui réalise des films de guerre / action vis-à-vis des critiques faites à l’armée américaine, le résultat est que Mensonges d’état fait preuve d’un point de vue aussi réducteur et manichéen sur la situation qu’il décrit que celui de La chute du faucon noir était perspicace et réservé. Les temps changent…

 

La chute du faucon noir relate une journée cauchemardesque de l’armée américaine, au cours de l’opération Restore Hope menée en Somalie au début des années 1990. En marge des forces de l’ONU présentes sur place, les américains mènent leur guerre à eux, autrement plus agressive, avec comme point d’orgue la prise d’assaut d’une réunion d’état-major des rebelles somaliens pour y capturer les plus haut gradés. C’était le 3 octobre 1993 ; deux semaines plus tard, les USA rapatriaient l’intégralité de leurs soldats et abandonnaient le pays à son sort. Entre temps, ce raid contre l’état-major qui devait durer moins de soixante minutes s’est transformé en une vingtaine d’heures infernales, où tout est allé de travers dans le dédale de rues de Mogadiscio et au cours desquelles dix-neuf soldats américains sont morts. Un chiffre qui aurait été bien plus élevé si les américains n’étaient pas allés quémander, la queue entre les jambes, l’aide de l’ONU (tenue jusque là dans l’ignorance du raid), et si les combattants locaux ne s’étaient pas contentés du message ainsi envoyé – l’une des dernières scènes du film montre un bataillon d’américains fuyant à pied sur une avenue complètement à découvert, sous le regard d’une masse de guérilleros armés qui n’auraient aucun mal à les tirer comme des lapins.

« Guérilleros » : le terme s’impose car la stratégie adoptée par les somaliens était celle d’une guérilla urbaine de harcèlement ininterrompu et éreintant de l’adversaire. Cette pratique qui relevait à l’époque d’une certaine nouveauté est depuis devenue récurrente dans les conflits dans lesquels les USA se sont embourbés dernièrement en Irak et en Afghanistan. Deux guerres à la couverture médiatique sans commune mesure, et dont certaines images parmi les plus emblématiques (l’atmosphère asphyxiante des ruelles étroites saturées en poussière, les civils qui se mêlent sans prévenir aux fusillades…) trouvent un équivalent dans des plans et des situations de La chute du faucon noir, signe du caractère précurseur du film de Ridley Scott. Au-delà du flair d’avoir choisi de traiter le bon sujet au bon moment, La chute du faucon noir doit surtout son statut d’œuvre matricielle dans l’observation des guerres modernes au talent formel de son cinéaste, qui réalise là son long-métrage le plus puissant et novateur depuis le duo magique Alien / Blade runner. Scott traite la bataille de Mogadiscio selon deux niveaux qui se juxtaposent mais – et c’est là la cause principale de la défaite américaine – ne parviennent à aucun moment à interagir de façon constructive. Soit tout le contraire du fonctionnement sans accroc des milices locales, que deux séquences fluides (une de transmission de l’information du déclenchement du raid américain, l’autre de déplacement d’un groupe jusqu’à la position idéale pour descendre un Black Hawk) suffisent à présenter. L’incapacité des américains, pour leur part, à trouver un bâtiment précis (une des scènes coupées présentes sur le DVD en donne un exemple sûrement trop criard pour être conservé dans le montage final d’un film réalisé par le camp américain) ou à décider d’un itinéraire n’en est que plus affligeante et les condamne à l’échec.

Chacun des deux niveaux américains possède ses propres partis-pris visuels, tranchés et marquants. Les cerveaux, situés au sommet de la chaîne de commandement (généraux et colonels), observent les affrontements depuis leur salle d’opérations située à l’écart, au travers des images retransmises par les hélicoptères survolant la zone et des liaisons radio avec les hommes sur le terrain. C’est le début de la guerre moderne à distance, quasi virtuelle : les images que ces officiers voient, et que nous voyons avec eux, sont à tellement grande échelle qu’elles perdent toute réalité. Même lorsque Scott nous les montre en « direct », sans l’intermédiaire d’un écran monochrome pixellisé, on n’y voit que des points indéfinis progressant indépendamment ou par grappes. L’expression la plus saisissante de cette déréalisation totale est la présentation du crash du deuxième Black Hawk : à partir du moment où ce crash devient inévitable suite à l’impact d’une roquette, Scott passe en vue d’ensemble, sur un des écrans de contrôle. Sous cette forme, la chute de l’appareil apparaît presque bénigne, pas très différente d’un atterrissage nominal.

L’autre niveau est celui embedded au sol, pris à la gorge par le chaos du combat quasiment au corps à corps, des balles qui fusent et des pans de murs qui s’effondrent sur les combattants. A ce niveau, Scott refuse de tenir son rôle de clarificateur de la situation – grâce au montage entre autres – à l’intention du spectateur. Il n’opère aucune hiérarchisation entre les différents micro-événements qui se succèdent ou se cumulent, ni ne cherche à s’assurer que leur contexte et leur suite logique soient toujours suffisamment explicites. Même non-traitement de faveur pour les personnages, qui n’existent que par et pour la bataille dans laquelle ils se trouvent plongés, sans digression artificielle sur leur vie intime ou leur caractère (« on n’épuise pas les personnages », comme le dit très joliment Scott dans son commentaire audio). Le désordre de l’action devient le désordre de sa retranscription visuelle (avec parfois jusqu’à onze caméras filmant en même temps), sans aucune perte d’intensité en cours de route. Scott trouve au contraire dans cette déflagration de la bataille en un magma en recombinaison permanente un moyen de générer l’illusion du temps réel : l’heure qui s’écoule entre les deux indications temporelles à l’écran « 3 :42 PM » et « 4 :54 PM » (pendant laquelle le combat a été le plus déchaîné, avant de tourner à la guerre de position) occupe plus de quarante minutes du métrage, qui semblent bel et bien en durer soixante-dix.

Le cinéaste maîtrise cependant à un tel point son art et son projet que cette volonté de coller au plus près du déferlement de violence ne constitue pas une fin en soi, mais bien une base de travail. Sur celle-ci Scott expérimente (les manipulations sur la lumière), accentue (la définition extrême de l’image, en particulier lors des explosions – on pourrait presque compter les gravats un à un), désarçonne (les plans en stop-motion, durant lesquels l’image se retrouve gelée une fraction de seconde). Il aboutit ainsi à un film encore plus impressionnant et intense, en faisant du cinéma total plutôt qu’une simple reconstitution fidèle. Mais il évite tout aussi bien l’écueil de la stylisation surfaite, ambiguë, celle-là même qui sait si bien rendre la guerre séduisante. Ce qualificatif ne vient jamais à l’esprit devant La chute du faucon noir, au contraire de celui d’épouvantable. La scène emblématique de l’image de la guerre donnée par le film serait ainsi cette opération chirurgicale sans stérilisation, anesthésie ni instruments adéquats pour tenter en pure perte de clamper une artère fémorale. Chacun dans son coin, tous les soldats présents à l’écran se trouvent confrontés au même genre de mission irréalisable que ce chirurgien. Scott multiplie les cadrages et les enchaînements de montage mettant en exergue l’impuissance de ces hommes – impuissance d’autant plus douloureuse que l’unique but de la demi-heure inaugurale du récit était d’exhiber leur impatience d’en découdre et leur croyance totale en leur supériorité. Une fois arrivés de l’autre côté de cette journée sans fin, leur ambition s’est réduite comme une peau de chagrin : « all that matters, is the man next to you ». On retrouve là, au mot près, la même morale que celle qui concluait Mémoires de nos pères dont l’action se situe pourtant un demi-siècle plus tôt. Un tel rapprochement rappelle douloureusement que la guerre n’est qu’un éternel recommencement, qui exploite l’idéalisme et l’ignorance des jeunesses successives pour les broyer avec une force toujours renouvelée. Chose qu’une autre scène coupée (la fin alternative) exprimait de façon encore plus douloureuse – sûrement trop douloureuse, une fois encore, pour passer l’étape du final cut.

Par Erwan Desbois - Publié dans : ridley scott
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Mardi 10 novembre 2009

Cela a été dur, mais je me suis retenu de rédiger dès la semaine dernière un billet sur les épisodes 10 à 12 de la troisième saison de Mad Men. Dur, car l’épisode 12 s’attaque sans ciller à un événement monstrueux : la mort de JFK le 22 novembre 1963, et que c’est forcément le genre de chose dont l’on a envie de parler sans plus attendre. Mais nécessaire car il restait alors un seul épisode (au titre génial : « Shut the door. Have a sit ») pour clore la saison ; or la dramaturgie anti-spectaculaire de la série fait que chaque saison fonctionne comme un tout.

En plus, il y avait un certain nombre d’aspects qui me gênaient dans l’évolution de la série au cours des derniers épisodes, et il aurait été prématuré de les étaler avant d’avoir eu sous les yeux l’intégralité des idées et des intentions de l’auteur du show, Matthew Weiner. Maintenant que la saison est bouclée, le verdict (le mien en tout cas) peut tomber : bien que toujours largement supérieure dans l’absolu au tout-venant de la production télévisuelle, cette nouvelle livrée des Mad Men est la moins bonne des trois ayant vu le jour. Sur la lancée du superbe épisode 6, Guy walks into an advertisement agency, je pensais la saison partie pour atteindre des sommets. Mais cet épisode était en réalité lui-même le sommet, derrière lequel se cachait une redescente en pente douce réduisant à la portion congrue la quasi-totalité des histoires annexes (le rachat par les anglais, les envies de départ de Pete Campbell et Peggy Olsen, l’excentrique et fascinant Conrad Hilton, propriétaire des hôtels du même nom…) pour se focaliser sur les tourments du couple formé par Don et Betty Draper. Le hic étant que ces déboires conjugaux ne diffèrent que trop peu de ceux déjà exposés dans la seconde moitié de la saison précédente… Un virage en particulier est selon moi raté, à regret : la tentation d’adultère de Betty refoulée au moment du passage à l’acte, ce qui fige celle-ci et son (futur ex- ?) mari dans les positions qui sont les leurs depuis les premiers jours de la série.

Prise séquence par séquence, Mad Men est toujours un ravissement d’écriture et de mise en scène. Il suffit pour s’en rappeler de voir dans l’ultime épisode l’annonce aux enfants de la séparation, et l’attitude soudain physiquement menaçante de Don, qui glace le sang ; ou dans celui qui précède, l’idée géniale de faire se dérouler au lendemain de l’assassinat de Kennedy un mariage de sympathisants républicains – dont la fille de Roger Sterling – et de déporter sur cet événement les réactions des uns et des autres à la tragédie nationale en cours. [La démonstration du fait que ce drame fut le premier événement télévisuel d’envergure est également remarquable]. Mais le canevas d’ensemble de la série, son inspiration sur le long terme, ne sont plus à la hauteur de ce talent inné. La saison 3 ronronne sereinement mais ne débouche sur aucune progression (hop, voilà les spoilers) : Don et Betty en sont revenus à leur état de divorce en suspens, Joan est de retour, les diverses sollicitations professionnelles externes à l’agence Sterling Cooper sont de l’histoire ancienne, sort également réservé aux acheteurs anglais de la firme. Ce dernier point fait d’ailleurs l’objet dans l’épisode 13 d’une blague récurrente (« We’re sold »« Again ? ») dont l’on ne sait trop si son message ironique quant au mouvement de répétition de la série est volontaire ou non.

Un dernier point est de nature à inquiéter : la stratégie du reset appliquée dans le dernier épisode, avec la constitution d’une nouvelle agence par les piliers historiques du show. D’expérience, cette solution scénaristique spectaculaire n’atteint jamais son but de réinvention d’une série en relatif manque d’idées, elle en prolonge juste artificiellement l’existence – cf. les cas de Nip/Tuck, Weeds, ou encore The X-files. En appliquant les mêmes méthodes que celles-ci, Mad Men descend de son piédestal d’œuvre d’exception pour rentrer dans le rang des « simples » séries TV. Mais elle reste l’une des meilleures de ses séries, et des pépites comme l’épisode intégrant la mort de JFK sont encore certainement envisageables dans les saisons à venir.

Par Erwan Desbois - Publié dans : séries TV
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Mardi 10 novembre 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 déniché au fond du rayon enfants à la Fnac (le Blu-Ray est plus facile à trouver…)

 

Quand ?

Dimanche soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Mon humble avis n’engage que moi, mais je considère l’animation en stop motion comme l’un des processus artistiques les plus stupéfiants qui soient. Cette technique du « mouvement arrêté », popularisée par L’étrange Noël de M. Jack ou plus récemment Coraline, consiste à revenir à l’unité de base du cinéma : l’image. Une seconde de film, c’est en réalité un ensemble de 24 images fixes présentées les unes à la suite des autres sur la pellicule qui sert de support à la projection (la discontinuité entre les images est invisible à l’œil nu car la fréquence de défilement des images – 1/24è de seconde – est inférieure à la persistance rétinienne – 1/10è de seconde – fin de la parenthèse mathématique). Dans un film classique en prises de vues réelles, cette séparation d’une action continue en 24 images disjointes est opérée par la caméra. Dans un film animé en stop motion, les 24 images sont réalisées une à une, avec une caméra qui a dès lors plus à voir avec un appareil photo, et un animateur qui vient entre chaque prise appliquer aux décors et aux marionnettes l’infime mouvement devant être le leur dans le 1/24è de seconde séparant deux images. Un travail de titan, dont la démesure et – surtout – la qualité et la crédibilité du résultat final laissent pantois devant chaque minute de chaque film réalisé selon cette méthode. (Il est tout aussi impossible de ne pas s’émerveiller devant les bonus des DVD de ces œuvres, chaque fois qu’ils montrent les animateurs au travail).

Cette adaptation du Pierre et le loup de Prokofiev est un court-métrage d’une demi-heure (qui a au passage obtenu l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en début d’année). C’est bien moins long que les films hollywoodiens cités plus haut, mais c’est déjà particulièrement long dès lors que le film est sans dialogues ; et que donc, à moins de se reposer entièrement et médiocrement sur les mélodies ultra-célèbres de Prokofiev (chose qui n’est absolument pas à l’ordre du jour : les premières notes de musique ne se font entendre qu’à la cinquième minute), il a pour unique atout potentiel pour convaincre l’animation des ses personnages, humains et animaux, épaulée par sa mise en scène.

Et convaincant, ce Pierre et le loup l’est bel et bien. Il est même impressionnant, pour les enfants mais aussi pour les adultes. Cette réussite est avant tout le fruit d’un travail de pré-production superbe, qui a abouti à la création de décors immenses (170 m² pour le principal, celui de l’étang gelé à l’orée de la forêt) et cependant fourmillant de détails, et de marionnettes étonnantes de charisme, de dynamisme – de vie. Un simple coup d’œil à l’une ou l’autre des images fixes qui illustrent cet article suffit pour tomber sous leur charme et les suivre avec enthousiasme dans leurs aventures. Quant à la multiplicité d’expressions et de mouvements dont leurs créateurs sont parvenus à les affubler d’un bout à l’autre du film, elle est rien moins que renversante. Un préféré personnel (par-delà les évidents regards pénétrants de Pierre et du loup) ? Le rattrapage désespéré des pattes arrière du chat sur un moignon de branche lorsqu’il grimpe à un arbre pour échapper au loup. Ça dure à peine plus d’une seconde, ça se passe au second plan et peut donc aisément passer inaperçu, et c’est dès lors d’autant plus beau d’y avoir pensé.

Sur cette base déjà fort riche, la réalisatrice Suzie Templeton appose une science de la mise en scène (cadrage, rythme du montage, décrochages qui font rebondir l’action… ainsi qu’une manière intelligente d’utiliser les images de synthèse non comme une béquille mais comme un facilitateur permettant d’avoir plus de latitude dans l’usage de la stop motion) et une ambition qui permettent à Pierre et le loup d’échapper à toute classification trop facile et réductrice. C’est un conte pour enfants qui apprennent à grandir mais aussi une œuvre ambiguë : le début est très sombre, et lors de l’épilogue Pierre et le loup sont montrés comme partageant un semblant de complicité ainsi qu’une certaine ressemblance dans l’attitude. C’est un récit comique (le personnage du chat) autant qu’un film doté de séquences au suspense affirmé, tel l’affrontement entre les deux protagonistes principaux reliés malgré eux par une corde. Avec une remarquable optimisation de ses moyens, Pierre et le loup nous happe dans son univers envoûtant, mature et protéiforme – et ne nous relâche qu’au tout dernier plan, le souffle court et les yeux remplis d’étincelles.

Par Erwan Desbois - Publié dans : dessins et animés
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Lundi 9 novembre 2009

Où ?

Au MK2 Bibliothèque

 

Quand ?

Mardi soir, en mini avant-première (le film est sorti le lendemain)

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Bien malin qui peut dire vers quelle destination poussent Les herbes folles d’Alain Resnais. Le cinéaste lui-même, éventuellement ; mais même cette solution semble vaine, car Resnais répondrait à coup sûr (comme il l’a déjà fait en interview) que c’est précisément la nature même des herbes folles que de pousser n’importe où et n’importe comment. Une logique purement pragmatique mène à dire que Les herbes folles conduisent leurs spectateurs jusqu’à la réplique suivante : « Maman, quand je serai un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes ? ». Mais ça n’aide pas des masses. Surtout quand la dite phrase est le fait d’un personnage d’enfant jamais vu auparavant dans le film, et qu’elle conclut un montage de plans énigmatiques faisant suite à un non-accident d’avion.

 

La piste des croquettes se termine donc en impasse, mais les choix de remplacement ne sont pas légion. Les herbes folles est un de ces films qui sont leur propre finalité, qui n’existent que par et pour eux-mêmes et n'ont en cela aucune clé d'interprétation à offrir. Cela est peut-être encore plus vrai ici que pour de précédentes créations sibyllines de Resnais (les hypnotiques et affolants L’année dernière à Marienbad ou Providence, par exemple) car ces dernières étaient sérieuses, dramatiques ; là où ce nouveau long-métrage fait preuve d’une légèreté et d’une fantaisie à toute épreuve, en bonne comédie qu’il ne cesse jamais d’être. Et si une tragédie est toujours porteuse, volontairement ou non, d’une thèse sur une partie ou une autre de la condition humaine, toute comédie a précisément le but opposé : nous distraire temporairement de telles pensées. Resnais n’a donc d’autre souhait que celui de nous distraire, en nous présentant un spectacle qu’il s’est lui-même beaucoup amusé à élaborer et dont il espère que nous l’acceptions sans nous faire des nœuds au cerveau. Comme un chat devant une écuelle de croquettes, en quelque sorte.

Alors, pas moins gratuit qu’un vulgaire Eh mec, elle est où ma caisse ? le nouveau Resnais ? Et pourquoi pas ? Au bémol près que la fugue finale vers les croquettes (ça commence à tourner à l’obsession…) fait plutôt penser aux Nuls et à leur Cité de la peur, qui s’achevait sur une semblable digression vers une petite épicerie de Veracruz où l’on apprenait qu’une femme avait « oublié d’acheter du beurre ». A part eux, on ne voit pas d’autre nom français à rapprocher des Herbes folles. La verve et le désordre initiés par leur réalisateur amèneraient même plutôt ce dernier quelque part à portée de viseur de caméra de Tarantino, presque deux fois moins âgé que lui – 46 ans contre 87. Comme les films de celui-ci (les deux derniers en date surtout, Boulevard de la mort et Inglorious Basterds), Les herbes folles coupe tout lien avec le monde existant en dehors de l’écran de cinéma, et avec sa logique. Resnais se permet ainsi, sans le moindre scrupule, de prendre un film réel (Les ponts de Toko-Ri, 1954) et d’en faire donner par la voix-off un synopsis semble-t-il très hasardeux …

… Et, de même qu’il représente le sujet de discussion majeur et la principale ligne de conduite des héros de Tarantino, le cinéma joue un rôle-clé dans la rencontre entre les deux principaux protagonistes des Herbes folles.

C’est devant une salle de quartier typiquement parisienne (… mais entièrement reconstituée en studio !) que Georges Palet et Marguerite Muir, alias André Dussolier et Sabine Azéma, se voient pour la première fois après avoir joué pendant une heure au chat et à la souris depuis que le premier avait récupéré par hasard le portefeuille volé à la seconde.

En réalité, Georges Palet est fou.

Une fille inconnue habillée vulgairement qu’il croise dans un parking ? « Je la crève ». Un policier un peu trop avenant à qui il vient remettre le portefeuille ? « Je le tue ». Tout cela n’est qu’élucubrations mentales, mais la brusquerie avec laquelle celles-ci s’insèrent dans le récit, le regard outrageusement dément d’André Dussolier et les zones d’ombre laissées à dessein par la narration dans l’exposé du passé du personnage génèrent forcément une perplexité mi-inquiète mi-amusée. Inquiète quand Georges lacère les quatre pneus de la voiture de Marguerite qui refuse de le rencontrer ou même de correspondre avec lui ; amusée lorsque dans la scène suivante, deux policiers aussi affables qu’à cheval sur les principes (Michel Vuillermoz et surtout, surtout, Mathieu Amalric qui vole toutes les scènes où il apparaît) viennent lui faire la leçon. La conversation informelle entre les trois hommes dérape en un hilarant délire hystérico-absurde, soutenu par d’impromptus effets de mise en scène. La séquence est la plus drôle du film – même si pas mal d’autres la suivent d’assez près.

On ne sait jamais vraiment sur quel pied danser devant Les herbes folles (et c’est tant mieux). La perplexité évoquée ci-dessus rebondit fortement lorsque la proie et victime supposée, Marguerite, endosse sans crier gare le costume du chasseur obnubilé et se met à poursuivre un Georges quelque peu douché dans ses velléités par la visite de la police. Ce renversement des rôles – pas tout à fait complet tout de même, Georges restant inquiétant et opaque jusqu’au bout – emmène le film sur les terrains de la romance tendre (la rencontre à la sortie du cinéma, quand « tout est possible, rien ne nous étonne ») et du vaudeville de boulevard (l’intrusion de Marguerite dans la maison de Georges et de sa femme), au hasard des caprices de ce couple décidemment impossible à cerner. Puis il fixera sa fin dans une effusion de passion ravissante mais dangereuse – comme toutes les passions dignes de ce nom.

Avant d’en arriver là, Resnais aura pris (et nous aura donné) un immense plaisir à exprimer ce qui est sa passion propre depuis un demi-siècle : celle de la mise en scène et du beau cinéma. Il est tout à fait envisageable qu’aucun film au synopsis aussi commun et réaliste que celui des Herbes folles ne se soit jamais matérialisé en un résultat visuel aussi débridé, ciselé, et illusoire. Pas une scène du film qui n’ait pas son plan-séquence renversant (le long déjeuner dominical en famille, traité en un unique mouvement continu ; un pur bijou), son panoramique à la grue d’une folle exubérance, ou son éclairage irréel usant presque exclusivement de grandes taches de couleurs primaires pour un résultat esthétiquement splendide et mentalement déroutant. Le cinéaste tire des merveilles de son directeur de la photographie Éric Gautier – avec qui il avait déjà collaboré sur son précédent film Cœurs –, véritable contremaître de la cathédrale cinématographique que sont Les herbes folles. Que le film le plus beau de l’année soit en même temps une création sans visée nette, une improvisation constante au fil de la plume, voilà bien une pirouette digne de son auteur.

Par Erwan Desbois - Publié dans : classements et inclassables
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Samedi 7 novembre 2009

Où ?

A l’Action Christine

 

Quand ?

Samedi après-midi

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

S’il est bien évidemment toujours exagéré d’affirmer qu’un cinéaste ait pu inventer ex nihilo un genre en un seul long-métrage, il arrive tout de même de temps à autre que l’on se retrouve face à un film tout proche de convaincre de se lancer dans une telle déclaration. Pas d’orchidées pour Miss Blandish (en anglais The Grissom gang) est un de ces films, tant ce polar mené à cent à l’heure par Robert Aldrich préfigure de manière vivace le genre du slasher sauvage et implacable à la Massacre à la tronçonneuse. Les deux réalisations ne sont séparées que par deux petites années, et les clans familiaux de bad guys qui les peuplent le sont par encore moins. Les Grissom d’Aldrich ont encore en eux le soupçon de normalité suffisant pour ne pas se trouver repoussés de manière irrévocable à l’écart de la société des êtres civilisés, sort subi par la famille dégénérée et consanguine des Hewitt de Massacre à la tronçonneuse. Au lieu de mener une vie recluse dans la forêt dans l’attente du prochain voyageur égaré, les Grissom s’épanouissent dans le crime organisé (exécutions sommaires, extorsions, speakeasy…) sous les ordres de Ma, la despotique génitrice du clan. Les quatre fils de Ma battent en crétinerie les Dalton, et le glissement vers l’horreur du tableau offert par la famille Hewitt n’est peut-être finalement qu’une question de temps et de reproduction des générations, les aventures des Grissom se déroulant un demi-siècle plus tôt, pendant la Prohibition.

Comme pour les Hewitt, c’est un kidnapping féminin – celui de la Miss Blandish du titre, descendante jeune et jolie d’un millionnaire – qui va mener les Grissom à leur perte. Ou plutôt une « récupération » de kidnapping : Barbara Blandish est en effet tout d’abord enlevée, au prix d’un accrochage meurtrier avec son fiancé, par un autre trio de bandits à la manque situés encore plus bas dans l’échelle du crime que les Grissom, et que ces derniers vont se faire un plaisir d’éliminer pour reprendre en main l’affaire. Le récit n’a pas commencé depuis vingt minutes qu’il a déjà laissé quatre cadavres au bord de la route, exécutés aussi froidement par leurs assassins – qui ne font preuve d’aucune hésitation – que par Aldrich, qui affiche à l’écran une violence explicite et ensanglantée dans la lignée de l’alors tout récent Bonnie & Clyde. A l’exception d’une petite baisse de rythme en fin de parcours, la suite du film sera tout aussi frénétique (presque plus que Kiss me deadly, l’étalon en matière d’intrigue survoltée réalisée par Aldrich lui-même), cruelle et saignante.

La finalité de quasiment toutes les scènes est la mort d’un ou de plusieurs personnages, selon le canevas qui sera repris par la suite avec bonheur par les slashers. Les protagonistes ne sont pas là pour développer un caractère mais pour garnir la file d’attente des victimes de cette violence insatiable. Aldrich a alors l’intelligence de faire ce qui fait aussi les grands slashers : plutôt que de dérouler à contrecœur ce programme brutal, il l’adopte sans hésitation et l’agrémente d’une mise en scène elle-même débordante de brutalité. J’ai déjà parlé plus haut de la représentation tranchée de la violence physique, mais il faut y ajouter quantité d’autres agressions formelles perpétrées par le réalisateur – qui ne perd cependant à aucun moment le contrôle de sa bête féroce. Visages grotesques de ses antihéros à moitié demeurés cadrés le plus souvent possible en gros plans serrés (le pire étant Slim Grissom, chaînon manquant entre Averell Dalton et Leatherface qui découvre l’amour sous les traits de Barbara Blandish et décide en conséquence de la séquestrer pour son seul profit), décors au dernier stade du délabrement ou au contraire brûlant la rétine par leur mauvais goût et leurs couleurs criardes, musique déchaînée jouée à plein volume, scénario éclaté en plusieurs pistes parallèles décochées telle une rafale de mitraillette… Pas d’orchidées pour Miss Blandish est un jeu de massacre si paroxystique qu’il n’y reste plus de place visible pour une dimension politique semblable à celle qui guidait Kiss me deadly. Mais celle-ci est là, tout de même, en filigrane derrière la misanthropie désespérée d’Aldrich et la fuite en avant vers le désastre qui en découle.

Par Erwan Desbois - Publié dans : films noirs, gangsters et autres polars
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