Les influences de Star Wars : Les vikings (de Richard Fleischer, 1958) / La forteresse cachée (d’Akira Kurosawa, 1958)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
 

En DVD dans les Landes pour le Kurosawa, et sur Arte (en VF…) pour le Fleischer

 
Quand ?
 
Le mois dernier, pendant mes vacances au bord de la mer
 
Avec qui ?
 

Seul pour le Kurosawa, et avec les parents de ma chérie (donc, avec mes beaux-parents) pour le Fleischer

 
Et alors… ?
 

Le premier volet de la saga Star Wars (c’est-à-dire le numéro 4) est considéré à juste titre comme un tournant dans l’histoire du cinéma, qui a chamboulé nombre de règles, en a inventé de nouvelles et continue trois décennies après à inspirer chaque année quantité de films. Mais même s’il les a bien dissimulées, George Lucas est lui aussi allé puiser à l’époque à des sources d’influences immédiatement identifiables lorsque l’on (re)voit ces dernières aujourd’hui. Parmi celles-ci se trouvent 2 films diamétralement opposés mais qui sont tous deux des bijoux du film d’aventures : Les vikings et La forteresse cachée.

 

La forteresse cachée est l’une des références « officieuses » de Star Wars les plus connues. Lucas est un grand fan de Kurosawa (c’est lui, avec Coppola, qui a aidé à monter Kagemusha) et il est communément admis que c’est chez le maître japonais qu’il a trouvé son duo comique C-6PO / R2D2 ainsi que le canevas d’une aventure démarrant dans des terres désertiques et s’achevant par une cérémonie d’adoubement royal. Entre les deux, le besoin d’emmener dans un lieu sûr une princesse dont le royaume a été envahi par un clan rival est prétexte chez Kurosawa à quantité de péripéties héroïques s’enchaînant à un rythme endiablé. Le cinéaste peuple son scénario linéaire et limpide – donc agréable à suivre – de personnages hauts en couleur. Le credo de La forteresse cachée (et de toutes les œuvres du cinéaste, en fait) en la matière est explicité à la fin par la princesse : « J'ai vu la bonté des hommes, j'ai vu la lâcheté des hommes ». C’est très simple à comprendre, et très compliqué à mettre en images avec autant d’évidence que le fait Kurosawa.

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Il y a pire à faire que de copier par-dessus l’épaule de ce dernier. Car même un long-métrage comme celui-ci, censé être mineur (le cinéaste y voyait l’occasion de souffler après les œuvres aux ambitions énormes que furent Rashomon et Les 7 samouraïs), devient entre les mains d’un tel réalisateur un film haut de gamme, innovant et spectaculaire. Kurosawa se montre « incapable » – on ne va pas s’en plaindre ! – de se défaire de son appétit de belles images, de scénarios copieux et de personnages attachants. Pour commencer, il décide d’importer pour la première fois au Japon le format Cinémascope qu’il admire tant dans les westerns de John Ford. Et pour ne pas s’arrêter à la moitié du chemin, il va remplir ce cadre extra-large de séquences plus démesurées les unes que les autres, qui donnent lieu à des plans d’ensemble et chorégraphies gargantuesques. Une rébellion ouvrière mettant en jeu des centaines de figurants ouvre le bal dès les 10 premières minutes, suivie par une grande fête du feu, des poursuites à cheval effrénées, des escalades de collines aux pentes inhumaines, et surtout un magistral duel à la lance, morceau de bravoure doublé d’une leçon de mise en scène.

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La séquence dure presque 10 minutes. Les 2 adversaires, le héros protégeant la princesse rebelle (Toshiro Mifune) et un général de l’armée adverse, sont d’un niveau équivalent et l’issue de l’affrontement est donc incertaine. C’est le montage qui va faire sentir l’évolution du combat, ses changements de rythme ainsi que les phases où l’un des combattants va prendre un léger ascendant. Grâce à un découpage méticuleux et énergique, et en mettant à profit les bases de la grammaire cinématographique (les oppositions plongée / contre-plongée, plans serrés / d’ensemble deviennent éloquentes), Kurosawa nous cloue à notre siège et maintient un suspense maximal sur une durée que peu de réalisateurs peuvent atteindre.

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Au final, la méthode appliquée dans La forteresse cachée peut se résumer en 2 axes principaux : d’un côté, une foi absolue en le pouvoir du récit cinématographique, et en sa capacité à transporter le spectateur loin de son quotidien ; de l’autre, le souci de soigner chaque scène, chaque plan. Ce sont ces mêmes éléments qui font des Vikings un chef-d’œuvre repoussant les limites de son genre.

 

Dans ce film, Richard Fleischer (dont les autres faits d’armes sont L’étrangleur de Boston et 20000 lieues sous les mers) nous emmène chez les guerriers nordiques du 10è siècle – ce qui vaut bien la galaxie lointaine de Star Wars, surtout vu depuis les États-Unis. Pour cela, il peut s’appuyer sur l’assurance (et non pas l’arrogance) de l’âge d’or tardif que furent les années 50 pour Hollywood : décors somptueux, réalisateurs respectés, acteurs stars qui profitent de leur statut pour oser des choses. Dans les rôles principaux de 2 frères ennemis luttant pour le pouvoir et le cœur d’une même femme, Kirk Douglas et Tony Curtis acceptent ainsi des personnages ingrats physiquement : le premier devient borgne et l’autre manchot assez rapidement dans le récit. Plus généralement, le récit refuse tout manichéisme, puisque entre les 2 héros de même qu’entre les vikings et leurs ennemis anglais, l’incertitude quant à l’issue du combat demeure jusqu’à la dernière scène.

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Pour ce qui est de la flamboyance visuelle et de la débauche d’action, Les Vikings tient son rang avec des scènes d’abordages de navires et d’attaques de châteaux superbes et puissantes. Mais le film sait aussi valoriser ses moments de pause et de transition, grâce au souhait visible de Fleischer de ne pas simplement remplir son cahier des charges mais de chercher à rendre chaque scène importante pour elle-même autant que pour le récit. Ainsi, les voyages en bateaux entre la Scandinavie et l’Angleterre prennent des allures de tableaux impressionnistes, tandis que les dialogues aspirent constamment à autre chose que du remplissage utilitaire.

 

Le ton libertaire et ouvert de ceux-ci est un exemple de l’indépendance qu'avaient alors les auteurs hollywoodiens par rapport à aujourd'hui, où chaque mot est pesé jusqu'à en devenir fade. Dans Les Vikings, les personnages parlent de leurs aspirations profondes et du regard qu’ils portent sur le monde, de liberté de pensée et de respect de l’autre. Des scènes que l’on pense avoir déjà vues 1000 fois (une déclaration d’amour réciproque, une tirade de la dernière chance pour défendre son cas) prennent alors un caractère unique et nous marquent profondément. Une réplique aussi belle et émouvante que – de mémoire – « Mon âme est païenne, la tienne est chrétienne, elles sont toutes les deux heureuses ainsi et ne demandent qu’à se réunir », énoncée fiévreusement par le guerrier sauvage Tony Curtis à la douce princesse Janet Leigh, aurait-elle encore sa place dans un film fait de nos jours ?

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Publié dans akira kurosawa

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