Les fantômes de Goya, de Milos Forman (Europe, 2007)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

Au Publicis Cinéma, dans la salle prestige (qui porte bien son nom) de 400 places, vide comme toujours et sur-climatisée comme toujours

Quand ?
Hier soir
Avec qui ?

Seul, avec une demi-douzaine d’autres spectateurs. Pendant ce temps, ma chérie était de l’autre côté des Champs-Élysées pour voir 2 days in Paris au George V.

Et alors… ?

Les fantômes de Goya est une de ces perles bien cachées que la déferlante de films estivaux recèle, et qu’il faut savoir dénicher entre les blockbusters aux 1000 copies et les sorties techniques de navets qui envahissent les salles restantes. …Goya est d’autant plus dur à repérer qu’un premier survol semble le placer directement dans la seconde catégorie : les co-productions européennes en costumes avec réalisateur entre deux eaux et stars hollywoodiennes en vacances pour caution (Natalie Portman, Javier Bardem de retour au pays) accouchent rarement de bons films. Mais bon, c’est quand même Milos Forman (Valmont, Amadeus), dont on était sans nouvelles depuis l’excellent Man on the moon, à la mise en scène, avec Javier Aguirresarobe (Les autres, Parle avec elle) à la photo et Jean-Claude Carrière au scénario, donc on flaire le bon coup éventuel.

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La cohérence de …Goya avec la filmographie de Forman est assez floue, et se fait sur des points annexes. L’utilisation détournée du biopic, l’attrait pour le libertinage des 17è et 18è siècles et le décryptage des rapports complexes entre art et pouvoir sont ainsi des thématiques chères au cinéaste abordées ça et là dans le film – plus particulièrement dans sa 1ère partie. Goya, qui sert de prête-nom plus que de personnage (Stellan Skarsgard est d’ailleurs aussi transparent que le rôle le requiert), y est l’intermédiaire entre les 2 pôles du récit : l’implacable Inquisition, dirigée par le père Lorenzo (Bardem), qui règne dans l’Espagne de la fin du 18è siècle, et une riche famille de marchants dont la jeune fille Inès (Portman) va compter parmi les nombreux innocents emprisonnés et torturés. La dénonciation de ces violences aveugles et le récit des moyens désespérés mis en œuvre par la famille d’Inès pour libérer leur fille donnent la matière d’un moyen-métrage pas désagréable à suivre, grâce à sa mise en scène soignée (dans des registres très différents, les scènes de torture et de peinture sont très réussies) et à son regard mordant.

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La suite n’en est que plus déconcertante. Un carton « 15 ans après » vient couper court à ce récit et nous projette à l’arrivée de l’armée française, qui renverse le régime en place et met fin à l’Inquisition. La redistribution des cartes est l’occasion pour Forman et Carrière de mettre sur le chemin des 3 personnages centraux des péripéties dignes d’un soap-opéra : renaissance sous une autre identité, révélation de l’existence d’un enfant illégitime, perte de l’un ou l’autre des 5 sens… On a tout d’abord du mal à appréhender ce basculement dans la farce surréaliste, surtout qu’il est visuellement cheap (la déferlante napoléonienne manque de moyens) et que les acteurs s’en accommodent eux-mêmes avec des fortunes diverses ; si Javier Bardem est flamboyant d’un bout à l’autre, Natalie Portman a beaucoup de mal à ne pas surjouer dès qu’elle doit interpréter autre chose qu’elle-même.

 Et puis la lumière se fait, sur un mot : surréaliste. Via Carrière, co-scénariste entre autres de Cet obscur objet du désir et du Charme discret de la bourgeoisie, Forman se place indubitablement sous la tutelle de Buñuel en adoptant un point de vue plus amusé que désespéré sur la marche facétieuse du monde, dont l’on peut raisonnablement penser qu’il marche déraisonnablement sur la tête. Si les ficelles énoncées plus haut sont si crânement exposées devant nous, c’est parce qu’elles sont le cœur du film, la preuve par l’absurde que l’homme n’a de prise sur rien – surtout quand la grande histoire (une valse incessante de régimes politiques, qui prend la place de deus ex machina des attentats terroristes arbitraires qui hantaient les dernières œuvres du cinéaste catalan) vient télescoper la petite, toujours au pire moment. Forman semble donc trouver une sagesse et un goût pour l’imaginaire comparables à ceux de Buñuel au même âge, qui font de ce faux film mineur le possible point de départ d’une fin de carrière pleine de – bonnes – surprises.
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