De fille en fille : La fille sur la balançoire de Richard Fleischer (USA, 1958), La fille coupée en deux de Claude Chabrol (France, 2007)

Publié le

Où ?
Dans la salle rouge de la Filmothèque du Quartier Latin pour le 1er, et dans la très belle salle prestige de l’UGC Danton pour le 2è

Quand ?
Samedi dernier et hier soir

 
Avec qui ?
Seul, puis accompagné (par ma chérie). Dans les 2 cas, les salles étaient raisonnablement remplies

 
Et alors ?

Remontons ensemble le temps. Il y a 2 semaines est sorti le nouveau film de Claude Chabrol, La fille coupée en deux. Il y a 50 ans sortait le long-métrage dont ce film est le remake officieux, La fille sur la balançoire de Richard Fleischer. Enfin, il y a 100 ans avait lieu le fait divers traité dans ce 1er film : l’affaire « White-Thaw », des noms des 2 milliardaires qui se sont disputé les faveurs d’une séduisante et ingénue jeune femme jusqu’à ce que l’un des 2 tue l’autre. L’arrivée du Chabrol est l’occasion pour la salle parisienne de la Filmothèque du Quartier Latin de rééditer l’original américain, ce qui est encore plus une aubaine quand on sait que le film n’existe pas en DVD zone 2. 

bzlnce-1.jpgLa fille sur la balançoire est une superbe réussite de ces années 50 que l’on ne cesse de (re)découvrir, et il doit sûrement son absence de la liste des classiques à son relatif manque de paillettes. Aucun des membres du trio qui tient le haut de l’affiche (Ray Milland – Joan Collins – Farley Granger) n’a construit de légende sur son nom ; l’excellent scénariste Charles Brackett est resté pour l’éternité dans l’ombre de son compère Billy Wilder, et j’ai déjà pu dire au sujet des Vikings l’anonymat appuyé qui accompagne Fleischer. Pourtant, l’association des 2 derniers nommés crée dans le cas présent des étincelles. La cruauté et la rigueur du scénario du premier, qui suit fidèlement les minutes du procès, s'ajuste efficacement à la splendeur visuelle que Fleischer était capable de produire pour former une grande œuvre tragique.

Avec ces décors monumentaux (l’intrigue prend place dans les sphères les plus riches du gotha new-yorkais de la Belle Époque) filmés en Cinémascope et une flamboyante photographie en Technicolor, le film est visuellement du très bel ouvrage. Certains plans s’impriment de manière indélébile dans la rétine, tel ce travelling latéral le long d’une plage sur laquelle des vagues cassent en arrière-plan exactement dans le même tempo que le mouvement de la caméra. D’autres scènes glissent avec brio vers le symbolisme pour galvaniser les instants clés du scénario, faisant penser aux mélos de Douglas Sirk. Dans la séquence de la balançoire rouge du titre, la violence érotique du découpage et des angles de caméra traduit la montée du désir, force sur laquelle les personnages n’ont aucun contrôle ; plus tard, un voyage dans les Alpes et l’écho démesuré que les montagnes donnent aux voix prend le relais pour entraîner les protagonistes sur une pente bien plus sombre.

Derrière les merveilles réalisées par Fleischer, La fille sur la balançoire possède une assise solide : le regard franc et ambitieux porté sur les (ex)actions des 3 personnages. Tous sont pris très au sérieux, et Brackett refuse à tout instant la simplification et l’ironie pour au contraire nous montrer sans fard leurs bons et leurs mauvais côtés. L’architecte célèbre qui batifole avec une nymphette, l’entretient mais refuse de mettre pour autant à mal sa situation en s’engageant sincèrement avec elle ; la jeune femme naïve et sincère, mais qui ne peut cependant nier que son attitude a des aspects arrivistes ; même le rival maladivement jaloux à qui l’on n’a jamais rien refusé est traité sur un pied d’égalité, loin de la caricature dans laquelle un tel rôle aurait facilement pu glisser.

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Les pièces maîtresses de cet assemblage de précision sont glorieusement écartées par Chabrol dans ce qui est plus un décalque peu inspiré du film de Fleischer (la structure d’ensemble et l’enchaînement des scènes sont quasiment identiques) qu’une réactualisation du fait divers – le contexte, les situations des personnages et les nœuds de l’intrigue ont été complètement chamboulés. C’est triste à dire, mais Chabrol se retrouve dès lors dans la situation des bourgeois « fin de race » qu’il a pris tant de plaisir à croquer : sa Fille coupée en deux est dénuée de tout ce qui a fait la réussite de ses prédécesseurs. L’éclat visuel laisse la place à un morne téléfilm, où la pénurie d’idées de réalisation rend criant le manque de moyens, de scènes vidées de figurants et décors nus et inexploités. Chabrol ne sait-il à ce point plus filmer le monde qui l’entoure ?

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Sur le fond du récit, c’est encore pire. Une cascade de mauvais choix « réussit » à transformer ce qui était une superbe radiographie amorale d’une société et de ses membres plus ou moins éminents en un pensum graveleux et incohérent. Les personnages ne sont plus ambigus mais inconstants, la palme revenant à Magimel qui doit se débattre avec un rôle dont l’attitude n’a strictement aucune cohérence d’une scène à l’autre (Berléand et Sagnier s’en tirent mieux). La décision de remplacer comme nerf de la guerre l’argent par le libertinage sexuel achève de faire sombrer le film. On a tout à fait le droit de choisir ce thème quand on est un réalisateur vétéran et reconnu (Brisseau et Kubrick entre autres ont montré le chemin), encore faut-il l’assumer. Et ne pas le traiter au ras des pâquerettes, avec un jeu de mots bien gras toutes les 3 phrases mais en détournant le regard au moment de « la » scène de luxure – ce qui a pour unique résultat de ruiner toute la légitimité du film et de ses personnages.

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Publié dans classiques US

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