A history of violence, de David Cronenberg (USA, 2005)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
 
En DVD, chez moi

 
Quand ?
 
Le week-end dernier
 

Avec qui ?
 
Seul
 

Et alors ?
 

En ayant découvert Les tueurs de Siodmak juste avant de revoir A history of violence, il devient amusant de souligner le parallèle entre les postulats de départ des 2 films : hors de tout contexte, des petits malfrats présentés dans une scène soignée et annonciatrice du style à venir (un diner expressionniste et irréel chez Siodmak, un lent plan-séquence chez Cronenberg) croisent la route d'un homme seul et rangé des flingues. L'issue du duel est – radicalement – différente, sans pour autant modifier le chemin qu’emprunte ensuite le récit : le dévoilement progressif et partiel du passé criminel du héros, icône peu enviable de l’underworld tapi derrière le rêve américain et de ses exactions.

 

1 an et demi après le 1er, le 2è visionnage du film m’a laissé avec les mêmes réserves – on peut donc penser qu’elles sont définitives. En tête de liste se trouve la place bâtarde donnée au fils aîné de l’antihéros, qui a droit à sa propre intrigue parallèle (lui aussi glisse dans la violence physique suite aux révélations concernant son père, et ce malgré son caractère et son éducation) mais dont le développement reste inabouti. De même, la tonalité comique de la dernière partie, désaccordée du reste du film, me laisse toujours aussi perplexe.


Cela empêche A history of violence d’être à mes yeux un très grand film, mais pas d’en être un grand. Plus perversement intelligent (ou intelligemment pervers) que jamais, Cronenberg dépeint pour la 2è fois de suite après Spider un monstre non plus physique mais mental. Sauf que Joey, devenu Tom, est aussi intégré à la société normative que Spider en était exclu ; et le cinéaste de se saisir de cette idée pour voir jusqu’où il peut la corrompre sans trahir le réalisme et la limpidité du récit. Cela se traduit par une mise en scène aussi calme que la ville perdue où Tom est venu se réinventer avant que des gangsters ne le retrouvent : des cadrages classiques, peu de coupes, des grands plans à la grue à l’amplitude et à la langueur sereines. La caméra de Cronenberg s’affiche comme neutre, captant le présent dans son intégralité et de manière linéaire mais laissant le passé hors champ – à nous de nous en remettre aux quelques regards (le visage effrayant et déformé de Tom après qu’il ait regoûté à la tuerie, filmé en long gros plan, vaut tous les flash-backs) et bribes de dialogues évoquant le sujet pour reconstituer le puzzle de la violence dont vient Tom.


Puisqu’il joue cartes sur table et filme la réalité nue, Cronenberg est donc en droit de montrer du vrai sang, avec des cerveaux qui giclent quand on y tire une balle à bout portant, et du vrai sexe : un 69, une baise sauvage dans un escalier (les 2 scènes ont été rajoutées par le réalisateur au scénario d’origine). Autant que dans le parcours de Tom, c’est dans cette manœuvre de véracité que se trouve la malice du film : même dans les villes-étendards du rêve américain, la violence ressemble à de la violence et la sexualité à de la sexualité. Shocking !

 

La découverte de cette 2è vision a été pour moi le rôle majeur joué par la musique de Howard Shore, collaborateur de Cronenberg depuis leurs débuts communs sur Chromosome 3. Ce dernier, en même temps qu’il s’astreint en apparence à une impartialité drastique, se repose entièrement sur Shore pour faire vivre la barbarie réfrénée des personnages et leurs luttes morales intimes. Une telle relation de confiance est rarissime, et aboutit ici à de grandes choses. A history of violence n’aurait ainsi pu avoir meilleur climax que ces 10 dernières minutes sans paroles mais accompagnées d’un bout à l’autre par la musique, puissante et étouffante, qui nous laisse en compagnie de Tom et de sa famille au bord de l’abîme qui s’est ouvert sous leurs pieds.

Je rappelle enfin que le DVD édité en zone 2 par Metropolitan était l’un des meilleurs de 2006, avec comme point d’orgue un commentaire audio d’un Cronenberg dont l’on boit toujours les paroles comme du petit lait, et un excellent making-of d’une heure. Dans ce dernier, on assiste à la construction d’une relation spéciale entre le réalisateur, les acteurs et les techniciens, qui tous participent au processus créatif et font du tournage un lieu d’échange particulièrement fructueux, où l’on peut décider un matin de tourner la scène en plan-séquence ou de rajouter un bout au décor. Les paroles de ces intervenants, didactiques, modestes mais aussi engagés politiquement (sans en faire des tonnes) dévoilent la présence d’une réelle prise de position derrière la fabrication d’un produit de divertissement.

Publié dans ciné indie

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