Les amours d’Astrée et Céladon, d’Éric Rohmer (France, 2007)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
Au Balzac, cinéma indépendant en retrait des Champs-Élysées
 


Quand ?

Il y a 10 jours, puis le week-end dernier (tout à fait, 2 fois pour prendre toute la mesure de ce grand film)
 


Avec qui ?

Avec ma fiancée tout d’abord, puis seul pour y retourner. À chaque fois dans la même salle, remplie de la même manière (une dizaine de personnes) malgré les 2 horaires très différents : dimanche à 22h, et vendredi à 14h
 


Et alors ?


Et si le film le plus joyeux, léger et revigorant de l’année était pour le moment l’œuvre d’un vétéran de 85 ans, et plus de 40 films au compteur, adaptant un livre de 5000 pages datant du 17è siècle ? Chiche. Le vétéran, c’est Éric Rohmer. Le pavé, L’Astrée d’Honoré d’Urfé, dont l’action se déroule encore plus loin dans le temps, au 3è siècle de notre ère.
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Ce grand écart, voire même l’anachronisme de choisir un tel roman, Rohmer l’évacue avec malice et un sacré culot dès le carton introductif, qui décrit par le menu l’aspect chimérique du projet. Ces soi-disant bergers gaulois du 3è siècle, en plus d’avoir été inventés par les mots d’un écrivain du 17è, sont maintenant mis en images et en sons par un réalisateur du 21è qui « s’excuse » de ne pouvoir être fidèle à d’Urfé car le décor choisi par ce dernier (le Forez) a été trop modifié par l’action de l’homme pour pouvoir représenter de manière crédible ce fameux 3è siècle. Si Rohmer met en avant les impasses de son film, c’est pour mieux se défaire du double carcan de la reconstitution historique et de l’adaptation littéraire, et ainsi raconter tout simplement une histoire vieille comme le monde : les amours insouciantes et contrariées d’un garçon et d’une fille. Ici, les amours d’Astrée et Céladon.
 

Dès les premiers plans, on est sous le charme de cet univers paisiblement utopique, où se combinent poésie innée de la nature (les paysages, bercés par une douce lumière solaire, jouent leur rôle de décor idyllique et hors du temps) et lyrisme de l’art. Les amours… est en effet une œuvre d’art, au sens qu’il puise son inspiration dans ce domaine plutôt que dans la réalité. Les héros chantent et déclament leurs dialogues comme des vers ; une voix-off vient citer des passages du roman d’origine ; l’époque à laquelle se situe le récit, et les vêtements des personnages évoquent le théâtre grec antique ; l’intrigue, elle, fait penser au Roméo et Juliette de Shakespeare pris à l’envers. Astrée et Céladon s’aiment, mais lorsqu’elle se croit trompée par lui et le repousse, Céladon se jette dans la rivière. Il survit, sauvé par des nymphes alors qu’Astrée le croit mort, mais il n’ose se présenter devant elle suite à leur dispute…

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Le stratagème à base de travestissement qui les réunira enfin rappelle par son délicieux trouble érotique traité avec désinvolture les grandes comédies de Hawks. Rohmer se place donc sous le patronage des plus grands, qu’il fait dialoguer entre eux avec une simplicité brillante. Contrairement aux préjugés que l’on pourrait avoir (non, ne mentez pas), Les amours… est un film d’une incroyable légèreté, qui n’exclut aucun spectateur et où les minutes filent en un éclair. Le charme évoqué à propos des premiers plans se prolonge tout au long du métrage, grâce à la pureté de jeu des acteurs, à l’évidence de l’enchaînement des scènes, au plaisir que tous et toutes prennent à chanter et danser, à élaborer des stratagèmes candides, à dire tout le bien qu’ils pensent de l’amour. Beau, joyeux, sensuel, frais… les adjectifs ne manquent pas pour qualifier ce véritable élixir de jouvence, qui nous emmène jusqu’à une conclusion euphorisante. L’amour fidèle et pur défendu par les deux héros y est récompensé par le plaisir des sens, et la simple vue d’un (magnifique) sein se transforme en la vision la plus érotique de l’année.

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Cette conclusion lumineuse, qui fait si bien passer en une réplique finale la magie de l’union de la passion et de l’amour que le film peut s’arrêter immédiatement après, rappelle une autre réussite éclatante : le Lady Chatterley de Pascale Ferran. Bien que leurs univers soient très éloignés sur la forme – 250 ans entre les 2 livres, l’un plongeant l’action au cœur de son époque (la révolution industrielle, la lutte des classes) tandis que l’autre nous emmène dans un monde entièrement fantasmé –, la comparaison entre les 2 films est loin d’être dénuée de sens. Ferran comme Rohmer mettent en effet tous les 2 à profit le grand écart entre leur situation personnelle de cinéastes français et le contexte des romans (l’Angleterre Edwardienne pour elle, la Gaule des druides pour lui) pour concentrer leurs efforts sur ce qui rend précisément ces œuvres éternelles et toujours émouvantes aujourd’hui : une célébration sincère et exaltante de l’amour, de la communion des êtres entre eux et avec la nature qui les entoure.

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