Tout est pardonné, de Mia Hansen-Løve (France, 2007)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
Au ciné-cité les Halles, dans une petite salle à l’écart de la folie du premier soir de 99F
 


Quand ?
 
Mercredi soir
 


Avec qui ?
 
Ma fiancée
 


Et alors ?
 

Mia Hansen-Løve risque de rendre jaloux pas mal de monde, et pas seulement en raison de son délicieux patronyme. À seulement 26 ans, et pour son 1er long-métrage, elle parvient en effet à réaliser ce après quoi la majorité du cinéma français d’auteur court à longueur d’années : une œuvre ambitieuse et aboutie sur les relations humaines, familiales ou sentimentales. La maturité et la maîtrise de la jeune cinéaste épatent, c’est peu de le dire, et les noms qui viennent à l’esprit devant Tout est pardonné sont ceux de gens comme Assayas (pour les scènes de soirées musicales, en boîte ou en appartement) ou Bergman – pour les face-à-face à cœur ouvert. Mia Hansen-Løve filme en effet comme eux, et pas juste « à la manière de » : elle a réellement assimilé la sincérité que le français et le suédois mettent dans leurs séquences de prédilection, et qui se traduisent en choix de mise en scène cohérents et marquants.

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Tout est pardonné s’articule en 2 mouvements : d’abord l’implosion d’une cellule familiale (Victor le père, Annette la mère et Pamela leur petite fille de 6 ans), puis dans un second temps sa régénération partielle lorsque Pamela, de 10 ans plus âgée, renoue un lien ténu mais tangible avec Victor sans qu’Annette n’en ait connaissance. Les 2 parties reposent sur le même principe intelligent, qui consiste à construire une intrigue sur le long terme par des petites touches délicates plutôt que par des à-coups et des réactions violentes. Ainsi, l’héroïnomanie et plus globalement le mal-être de Victor, qui sont les causes de la rupture du couple, ne s’accompagnent pas du cortège habituel de personnages cadavériques aux comportements extrêmes dans la douleur comme dans la honte. Victor, et les gens qui l’entourent dans cette vie parallèle, mènent une existence aussi normale que possible, et lui-même est plutôt un bon père pour Pamela. L’effritement de son couple se fait graduellement, comme l’érosion naturelle d’une falaise, jusqu’à ce que le point de rupture soit atteint.

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La 2è partie est tout aussi paisible en apparence. Pamela ne rejette pas violemment son père dans une catharsis hystérique, ni ne tombe dans ses bras dans un torrent de larmes. Elle (ré)apprend simplement à le connaître, à l’apprécier et à s’enrichir à son contact – et la manière dont Mia Hansen-Løve construit ces retrouvailles comme l’équivalent des premiers pas d’un flirt amoureux (tout en évitant tout sous-entendu sexuel, qui deviendrait de fait sordide) n’est pas la moins brillante des idées du script. Le saut téméraire dans le temps effectué par le film est dans son ensemble une réussite éclatante. Via des détails visuels et des répliques intelligemment connotées, la réalisatrice parvient à faire passer en seulement quelques plans le changement de décennie, alors même que le lieu de l’action (Paris) est identique. De plus, les échos entre les 2 parties sont d’une grande justesse, et jamais exploités comme effets de style. L’importance donnée aux appartements habités au passé et au présent par Victor et par Annette, ainsi qu’aux gens (très différents) qui les entourent l’un et l’autre sert ainsi à montrer sans juger l’impossibilité d’un couple entre elle, issue d’une famille bourgeoise soudée et confortablement installée en haut de la pyramide sociale, et lui, solitaire, torturé, incertain quant à sa place dans le monde.

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Sur une idée proche de celle de De battre mon cœur s’est arrêté, Mia Hansen-Løve choisit pourtant de croire que cette rupture peut être comblée par Pamela, à partir du moment où celle-ci choisit d’être tout autant la fille de son père que de sa mère. À travers son héroïne et le visage empreint de douceur et de candeur de l’actrice débutante (Constance Rousseau) qu’elle a choisie pour l’incarner, la cinéaste exprime son admiration pour l’innocence et la pureté de la période de l’enfance. Des qualités qui, en exonérant Pamela des préjugés et des aspirations en tous genres, la rendent plus forte et à même de « tout pardonner » tant à son père (ses errements passés) qu’à sa mère – ses mensonges et silences.

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P.S. : il y a bien quelques défauts dans Tout est pardonné, mais ils sont tellement isolés qu’on pourrait presque croire qu’ils ont été placés délibérément par Mia Hansen-Løve pour ne pas signer un chef d’œuvre dès son coup d’essai. Le dernier rebondissement du récit est plus une coquetterie de scénariste qu’un ajout réellement utile, et avant cela quelques rares passages sont écrits, joués ou filmés de manière trop ostentatoire. Une scène en particulier – de discussion entre Victor et sa sœur Martine – détonne par sa maladresse, surtout si on la compare à l’apparition suivante de Martine quand celle-ci retrouve Pamela. Le découpage en 3 temps de la discussion entre les 2 femmes (d’abord en prises de vues neutres ; puis selon des axes qui deviennent plus proches et impliqués dans le dialogue, avant de finir en gros plans scrutant l’intimité des personnages et de leurs réactions les plus minimes) est magnifique, et porteur d’une émotion et d’une vérité telles que l’évocation de Bergman est alors le contraire d’exagérée.

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