No country for old men, de Joel et Ethan Coen (USA, 2007)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
Au ciné-cité les Halles, dans une assez grande salle (le film obtient de bons résultats au box-office, et même de très bons sur Paris) ; puis au Normandie, après avoir dévoré le livre d’origine de Cormac McCarthy.
 

Quand ?
 
Il y a 10 jours, et mardi soir
 

Avec qui ?

Pour la 1ère des deux fois, en théorie mon compère d’UGC. Mais là il est arrivé en retard, et moi-même j’étais pile à l’heure de la séance pour attraper une des 5 dernières places disponibles. C’était bien ric-rac comme il faut !
Et à nouveau seul la 2è fois, au milieu du public toujours aussi irritant des Champs-Élysées. Entre les bavardages incessants, la demi-douzaine de portables qui sonnent et les rires incongrus parce que c’est les frères Coen donc ça doit être drôle, ça frôlait par moment l’insupportable.
 

Et alors ?
 

Après une période de non-inspiration dont ils avaient eux-mêmes fini par être conscients – 3 ans d’abstinence pour eux depuis leur dernier film, Ladykillers ; et 6 d’attente pour nous depuis le dernier d’importance, The barber –, les frères Coen reviennent aux affaires avec une béquille : un roman à adapter. Pas n’importe quel roman tout de même, puisqu’il est issu de la plume de Cormac McCarthy, un des grands écrivains américains du moment (son dernier opus, La route, vient de remporter le prix Pulitzer). Dès sa genèse, No country for old men – magnifique titre, à la force impossible à conserver en français – est donc à cheval entre 2 grades : film mineur par son principe (adapter l’œuvre de quelqu’un d’autre), et majeur par la grandeur du contenu du livre.

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La (longue) 1ère partie du récit consiste principalement en un brillant exercice de scénographie. La structure du livre s’y prête, avec une présentation des personnages a minima et des scènes-tableaux à l’écriture extrêmement visuelle, qui semble anticiper sa transposition sur un écran de cinéma. Depuis les restes silencieux et macabres d’un règlement de comptes sanglant entre gangs en plein désert, jusqu’aux rues et motels sans âge dans lesquels se déroule la course-poursuite brutale entre Moss, antihéros lambda qui a récupéré le magot abandonné sur les lieux de la tuerie, et Chigurh, tueur à gages non-humain dont la présence génère le malaise puis l’éradication de toute vie, No country for old men utilise les éléments d’un monde bien réel pour construire le décor d’un cauchemar éveillé et inexorable. Les frères Coen forcent le respect en faisant rien de moins que réinventer le film de chasse à l’homme, dont ils dépoussièrent les fondamentaux – efficacité, violence, refus du superflu (dialogues, transitions) – à la manière de ce que Tarantino a fait pour les poursuites en voiture dans Boulevard de la mort. Les Coen se permettent même d’enrichir sur ce point le matériau de McCarthy, en en clarifiant les enjeux et le déroulement, et en intensifiant le potentiel de certaines séquences – la fuite de Moss de la scène du carnage, sa 2è rencontre avec Chigurh qui se transforme en une fusillade interminable et sans pitié en pleine rue.

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Dans ces scènes d’action comme ailleurs (présentations des lieux, confrontations verbales entre les protagonistes), les frères Coen ont placé leur caméra dans les pas des phrases de McCarthy, réalisant de ce point de vue une transcription parfaite d’un art à un autre. Dénudée à l’extrême, faisant s’enchaîner les verbes d’action pure en bazardant tous les adjectifs d’émotion ou de description, la prose de McCarthy glace le sang. Le même effet est obtenu ici via la mise en scène, qui offre d’un bout à l’autre un point de vue objectif, extérieur à l’action, y compris lorsqu’elle nous met à la place d’un personnage. On voit alors ce que les yeux de celui-ci voient, sans que son ressenti n’entre à aucun moment en ligne de compte. No country for old men atteint ainsi un stade où se mêlent fascination et terreur, selon que l’on se sente omnipotent ou impuissant face à ce qui se déroule à l’écran.

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La réussite de l’adaptation est plus ambiguë sur le terrain de la visée morale de l’histoire. Le livre de McCarthy est le récit d’une apocalypse, avec Chigurh en chevalier du même nom, les guerres de gangs comme représentation de la décadence de l’humanité, et le shérif Bell (Tommy Lee Jones) en témoin rapporteur des événements. Les Coen n’ont pas voulu suivre l’auteur sur cette voie ; alors que dans l’ensemble les dialogues géniaux du roman ont été repris tels quels, les personnages secondaires et répliques se rattachant trop clairement à cette thématique dantesque ont été supprimés. il ne s’agit souvent que de fins de scènes ou de dialogues, mais la tonalité du récit en est grandement infléchie. Lorsque cet aspect moral devient non négligeable, à l’approche du dénouement, l’équilibre du film tangue quelque peu. La place de personnage central, occupée par Moss dans les 3 premiers quarts du film, revient alors à Bell et Chigurh comme c’est le cas tout au long du roman. Les grandes scènes finales de ces 2 personnages perdent donc de leur force, voire même de leur légitimité dans la version cinéma, car elles semblent sortir de nulle part.

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Au pire, tel est réellement le cas et il resterait alors dans ce final un hommage aux magnifiques scènes écrites par McCarthy, en particulier le récit par Bell de son cauchemar. Mais si l’on relie ce dernier quart d’heure à d’autres touches personnelles apportées par les Coen ailleurs dans le film, ressort l’idée que c’est tout le message de l’histoire contée qui est chamboulé en profondeur. A contrario des hommes, aucune femme n’est explicitement exécutée dans le film ; elles sont pourtant 2 (et d’une importance certaine) dans le roman, dont un personnage qui a été tout simplement retiré par les réalisateurs. Par ailleurs apparaissent ça et là des touches de l’humour noir caractéristique de ces derniers – il n’y a qu’à voir le look improbable de Chigurh, ou certains passages transformés en comique de situation. À la noirceur désabusée et définitive de McCarthy, les Coen opposeraient ainsi une attitude consistant à faire le dos rond, en conservant dignité et impertinence, dans l’attente du réveil qui conclut forcément (?) un cauchemar.

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