There will be blood, de Paul Thomas Anderson (USA, 2007)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
 
Au Max Linder Panorama
 

Quand ?

Mercredi soir, le jour de la sortie (impossible d’attendre plus !)
 

Avec qui ?

2 copains – cinémathèque, et films de festivals. Et une salle presque pleine, preuve que lorsque les films en valent la peine les gens retrouvent le chemin du Max Linder !
 

Et alors ?
 

Grandeur et décadence – et parfois rédemption – d’une figure bigger than life, à la détermination et à l’ambition aussi démesurées que les épreuves à affronter, tel est le schéma classique des grandes épopées tragiques américaines. Mais que vaut un tel programme lorsque l’homme dont l’on raconte l’histoire est déjà décadent, maudit, inhumain à la souche ? La sidération que provoque There will be blood vient en grande partie de cette manière qu’a le film de tordre le cou aux convenances, aux règles, en se plaçant dans les traces de Daniel Plainview, mi-prospecteur de pétrole dans la Californie du début du 20è siècle, mi-dieu malfaisant et incontrôlable.

 

blood-5.jpgLe long prologue (un 1/4 d’heure) dénué de paroles est à ce titre éloquent. Plus Vulcain que Prométhée, Plainview est engagé d’entrée dans une vaste entreprise d’écrasement et d’exploitation des éléments naturels et humains qui l’entourent. Seul dans sa mine d’or au fin fond des Rocheuses ou entouré d’acolytes pour le forage de son premier puits de pétrole, les blessures physiques n’atteignent aucunement sa détermination. Ainsi présenté d’entrée comme immortel et inébranlable, Plainview se montrera par la suite tour à tour séducteur (superbe utilisation du regard pénétrant de Daniel Day-Lewis), beau parleur, manipulateur, ambitieux sans limites, revanchard sans pitié. Comme il le dit lui-même avec une froideur pétrifiante : « I want no one else to succeed ».

 

Avec de tels traits de caractère, le personnage de Plainview fait le lien entre un genre de récits légendaires immémorial, aux codes puissamment évocateurs (la grotte dans laquelle s’ouvre le récit, le désert encore inaltéré, les contrastes lumineux très marqués) et une métaphore des plus actuelles. Dans la première, il joue le rôle du Diable ; dans la seconde, il fait figure d’incarnation du capitalisme le plus agressif et immoral. Dans les 2 cas, il vise le même objectif chimérique – dominer seul le monde entier – et voit se dresser face à lui le même adversaire : la foi religieuse, ici représentée par le prêcheur Eli Sunday. Entre ces 2 idéologies, la lutte pour l’envoûtement des masses intellectuellement malléables se fait sur tous les fronts, de l’élévation de bâtiments imposants (le derrick contre l’église) à l’utilisation d’un mélange de figures angéliques et de bénéfices miroitants. Points sur lesquels le diabolique Plainview fait fort avec son fils adoptif de 9 ans, qu’il prend bien soin de garder à ses côtés en toute occasion, et la puissance hypnotique qu’il sait donner à des termes comme « produce » et « bonus ».

 
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L’importance et l’ambiguïté attribuées à la religion sont typiques du fonctionnement du réalisateur Paul Thomas Anderson, déjà vu à l’œuvre dans Magnolia. Le plaisir de s’attarder sur le destin de personnages a priori secondaires est évident, de même que le refus de ranger les gens entre bons et mauvais. Sunday navigue dans les mêmes eaux troubles que Plainview, entre illumination vécue pleinement (le jeune Paul Dano tient d’ailleurs la dragée haute à Daniel Day-Lewis sur le plan de l’investissement physique) et utilisation calculée de l’emprise qu’il possède sur ses fidèles. L’affrontement entre les 2 hommes ne se règle pas sur un plan éthique, mais de moyens et de ruse. Ce qui renvoie une image extrêmement cynique de l’Amérique moderne, qui est née à cette époque et est toujours en place, à laquelle Anderson sait faire référence entre les lignes sans jamais expliciter platement le double sens de son film.
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Sur cette humanité sans gloire ni aspiration sincère règne un être qui n’a plus rien d’humain. Loin de la fresque attendue (la bande-annonce très spectaculaire s’avère composée en grande partie de plans d’une même séquence), There will be blood raconte en réalité l’aventure intime d’un personnage en passe d’en finir avec ses derniers restes d’humanité – pour le citer à nouveau, « I see the worst in people ». Rarement un protagoniste central d’un film aura été autant dénué de psychologie : Plainview ne fait qu’agir en vue de son objectif, jamais il ne s’arrête pour s’apitoyer, s’interroger ou jouir de la vie. Dans sa performance monumentale, Daniel Day-Lewis donne à cette machine à produire du pétrole et de la richesse un comportement de plus en plus animal au fil des scènes : serpent, chien, gorille sont autant de formes que prend ce dieu pervers et brutal.

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La seule faille, microscopique, dans la carapace est la famille, ou plutôt son absence. On ne peut pas dire que cela représente un réel manque pour le personnage ; tout juste qu’il admet la nécessité de se poser la question. La solitude et la vacuité de Plainview nous écrasent d’un seul coup au détour d’un plan asphyxiant, à mi-film, où celui-ci se retrouve nez à nez avec un homme qui prétend être son demi-frère. L’idée de l’intégration de Plainview au sein d’une lignée paraît alors si impossible que l’arrêt brutal du film suite à un problème technique ne choquerait pas plus. Après avoir suivi pas à pas le fonctionnement productif et (in)humain de l’industrie pétrolière, There will be blood grippe la machine en la plaçant face à cette énigme : comment intégrer cette incongruité de l’existence de relations non intéressées entre individus dans la logique capitaliste ? Sur ce point encore, la réponse apportée est cynique et déprimante.

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Ce qui fait passer la pilule de toute cette misanthropie et élève There will be blood au rang de grand film (attendons quelques années pour parler de chef-d’œuvre), c’est le talent de cinéaste de P.T. Anderson – duquel on n’attendait pas du tout un tel monument, car si Magnolia et Punch-drunk love étaient eux aussi virtuoses, c’était dans un registre beaucoup plus intimiste. Ici, Anderson se réclame sans sourciller d’une glorieuse lignée du cinéma américain ; et il a les épaules largement assez larges pour l’assumer. Il profite ainsi d’avoir une histoire située au début du 20è siècle pour traiter certains aspects de son film comme au temps du cinéma muet – jeu extrêmement physique des comédiens, à la limite de la folie baroque (qui est franchement atteinte dans l’ahurissant et déjà mythique final, qui évoque un Citizen Kane enragé au dernier point) ; démesure totale dans les décors, entièrement recrées grandeur nature en extérieurs ; partition composée comme en continu en réactions aux images par le guitariste de Radiohead Jonny Greenwood, dont les ruptures de ton et les inquiétantes plages électroniques sont le parfait complément de l’ambiance mi-ancestrale mi-contemporaine voulue par Anderson.

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Mais surtout, There will be blood a des accents kubrickiens (en particulier Barry Lyndon). Les 2 cinéastes partagent une même extrême rigueur dans les plans-séquences, un même investissement total demandé aux acteurs – qui prennent des baffes, rampent, sont traînés dans la boue, aspergés de pétrole et on en passe. Surtout, Anderson partage avec Kubrick cette prodigieuse froideur du regard porté sur un monde où les humains se comportent entre eux comme des bêtes, et en même temps une ironie suffisamment fine pour intégrer le spectateur dans ce mode de pensée plutôt que l’effrayer. Le titre peut ainsi être vu comme une promesse, un clin d’œil pervers comme l’était la voix-off de Barry Lyndon. Enfin, pour conclure, à l’image des longs-métrages de Kubrick There will be blood est le genre de film monumental dont l’on n’est jamais vraiment sûr d’avoir saisi toute la portée et l’ampleur. Une œuvre d’art qui nous surpasse, nous épuise, nous élève.

Publié dans cinéma US

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