Les bas-fonds de Frisco, de Jules Dassin (USA, 1950)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?
Au Narrow Gauge Inn de Fish Camp, à l'entrée du parc du Yosemite, 3 jours avant d'arriver à San Francisco

Quand ?
Mardi dernier

Avec qui ?
Seul, en DVD

Et alors ?

Comme tous les grands films noirs, Les bas-fonds de Frisco (Thieves' highway en V.O.) est unique par sa torsion des codes du genre, qui aboutit à une oeuvre violemment et désespérément anti-capitaliste et anti-WASP. Un tel pamphlet ne pouvait qu'éveiller les soupçons sur le réalisateur Jules Dassin, qui sera quelque temps plus tard l'un des 1ers à être blacklistés lors de la chasse aux sorcières...

La 1ère scène du film est étonnante, complètement décalée par rapport à une introduction classique de film noir : longue (presque 10 min), sans enjeux tragiques immédiats (ceux-ci n'apparaissent qu'à la fin de la séquence) ni tonalité sombre (le soleil brille par les fenêtres tandis que l'on nous présente une cellule familiale unie). Elle se déroule qui plus est chez des immigrés italiens de 1ère et 2è génération, qui sont les personnages centraux du récit à venir et non ces éternels seconds couteaux choisis pour leurs gueules et leur accent. Après cette scène de bonheur simple – mais mensonger – initial, Dassin pose très efficacement son intrigue en 2 courtes séquences (un chargement de pommes qui peut rapporter gros, à condition de surmonter la fiabilité incertaine des camions et la malhonnêteté du grossiste prêt à acheter les fruits). Une fois les cartes distribuées, tout le reste du film sera concentré sur 2 questions : le héros va-t-il mourir ? Le camion de son partenaire va-t-il lâcher ?


Les bas-fonds de Frisco développe ces 2 McGuffins en des scènes remarquables de pur suspense de cinéma, entre Hitchcock – un mutisme glacial, des gros plans oppressants, une science du montage et du cadrage qui font planer une menace sourde – et Le salaire de la peur pour la vision du camion comme une bombe à retardement que l'homme a conçue mais qu'il ne maîtrise pas complètement. Mieux encore, cet étirement insoutenable du suspense est parfaitement mis à profit pour détourner notre attention des vrais buts du film, jusqu'à ce que ceux-ci nous reviennent en pleine figure : à savoir un étonnant retournement de situation à 1/4 d'heure de la fin par rapport à l'issue que l'on pensait prévoir pour le héros et son comparse, et surtout le message très engagé politiquement que j'ai évoqué en introduction. Dassin fait dire à un de ses personnages l'expression « This is free entreprise » : c'est bien ce concept qui est à l'oeuvre, pour forcer de pauvres gens honnêtes à accepter des boulots dangereux et sous-payés pour avoir de quoi vivre, tandis que les patrons et les puissants s'enrichissent sur leur dos et montent des stratagèmes illégaux pour s'assurer une mainmise totale. Dans l'esprit du cinéaste, ce sont eux les thieves du titre original de cette parabole engagée sur la perversion nichée à la base du capitalisme – parabole qui est + que jamais valable aujourd'hui, à l'échelle du monde et non plus d'un marché aux fruits et légumes de San Francisco.


L'autre revendication de l'émigré grec aux USA qu'était Dassin est de montrer que derrière les immigrés qui s'entredéchirent se cachent bien à l'abri des WASPs pousse-au-crime. Pas forcément haut placés, ils huilent le système sans rien risquer. C'est la fiancée du héros qui n'accepte le mariage que s'il lui assure une vie tranquille sans travailler (le héros finira par la larguer ; un acte détonant dans un film de l'époque, et sûrement mal perçu alors) ; c'est encore un duo rival des 2 héros, qui n'attendent que leur chute pour rafler le chargement et les poussent à augmenter la cadence tout en restant bien au chaud dans leur camion flambant neuf. La hargne de Dassin fera payer à tous ces personnages leur cynisme et leur rapacité.

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