Model shop, de Jacques Demy (USA, 1968)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

A la maison, en DVD zone 2


Quand ?

La semaine dernière


Avec qui ?

Seul


Et alors ?


La grande majorité des réalisateurs non-américains repérés par Hollywood et invités à venir y travailler s'y sont dévoyés, voire y ont sombré (derniers exemples en date, les chinois Tsui Hark, John Woo et le français Mathieu Kassovitz), ce qui a marqué une rupture dans leur carrière. La rupture a aussi eu lieu pour Jacques Demy lorsqu'il est parti faire Model shop, mais pour une raison contraire. Loin de la France, loin de ses lieux de tournage de prédilection, loin de lui-même sûrement, le cinéaste se révèle sous un jour insoupçonné - Model shop ne pourrait pas être un film plus « anti »-Demy. C'est un film tourné non vers l'intérieur, et les tourments et obsessions nourrissant par ailleurs l'œuvre du réalisateur, mais vers l'extérieur : la société américaine en cette année charnière qu'est 1968, la ville de Los Angeles.


Celle-ci est la véritable héroïne de Model shop. L'homme qui avait entièrement remodelé selon ses désirs Cherbourg et Rochefort est tombé tellement amoureux de la mégalopole californienne - déclaration d'amour mise dans la bouche d'un personnage au détour d'un dialogue - qu'il la filme dans son état naturel, sans oser en toucher un cheveu, comme un peintre face à une muse éblouissante à en pleurer. Les choix du temps dilaté, avec une intrigue concentrée sur une journée, et de ces plans alanguis, répétés et cadrés large de balades (ou bien ballades ?) en voiture participent à faire de Model shop un poème célébrant la beauté à nulle autre pareille de Los Angeles. A l'opposé du rythme vibrionnant de ces autres films, Demy s'applique ici à prendre son temps, à laisser les lieux et les personnages exister par eux-mêmes. La posture est déjà très émouvante en soi ; de la part d'un cinéaste chez qui elle revêt un caractère exceptionnel, elle l'est encore plus.



Le poème se double d'une forte ambition documentaire dans la description des jeunes qui peuplent la ville. Demy ne donne pas l'impression de les façonner selon un modèle soigneusement réfléchi, comme pouvaient l'être par exemple ses alter-egos de Lola et La baie des anges, mais de les rencontrer par hasard, et de marcher à leurs côtés le temps d'une ou plusieurs scènes. Le mouvement d'appareil inaugural, se déplaçant le long d'une rue jusqu'à s'arrêter sans raison particulière sur la maison de George, le héros, est limpide sur ce point. Peut-être inspiré par le Godard ethnologue de ces années-là (Masculin féminin, La chinoise), Demy recueille les doléances et désenchantements de la jeunesse américaine et les retranscrit tels quels sur la toile. La guerre du Vietnam est bien entendu l'horizon indépassable pour tous ceux qui se voient mobilisés par l'armée, comme George. Demy en fait le centre de gravité de son récit, là d'où partent les aspirations soudaines (je pourrais faire ça, ou ça pour me soustraire à l'appel), ou bien là où elles s'abîment (à cause de la guerre je ne pourrais jamais faire ça, et ça).



La fin de l'histoire entre George et sa petite amie appartient à la seconde catégorie ; le personnage de Lola, revenu du film éponyme et toujours interprété par Anouk Aimée, à la première. Son mystère impénétrable, sa dualité entre le pur fantasme (danseuse de cabaret hier, modèle à louer pour photos érotiques aujourd'hui) et le drame familial terre à terre (en manque d'argent pour rejoindre son fils), son exotisme inné - la voix, le visage uniques entre tous de l'actrice - et de « française provinciale » pour un américain bon teint, tout cela participe à la rendre hautement désirable pour un changement radical et immédiat de vie. Plus symboliquement, le retour de ce personnage, dans des circonstances aussi singulières et mélancoliques, matérialise la fin d'un cycle pour Jacques Demy. Model shop est le dernier d'une série de cinq films tournés en huit ans ; dans les dix-neuf ans que durera encore la carrière du cinéaste, il n'en fera que sept autres. Peut-être avait-il tout obtenu dans cette première vie (reconnaissance de la critique, du public, des jurys des festivals, d'Hollywood) ; peut-être avait-il tout dit, trouvant même une échappatoire vers un ailleurs accueillant avec le Los Angeles de Model shop.

Publié dans jacques demy

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