Les derniers jours du monde, de Arnaud & Jean-Marie Larrieu (France, 2009)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

Au ciné-cité les Halles, en avant-première

 

Quand ?

Lundi soir, à 20h

 

Avec qui ?

Ma femme, et une salle pleine à craquer

 

Et alors ?

 

A voir Les derniers jours du monde, on comprend mieux le pourquoi des lacunes du précédent film des frères Larrieu, Le voyage aux Pyrénées, réalisé en vitesse pour ne pas rester les bras ballants tandis que l’édification du montage financier des Derniers jours du monde se trouvait au point mort. Un tel projet devait forcément occuper l’esprit des cinéastes chaque jour du tournage de leur film de substitution, et ne laisser qu’une maigre place au reste. Avec son titre qui n’a rien d’une métaphore onirique mais tout d’un programme suivi à la lettre, Les derniers jours du monde apporte une ambition matérielle jamais vue dans le cinéma des frères Larrieu, et rarement dans le cinéma français pris dans son ensemble – grosses productions décérébrées mises à part, le dernier à avoir tenté quelque chose d’approchant était Cédric Klapisch avec Peut-être, pas vraiment une réussite.

 

Adeptes jusqu’à maintenant des récits dotés d’une poignée de décors et d’autant de personnages (ce qui ne bride nullement la délivrance d’un ton stimulant et d’une profondeur psychologique mémorable, ainsi dans Peindre ou faire l’amour), les Larrieu s’attaquent donc à l’apocalypse. Mais ils refusent clairement de se contraindre à respecter les codes et points de passage obligés du genre tels qu’ils ont été décrétés par Hollywood. Là-bas, la fin du monde est finalement très rationnelle, très cadrée – un événement déclencheur clairement identifié, un déroulement détaillé, parfois même une solution assez vite explicitée pour éviter in extremis que le pire se produise. Le tout est de plus souvent fortement teinté de morale chrétienne, avec l’affirmation en filigrane que les péchés de tout ou partie de l’humanité l’ont conduite à sa perte, et la survenue d’une figure christique apportant la salvation. [Aparté n°1 : il n’est pas impossible de faire de grands films avec de tels ingrédients – cf. La guerre des mondes]. Sans prendre le sujet à la légère, ni enlever quoi que ce soit à son ampleur, les Larrieu l’adaptent à leur goût, selon leurs obsessions et convictions. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de Dieu, pas de plan, pas de personnages dont la catastrophe révèle la qualité ou la perfidie. Bien au contraire, ainsi que le dit l’une des femmes croisées par Robinson, le héros-narrateur des Derniers jours du monde, « c’est étrange comme les actes n’ont plus aucune importance ».

La fin du monde n’est pas un événement en soi, c’est une ambiance globale et confuse, un Big Crunch miroir du Big Bang originel (« tout se passe comme si le monde rajeunissait », pense à un moment le héros) où tout se combine et s’entrechoque de façon indémêlable – un virus mortel, une guerre nucléaire, des tremblements de terre, l’eau qui devient imbuvable, des attentats terroristes, etc. Les calamités sont graves, continuelles : une pluie de cendres que le vent amène depuis l’usine d’incinération de cadavres voisine, une pénurie de papier, un garçon de café qui s’écroule au milieu de la salle, un robinet d’où coule une eau vert fluo. Elles saturent de toute évidence le cadre de vie des protagonistes, par leurs effets et par l’agitation paniquée et vaine qu’elles provoquent au sein des pouvoirs publics. Les rues sont le siège d’un défilé permanent de scientifiques faisant des relevés (visiblement improductifs), quand ce n’est pas l’armée qui débarque en force ou le gouvernement tout entier qui se délocalise à Toulouse, « nouvelle capitale de la France ». Pourtant, si ce qui se passe est grave, c’est un fait (on y voit plus de cadavres que dans n’importe quel autre film français), ce n’est jamais dramatique. Toutefois, le regard porté sur la tournure des événements n’est pas tant cynique que pragmatique, découragé que lunaire. C’est ainsi qu’au cœur de ce gigantesque chaos les figures centrales du film, Robinson en tête, cherchent essentiellement à trouver un moyen de poursuivre leur route – figurativement autant qu’au sens propre, Les derniers jours du monde suivant un mouvement constant, en scooter, à pied, en voiture, en vélo, en train, en camping-car. Il faut toujours avancer, officiellement pour fuir le danger (mais personne n’y croit vraiment), parfois pour atteindre un objectif précis comme une ville ou une personne à rejoindre, et plus certainement parce qu’il s’agit du meilleur moyen de se sentir toujours vivant.

Un film multipliant les lieux et les déplacements génère une forte attente de renouvellement visuel et scénaristique qu’il est nécessaire d’assumer sans relâche. Les Larrieu y parviennent avec brio, avec une représentation partout différente et convaincante de la déréliction terminale – les plages désertes de Biarritz, les voitures à l’arrêt et remplies de cadavres dépecés par les vautours sur les routes des Pyrénées, le sauve-qui-peut de la foule à Saragosse, les rues saccagées et pillées de Toulouse… – et des enjeux qui ne cèdent jamais à la redite et au surplace. Il y a bien un moment de flottement vers l’heure de film, quand la fausse-bonne idée de tourner une séquence pendant les fêtes de Pampelune se retourne contre les réalisateurs et qu’un flashback taïwanais traîne en longueur, mais il est vite oublié. Les deux premiers tiers du récit prennent la forme d’un éblouissant va-et-vient entre ce présent condamné, en déroute, et des bribes du passé récent de Robinson, qu’il raconte lui-même dans les interstices d’un livre de cuisine, pénurie de papier oblige. Ce qui intéresse surtout Robinson dans ses souvenirs, c’est la liaison adultère sexuellement intense qu’il a vécue avec Laetitia, une jeune femme mystérieuse, libre comme l’air, absolument différente – métisse, espagnole, filiforme et androgyne, elle tranche radicalement avec la beauté plus classique, plus « française » des autres personnages féminins qu’incarnent Karin Viard, Catherine Frot, Clothilde Hesme. Ces allers-retours entre passé et présent sont d’une fabuleuse fluidité, rarement atteinte au cinéma. Des repères visuels évidents et tout à fait intégrés à l’intrigue (les vêtements, la prothèse de Robinson) font qu’après chaque coupe, on sait dans l’instant dans quel temps du récit on se trouve. Le film avance ainsi sans aucun heurt, avec une facilité et une spontanéité étonnantes. L’apocalypse est alors un long fleuve presque tranquille, sur lequel on a tout le temps pour se déconnecter du moment présent et penser à autre chose.

Laetitia est « l’ailleurs » de Robinson, son point de fuite, sa raison d’aller de l’avant. Les motivations des autres protagonistes sont elles aussi principalement d’ordre sexuel. [Aparté n°2 : l’autre bonne idée à retenir de choses à faire lorsque la fin du monde est proche, c’est comme Robinson d’emporter avec soi ses meilleures bouteilles de vin et de les savourer avant qu’il soit trop tard]. « Plus les choses vont mal et plus on baise », déclare l’ex-femme de Robinson - avant de s'offrir à un cunnilingus prodigué par ce dernier. C’est dit sans aucune urgence, autre que celle du désir physique immédiat  ni aucun désespoir. L’amour est simplement la bonne chose à faire. On ne voit pas de raison de leur donner tort, ni d’être surpris par cette orientation donnée au film étant donné le passif libertin des frères Larrieu, de l’échangisme comme élément libérateur dans Peindre ou faire l’amour à la nymphomanie comme unique moteur du scénario du Voyage aux Pyrénées. Cet te improbable alliance de cataclysme mondial, d’humour déraisonnable et de luxure omniprésente fonctionne parce que les réalisateurs y croient, mais aussi parce que les comédiens s’y investissent complètement et y apportent leur propre sens du décalage. Il y a la volubilité burlesque des unes (enjouée pour Karin Viard, inquiète pour Catherine Frot), les postures égarées et énigmatiques des autres (le couple Sergi Lopez – Clothilde Hesme), le don pour la caricature satirique de Serge Bozon et Sabine Azéma qui apparaissent en fin de parcours ; et au centre d’eux tous le seul, l’unique, Mathieu Amalric. Il tient ici un rôle cousin de celui qu’il avait dans Un conte de Noël, une forte tête qui a tout compris à l’absurdité du monde mais qui ne sait se décider entre révolte explosive et acceptation flegmatique. Son jeu d’actions – un usage brillant de la gestuelle et des mimiques – et de réactions – une capacité géniale à marquer son indifférence envers son interlocuteur par le regard et des grommellements inintelligibles –, sans cesse réinventé, fait merveille. Amalric porte le film sur ses épaules, et il s’acquitte de cette tâche sans effort apparent. He didn’t even break a sweat, comme le disent les américains.

(petits spoilers dans ce qui suit)

Dans l’ultime ligne droite du récit, les personnages se font rattraper par le drame. L’atmosphère s’alourdit, le rire se fait rare et grinçant (une orgie de nobles dégénérés et vieille France, comme représentation convaincante de l’enfer sur Terre). Il y a un petit côté Ubik, de Philip K. Dick, dans leurs passages de vie à trépas successifs : c’est lorsqu’ils se posent, qu’ils arrêtent leur fuite en avant que le poids des événements les rattrape et les épuise d’un seul coup. Tous croient choisir leur mort (le moment, le moyen), mais ce n’est qu’une illusion : leur décision s’est faite dans l’urgence et l’affolement. Robinson sera le seul à réellement choisir sa mort, mais plus tard, après que les Larrieu l’aient fait caustiquement échapper à plusieurs catastrophes – une émeute à Toulouse, un empoisonnement collectif dans l’orgie citée plus haut – en l’assommant avec une porte de camionnette ou bien une bouteille de champagne. La fin, pour Robinson, se conçoit forcément, et ce depuis les premières minutes du film, dans les bras de Laetitia. La beauté du pas de deux entre présent et passé sur lequel se conclut Les derniers jours du monde lui donne raison ; et parachève une œuvre exceptionnelle de bout en bout.

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