Titanic, de James Cameron (USA, 1997)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 toutes options (4 disques dont 2 de bonus, son THX, intérieur cuir, finition noyer…)

 

Quand ?

En deux parties, lundi et mardi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

James Cameron porte aujourd’hui l’habit de messie d’Hollywood, avec son nouveau long-métrage Avatar prévu pour décembre et précédé d’ici-là par une campagne marketing comme on n’en a jamais vu : Avatar révolutionnera le cinéma, Avatar montrera ce qu’apporte réellement la 3D, venez gratuitement voir vingt minutes d’Avatar au cinéma (une opération qui a eu lieu fin août)… Encore plus qu’un studio inquiet de ne pas rentrer dans ses frais, c’est toute une industrie que l’on sent aux abois de voir son marché s’effriter – le record de recettes de cet été ne masque ainsi pas que le nombre de places achetées a été le plus faible depuis 1997. Faire de Cameron l’homme par qui le salut arrivera est porteur d’une ironie majuscule, quand on se souvient qu’il y a douze ans de cela, à cette même époque de l’année, ce même Cameron était plutôt numéro 1 dans les catégories « clown », pour ceux qui n’avaient rien à voir avec Titanic, et « ennemi public », pour ceux qui y avaient laissé leur chemise et devaient se préparer à filer leur pantalon pour payer le budget publicitaire accompagnant la sortie du film-monstre.

Pendant un temps, Cameron a effectivement pu passer pour un dangereux agitateur marxiste-léniniste, mettant en pratique le concept de redistribution des richesses du capital vers les forces de travail via le tournage interminable de son grand œuvre : les studios rémunèrent, les techniciens, ouvriers, acteurs, etc. sont payés, mais aucun film n’apparaît en bout de chaîne pour matérialiser le travail accompli et laisser entrevoir aux financiers un possible retour sur investissement. Mais une fois Titanic terminé et diffusé de par le monde, aucun « Grand Soir » n’a enflammé quelque pays que ce soit, et brisé les chaînes de la servitude du prolétariat. C’était donc raté pour le communisme, et tout bénéfice pour le capitalisme – Titanic est le film qui rapporté le plus de dollars tant sur le marché américain qu’à l’international (sans ‘e’). Il reste pour se consoler l’existence d’un grand film dramatique, qui ne perd rien de sa force ni de sa splendeur lors de visionnages répétés.

A l’exception des scènes coupées et commentées par le réalisateur (dont est tirée la capture d’écran entre les deux premiers paragraphes de ce texte), les bonus de l’édition DVD définitive sont faibles – car inutiles, pour la bonne raison que tout ce qui a produit Titanic est à l’écran, de la reconstitution quasi intégrale du bateau et de toutes ses salles aux enjeux sentimentaux et sociétaux qui nourrissent l’intrigue et qui bénéficient d’une luxueuse durée (un peu plus de trois heures) pour se déployer. On serait pourtant bien en peine de trouver des longueurs dans le film ; des scènes gratuites oui, Cameron étant bien trop aux anges de s’être fait offrir une réplique si fidèle du paquebot pour ne pas emmener ses personnages dans ses moindres recoins, mais des longueurs, ça non. Cameron est un grand cinéaste, car il sait que le plus souvent un seul plan suffit, quand il s’agit du bon. Son Titanic est ni plus ni moins qu’une suite, pendant cent-quatre-vingt-dix minutes, de plans qui sont les bons. La prouesse est surtout remarquable lorsque l’on en arrive au naufrage. Il aurait alors été particulièrement facile de se laisser happer par la tentation d’en faire des tonnes, en surlignant jusqu’à l’indigestion le caractère poignant, tétanisant du drame inéluctable qui se noue. Fort heureusement, durant toute l’heure que son bateau met à couler et ses passagers à mourir par centaines, Cameron fait étalage d’une sobriété bluffante, qui peut fonctionner précisément parce que la tragédie en cours est d’une ampleur inconcevable. Mettre en images les témoignages individuels de ce qui s’est passé pendant ces poignées de minutes (les noyades par dizaines dans les ponts inférieurs, les émeutes autour des trop rares canots de sauvetage, les cheminées qui s’écrasent dans l’eau, la poupe du navire qui se redresse à la verticale…) sans effets de manche superflus se suffit à soi-même. [L’usage splendide qui est fait de la lumière, rayonnante de jour et irréelle pendant la nuit du naufrage, ne compte pas parmi le superflu, tant elle confère au film une atmosphère unique, inoubliable. Une vraie lumière de cinéma, pour un vrai film de cinéma].

L’absence de pathos chez Cameron s’enrichit par moments d’une ironie mordante, de celui qui sait ce que le destin réserve à ses personnages – et qui met en conséquence dans la bouche de ces derniers des dialogues à double fond au sujet des canots de sauvetage, ou de la température de l’eau. Mais si l’excellence technique (les images de synthèse tiennent toujours très bien la route) et la capacité de distanciation par rapport au sujet étaient attendues de la part d’un geek comme James Cameron, l’intensité émotionnelle qu’il parvient à insuffler dans la romance de Jack / Leonardo Di Caprio et Rose / Kate Winslet nous prend complètement de court. On peut à la limite dire que de légers signes avant-coureurs étaient perceptibles dans la dernière partie de Abyss, mais même dans ce cas la marche à gravir pour parvenir au niveau de Titanic est immense. Cameron s’est approprié tout ce que l’adolescence, matière romanesque s’il en est, contient de rébellion, d’insouciance, de sensualité (magnifique séquence d’une première fois en deux temps, d’abord par l’intermédiaire du portrait à dessiner puis sans intermédiaire aucun, dans la voiture), d’énergie et d’intégrité et en a fait le moteur de ses héros – donc de son film. Jack et Rose virevoltent à travers tout ce que le bateau compte d’étages, d’escaliers, de couloirs, de chambres, les autres protagonistes ainsi que la caméra n’ayant d’autre choix que de se lancer à leurs trousses.

La course-poursuite est rieuse et exaltée dans la première moitié, désespérée et proprement bouleversante dans la seconde. Cameron raconte une histoire fictionnelle se déroulant à bord du Titanic ; et en nous permettant de vivre ardemment tous les sentiments par lesquels deux uniques personnes à bord sont passées, il nous fait concevoir le(s) drame(s) vécu(s) par l’ensemble des deux mille deux cents autres. Et ne laissez personne vous dire que pour en arriver là, Titanic est trop long : le temps passé parmi les passagers avant la catastrophe joue un rôle de premier ordre dans la réussite du film. Cela permet à Cameron de prendre son temps pour conter le naufrage, sans pour autant nous faire perdre de vue que celui-ci s’est déroulé sur un laps de temps extrêmement court par rapport à la durée écoulée depuis le départ de Southampton ; puisque même en y consacrant une heure pleine comme il le fait, cela reste moins que l’heure et demie qui précédait.

Publié dans classiques US

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