A single man, de Tom Ford (USA, 2009)

Publié le par Erwan Desbois

single-4Où ?

A la maison, sur Canal+ à la demande

Quand ?

Jeudi soir, il y a deux semaines

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

L’histoire de A single man est de celles que l’on a déjà vues ou lues des dizaines de fois. Un grand amour interrompu brutalement et arbitrairement, et le deuil de celui ou celle qui survit, marqué par l’affrontement des forces contraires que sont l’accablement et le renouveau. C’est la façon dont Tom Ford la traite qui la rend si intense, si neuve ; qui nous fait oublier son caractère presque générique et ne nous fait plus voir que son empire émotionnel sans égal ou presque (bien peu de choses sont pires que perdre l’amour de sa vie). Enfin, cela ne fonctionne qu’à condition que le spectateur adhère à l’esthétique et au regard de Ford. Ce qui n’a pas été du tout le cas de MaFemme, qui m’avait du coup dissuadé d’aller le voir lors de son passage en salles. Ce rejet tranchant est une éventualité qui se comprend tout à fait, tant le lyrisme invoqué par le réalisateur est entier et ne tolère aucune dilution de son expression.

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La séquence introductive sert à ce titre de révélateur immédiat et infaillible. Si ces premières minutes à la forme ouvertement emphatique vous sont insupportables, autant arrêter les frais sans attendre car A single man reste fidèle à cette ligne de conduite sur toute sa durée. Par contre, si l’objet cinématographique créé par cet assemblage d’éléments (photographie, mouvements d’appareil, bande-son) rivalisant d’intensité vous prend à la gorge, alors le film exercera un grand empire sur vous. Il raconte deux histoires à la fois. Une journée dans la vie de George, possiblement la dernière car il a pris la résolution de se suicider ; et, en parallèle, l’amour fou qu’il a vécu avec Jim, pendant seize années qui ont constitué la période la plus importante et heureuse de son existence. Ce temps béni a été brisé net par la mort de Jim dans un accident de voiture, événement qui constitue le premier des flashbacks intégrés au récit et impose à celui-ci son atmosphère violemment post-traumatique, irrémédiablement affligée et sans reconnexion possible avec le bourdonnement insouciant du monde. La perfection du mouvement de va-et-vient entre présent et passé, sa beauté triste et sa force émotionnelle démontrent à quel point Ford, qui réalise là son premier film, a d’ors et déjà tout compris à l’art de faire du cinéma. Il met en place une fascinante correspondance, à la fois plastique et sentimentale, entre les deux branches de l’histoire. Ce faisant, il court-circuite les interactions classiquement en vigueur au cinéma – entre le héros et son entourage, par les dialogues ; entre lui et son environnement, par sa présence physique – et leur substitue des raccordements directs entre George, les souvenirs qui le hantent et nous.

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De là viennent les vagues d’émotions si intenses qui nous happent. A single man est si incroyablement subjectif qu’aucun filtre ne nous tient à distance de la démesure de la douleur qui ronge George, et le retient dans un entre-deux intenable. Séparé du passé, évidemment, mais aussi du présent par son incapacité à vouloir y voir le commencement d’un avenir heureux. Cette peine nous est transmise directement par le film lui-même – ses images, sa musique. Ces éléments sont porteurs de sentiments violents et évidents, sans nul besoin que quelqu’un les interprète pour nous. Ford excelle à exprimer par la forme pure des choses aussi complexes et profondes que la brutalité de la perte, le néant du deuil, le divorce d’avec le monde. Ce dernier aspect habite chacune des scènes au présent, recouvre chacun des lieux de (non-)vie de George : sa maison, son quartier pavillonnaire paisible, le campus de l’université où il enseigne. Partout se reforme autour de lui une cage glacée qui le tient à l’écart (sa voiture, les murs transparents de son bureau), partout le poursuivent des horloges qui l’obsèdent – d’où leur son amplifié –, qui lui rappellent l’inexorabilité du temps qui passe, l’éloigne toujours un peu plus de Jim et le rapproche de sa propre mort. Sur ce point, A single man opère une superbe et terrible radiographie des années 60, époque dont l’étalage de richesses extérieur servait de vernis camouflant les tourments – mal de vivre – et prohibitions – l’homosexualité, toujours tabou – encombrant les existences intimes.

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C’est superbe, et ce n’est pourtant là qu’un effet secondaire du récit déchirant de la vie d’un être particulier. Lequel nous touche à ce point aussi en raison de l’incarnation désarmante de Colin Firth, qui méritait mille fois plus un Oscar pour ce rôle « normal » que pour sa pantomime bègue bien que de royale lignée. Fragile, abrupt, charmeur, caustique, digne, suicidaire, militant, amoureux transi, George a tellement de facettes toutes si bien présentées et jouées qu’il est plus qu’un personnage ; une personne. Cela se retourne parfois contre le film car les autres personnages, qui eux ne sont que cela, ne font pas le poids de même que leurs interprètes – Julianne Moore caricaturale, Nicholas Hoult (de Skins) étouffé. Pas de quoi faire plus qu’égratigner la flamboyance tragique de ce day in the life, à la fougue débordante depuis le petit matin jusqu’au cœur de la nuit suivante.

Publié dans cinéma US

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