Avant l’aube, de Raphael Jacoulot (France, 2011)

Publié le par Erwan Desbois

avant-3Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Dimanche soir, à 22h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Non seulement les films français suscitant l’intérêt se comptent sur les doigts de la main en 2011 (Avant l’aube est mon cinquième seulement, et le troisième long-métrage de fiction, en déjà deux mois et demi), mais en plus il est obligatoire d’être très attentif et réactif pour avoir une chance de les voir. Sans atteindre l’indigence de la distribution de Propriété interdite, le sort de Avant l’aube fait peine à voir. A une sortie en salles passée largement inaperçue succède une carrière promise à une fin abrégée – en deuxième semaine, le film passe déjà dans une des petites salles du ciné-cité les Halles. Avant l’aube et Propriété interdite partagent un autre point commun, de matière celui-là. L’un comme l’autre assignent à leur intrigue, ténue et dont la résolution est secondaire, un rôle de porteur d’une thématique politique forte : la lutte des classes, l’exploitation et le mépris des pauvres par les riches. Il faut espérer, contre les apparences (le cas voisin de Never let me go, distribué par-dessus la jambe et sous l’apparence d’un pur mélo, n’incite pas lui non plus à l’optimisme), qu’il n’y a pas de lien entre ce thème importun en amont et le passage éclair dans les salles en aval ; qu’une censure muette n’est pas opérée par le public, ou par la chaîne des distributeurs et exploitants qui croiraient savoir ce qui est bon ou non pour le dit public.

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L’angle d’attaque choisi par Propriété interdite pour traiter de cette fracture au sein de la société et de la guerre sourde qu’elle engendre était le genre véhément, explicite du slasher. Jacoulot, le réalisateur de Avant l’aube, s’inscrit dans une veine plus feutrée. Plus familière dans le cinéma français aussi, puisqu’il s’agit d’observer, à la manière du maître en la matière Claude Chabrol, les agissements d’une famille bourgeoise de province, et ses rapports avec ses inférieurs – qui sont, de facto, ses obligés. Le protagoniste central de Avant l’aube, Jacques, est le propriétaire et patron d’un hôtel de luxe situé dans les Pyrénées. Il y habite lui-même avec sa famille. Un de ses employés, Frédéric, passe de l’anonymat lié à son statut pour devenir lui aussi un personnage à part entière lorsqu’une nuit il surprend, par hasard, le retour tardif et paniqué de Jacques et son fils à l’hôtel après avoir escamoté les traces d’un accident de la route involontaire mais mortel causé par le second. Ayant parfaitement retenu la leçon de ce qui rend si puissants les plus grands films de Chabrol (typiquement, Le boucher), Jacoulot rejette hors champ tout ce qui tient ouvertement de l’acte criminel, de l’élimination du cadavre à l’établissement de preuves accusant un innocent ; tout ce sur quoi les personnages aimeraient eux-mêmes pouvoir en fait jeter un voile d’oubli. Même l’enquête de police du dernier acte est, de très belle manière, réduite à de simples fragments, qui comptent plus pour les réactions qu’ils imposent aux personnes concernées que pour leur résolution propre. Ne reste principalement à l’écran que la vie sociale des protagonistes, faite de ces relations de pouvoir et d’influence qu’ils entretiennent avec les autres et qui évoluent par toutes petites touches sur toute la durée du long-métrage.

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Pour cette raison, et bien que le film se concentre essentiellement sur le duo Jacques / Frédéric, il est bien question d’un portrait de groupe – rejouant en miniature un des aspects majeurs de notre société, son déterminisme social. Ce qui apporte à tous les seconds rôles intervenant dans la vie de l’un ou de l’autre une caractérisation certes simple, mais efficace dans le cadre de la progression du récit et valide pour ce qui est de la consistance du personnage. Il faut à Jacoulot à sa coscénariste Lise Macheboeuf peu de mots et de situations pour « sentir » comme il se doit l’essence de la famille de Jacques, encline à la déliquescence morale à force de vivre en vase clos (l’épouse qui croit que son argent et sa situation la placent au-dessus des autres et de leurs lois, le fils qui pense pour sa part que son ascendance lui donne ces mêmes droits) ; de même que les semblables de Frédéric (ses proches, mais aussi l’inspecteur de police), qui s’acquittent de leurs tâches quotidiennes ingrates en courbant l’échine. Frédéric est pour sa part cerné un peu grossièrement : l’analogie « jeune rebelle donc joue aux jeux vidéo en fumant du shit et en écoutant du rap » ne vole pas bien haut, et le coup de sang final du personnage tombe dans un excès qui n’apporte rien au film. Mais sa contiguïté soudaine, à double tranchant et subie avec le monde des possédants lui ouvre des perspectives passionnantes, qui font largement oublier ces pesanteurs. Bien dirigé par un scénario qui n’attend pas de lui qu’il parte dans tous les sens, Vincent Rottiers peut exécuter sa meilleure interprétation à ce jour d’un rôle qui est devenu une deuxième peau pour lui.

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En face, Jean-Pierre Bacri démontre lui aussi qu’en présence d’un (très) bon script, il ne se fend pas simplement de la caricature dans laquelle on l’a enfermé – le bougon entre deux âges, dans son cas – mais d’une interprétation grave et intense. L’ambiguïté diffuse du récit se referme comme un piège sur sa vie rangée et privilégiée. Elle lui impose un choix entre son fils légitime, qu’il est de son devoir de protéger (mais l’aimer est autrement plus difficile) ; et un marginal sans éducation, repris de justice qui plus est, qu’il couvre de faveurs dans le but d’acheter son silence. Un choix entre un innocent de par sa condition privilégiée mais concrètement coupable, et un coupable tout désigné mais qui n’a en réalité rien fait. Le dilemme tourmente le personnage, tout comme son expérience grandissante de la culpabilité, de manière de plus en plus pressante à mesure que Jacques se prend d’affection pour Frédéric (même si cela n’est jamais assumé) et s’éloigne de son fils. Sobre et tendue, la mise en scène ne cherche ni à anticiper ni à grossir les événements. Nul besoin de hausser le ton dans ce film si bien maîtrisé. Jacoulot observe, et attend, avec la même angoisse que nous, la déflagration finale. Laquelle prend une forme admirablement juste : pessimiste quant aux comportements humains individuels, et optimiste en ce qui concerne le fonctionnement des lois instaurées pour les juguler.

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