Box-office is a bitch

Publié le par Erwan Desbois

Le programme de la soirée « box-office » de vendredi dernier sur Canal+ était illustre : RTT suivi de G.I. Joe : le réveil du cobra. Il suffisait donc de se baisser pour prendre la télécommande de la Freebox, lancer l’enregistrement, et récupérer un nouveau duel de navets franco-américain.

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Les deux rivaux de cette nouvelle édition se présentent avec des arguments radicalement opposés. Pour les résumer chacun en un mot, RTT vise l’épure la plus extrême quand G.I. Joe ne jure que par la surcharge sur tous les plans. Commençons par développer le cas du second, qui se situe en première ligne de la dernière génération en date de blockbusters hollywoodiens – je parle là de ce que cette catégorie a de plus basique à proposer, ces produits commerciaux dénués de toute ambition artistique et où tout le monde se contente de faire le job. Lequel job, dans ce cas, consiste en la participation à une opération de lobotomie frontale du spectateur selon un mode opératoire qui s’apparente de plus en plus à celui des expériences d’ Orange mécanique. Michael Bay, le tristement célèbre précurseur de ce nouveau cinéma débilitant du 21è siècle (Bad boys 2 restant à ce jour comme son chef-d’œuvre dans le genre), va devoir relever le défi car G.I. Joe impose de nouveaux standards. A la technique du montage épileptique de plans saturés en stimuli visuels et eux-mêmes surexcités, il ajoute de nouveaux principes :

  • un scénario « Winzip », qui condense en deux heures suffisamment de péripéties, d’affrontements et de problématiques individuelles pour en remplir quatre (la présentation des personnages s’étire au-delà de la première demi-heure, et ils sont plusieurs à avoir des récits en flashbacks filés de leur passé…),

  • la suppression catégorique de toute scène de transition,

  • des dialogues récités à une vitesse frénétique par l’ensemble des acteurs (donc pas besoin de vérifier le mode de lecture de votre DVD ou DivX),

  • l’exploitation de la technologie numérique pour rendre en permanence les couleurs plus clinquantes et plus agressives.

La liste n’est probablement pas exhaustive ; il serait prétentieux d’affirmer être en mesure de tout saisir de ce qui nous est infligé par ce film.

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G.I. Joe pourrait être anodin voire même drôle, à force d’empiler sans fin les péripéties les plus rocambolesques, et de tourner le dos à toute forme de crédibilité dans le déploiement de celles-ci. Il pourrait, mais il ne l’est pas en raison des positions rances et dérangeantes dont il se fait le représentant. On y retrouve des stéréotypes malheureusement insubmersibles (le faire-valoir noir est un bouffon, les faire-valoir féminins sont des bombes sexuelles) et exprimés ici avec une rare vigueur. Mais cela n’est presque rien à côté du mépris de la vie humaine « normale » dont le film fait preuve à tous les niveaux, en commençant par son pitch de départ : les forces en présence sont une armée de surhommes méchants cachée dans une base secrète et souhaitant ravager la planète, et une armée de surhommes gentils elle aussi cachée dans une base secrète et souhaitant protéger la planète. Pas un seul civil, pas un seul être humain normal même pourrait-on dire, n’est autorisé à pénétrer le cadre du récit – en dehors du traditionnel siège réservé au président américain, ici un strapontin sur lequel il s’agite brièvement comme un pantin inutile. L’exemple le plus explicite de cette indifférence totale et martiale se niche au sein du grand morceau de bravoure de G.I. Joe, une course-poursuite ahurissante dans les rues de Paris (enfin, un ersatz de celles-ci comprenant son lot de faux raccords et d’effets spéciaux moches) entre les gentils équipés de jet-packs surpuissants et les méchants qui ambitionnent de faire s’effondrer la Tour Eiffel. Le nombre tout aussi ahurissant de blessés et de morts parmi les passants qu’occasionne devant nos yeux ce combat est négligemment balayé d’un revers de la main en fin de séquence – « les français sont énervés » – avant de passer immédiatement à autre chose. Soit.

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RTT n’a pas ce genre d’abjecte vision du monde. RTT n’a pas de vision du monde. En fait, RTT n’a pas grand-chose (et du coup je ne vais moi-même pas avoir grand-chose à en dire). A l’inverse des deux heures de G.I. Joe qui en valent quatre, les quatre-vingt minutes de son concurrent français contiennent à peine de quoi en remplir raisonnablement trente. Le foutage de gueule a rarement été aussi patent que dans ce scénario qui délaisse tout à l’état embryonnaire. Les gags sont au mieux bloqués en mode repeat (la femme de Manu Payet qui va accoucher), et au pire abandonnés neufs dans leur emballage (le « déguisement » des deux flics en couple homosexuel). Le catapultage de l’intrigue à Miami n’a rigoureusement aucun intérêt, une fois passés les deux plans en hélicoptère sur les Everglades le film pourrait tout aussi bien se passer près de la Méditerranée. Intrigue, justement, qui tient sur un timbre-poste et multiplie dès lors, par omission, les incohérences et les aberrations.

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Mais le fin du fin reste la psychologie des personnages, aux revirements erratiques. Au bout de ses vingt minutes d’exposition – la voleuse sexy et haut de gamme (Mélanie Thierry, qui non seulement joue aussi mal que Sophie Marceau mais en plus lui pique ses tics), le bon gars ordinaire foncièrement sympa (Kad Merad, qui se donne de moins en moins de mal à mesure que sa renommée progresse), la rencontre improbable – et des vingt suivantes de course-poursuite entre le duo menotté et la police, le film est arrivé au bout de ce qu’il pouvait faire. Alors, pour relancer la machine, comment procède-t-il ? Il impose arbitrairement que les deux héros qui se détestaient la minute d’avant s’aiment éperdument, en fait. Comme ça, en un claquement de doigts, le temps d’un changement de plan ou presque. Sans raison ni préparation. On en a déjà avalé des couleuvres, mais celle-là est gargantuesque. Ainsi dépouillé de toutes parts (humour, action, comédie romantique), RTT exhibe sans le moindre filtre atténuateur ce qu’est le blockbuster à la française aujourd’hui : un machin moche et anti-cinématographique, beauf (les « blagues » sur les gays, sur les langues étrangères) et déconnecté de la réalité économique jusqu’à en être obscène – cf. l’immense appartement que le personnage de Kad Merad, vendeur dans un magasin de sports, possède en plein cœur de Paris.

Publié dans navets et déceptions

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BlueCookie 25/10/2010 20:47


Je suis absolument dégoûté d'avoir raté "Astérix aux Jeux Olympiques" ce dimanche. Et infiniment déçu que tu refuses de tenter l'aventure "Coco".


Erwan Desbois 25/10/2010 20:52



Oui mais non, parce que les navets, c'est comme les auvergnats hein : quand y en a un, ça va, après...


(Bon, par contre j'admets que je m'en veux un peu de ne pas avoir enregistré Astérix vs. Michael Schumacher)(10 millions de téléspectateurs sur TF1 o_O)