Conte de printemps, de Eric Rohmer (France, 1990)

Publié le par Erwan Desbois

printemps-1Où ?

A la maison, enregistré sur Arte (il y a un moment maintenant : en août dernier)

Quand ?

Vendredi soir

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

En remettant une grande part du destin de ses personnages aux bons soins de la chance, Conte de printemps ne fait pas exception dans la grande et longue œuvre d’Éric Rohmer. C’est bien le hasard qui commande dans ce film l’ouverture ainsi que la conclusion du récit. Ouverture : plan fixe de la façade d’un lycée, dont sortent plusieurs personnes. Le chemin de l’une d’entre elles la conduit droit sur la caméra ; ce sera elle l’héroïne, Jeanne (Anne Teyssèdre). Et le même hasard qui l’a conduite à nous va lui faire faire la rencontre de Natacha (Florence Darel), via l’enchaînement d’une cousine qui s’incruste dans son appartement, d’un coup de téléphone inopiné et d’une soirée mondaine où elle est conviée sans connaître personne d’autre que l’insaisissable hôtesse.

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Conclusion : sans la déflorer, on y assiste à la découverte totalement involontaire d’un objet qui était considéré comme perdu, ou volé ; découverte qui renverse un certain nombre de certitudes sur d’autres gens et leurs actes supposés. Entre ce début et cette fin qui les dépassent, les protagonistes de Conte de printemps ont une maîtrise du récit, qui n’est en réalité que de surface. L’enchaînement des scènes leur doit effectivement tout ; le résultat d’un magnifique travail scénaristique, qui met sur pied une histoire dont le contexte de chaque nouvelle séquence (son emplacement, les personnages qui s’y trouvent, la cause de leur présence…) a été clairement exposé en conclusion de la précédente. La fluidité et la continuité du récit sont totales, ravissantes. Mais le contrôle auquel aspirent les personnages est comme la notion de liberté : il s’arrête là où commence celui d’autrui. Les motivations intimes des uns et des autres, qui sont les raisons qui les poussent à vouloir contrôler leur destin et leur environnement, sont au mieux divergentes, au pire conflictuelles à l’intérieur du marivaudage qu’est Conte de printemps. Un marivaudage sérieux, en accord avec les exigences rohmériennes : ce que les personnages cherchent à y trouver n’est pas l’amour pour l’amour, ou pour la soumission à la norme de la vie de couple, mais pour fournir un terrain propice au plein épanouissement de leur conscience personnelle, de leurs aspirations et moralités profondes (cf. mes textes sur La collectionneuse et Ma nuit chez Maud).

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Jeanne, Natacha, et les deux autres protagonistes que sont Igor, le père de Natacha, et Eve, sa concubine, ont ainsi tous une idée précise de la voie qu’ils veulent suivre et de la place à assigner à leurs proches le long de cette voie. Jeanne a des doutes sur la validité de son couple et se décide donc à être ouverte à d’autres possibilités (nous sommes au printemps, après tout). Natacha déteste Eve et souhaite à tout prix pousser Igor dans les bras d’une autre. Eve veut qu’Igor prenne clairement son parti contre Natacha ; et Igor aimerait trouver une position culminante depuis laquelle il pourrait définir un accord qui fasse consensus… Les conflits entre eux tous sont donc permanents, même s’ils se tiennent plus souvent en toile de fond qu’au premier plan. Et en fonction de qui prend l’avantage à un instant donné, les autres se doivent à eux-mêmes de réajuster leur stratégie en prévision des prochains coups. Cette succession d’escarmouches est savoureuse, car foisonnante : l’équilibre des forces en présence y est en constante réinvention. Et ce qui constitue la chair des séquences, les discussions qui occupent les rencontres des personnages, est également de haute tenue – nous sommes à la table d’Éric Rohmer, pas dans Les petits mouchoirs . On y parle philosophie appliquée au quotidien, beaucoup, mais aussi transmission du savoir, enseignement, art… avec par exemple, sur ce dernier thème, cette très belle phrase à propos d’un critique qui n’a jamais sauté le pas de devenir lui-même un créateur « car il est trop critique envers lui-même et trop admiratif envers les autres ».

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