Deep end, de Jerzy Skolimowski (Angleterre, 1970)

Publié le par Erwan Desbois

deep-1Où ?

Au MK2 Beaubourg

Quand ?

Dimanche, à 14h

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Le retour en pleine lumière aussi soudain que massif (en plus de Deep end c’est aussi Travail au noir, un autre de ses longs-métrages, qui ressort en salles ; et toute sa filmographie a fait l’objet d’une rétrospective à Paris Cinéma) de Jerzy Skolimowski fait que la découverte de Deep end s’entrechoque avec le souvenir encore vivace d’ Essential killing, dernière œuvre en date du cinéaste sortie il y a à peine trois mois. Les deux films sont séparés par quatre décennies, et encore plus par un rapport antithétique au monde – Essential killing est autant à l’extérieur de celui-ci, avec ses protagonistes mutiques perdus dans des décors écrasants et dépeuplés, que Deep end y est tout entier immergé. Difficile donc de tendre un lien entre eux, si ce n’est peut-être celui d’une vision commune, frappée d’une grande noirceur, de l’humanité rongée de l’intérieur par ses profondes pulsions animales. L’attrait de la violence, le désir sexuel agissent comme des courts-circuits qui suspendent toute faculté de réflexion élaborée et raisonnée.

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L’histoire de Deep end est celle du jeune Mike, qui à quinze ans trouve son premier travail dans un établissement de bains publics londonien. Il s’occupe des cabines des hommes, et ne tarde pas à tomber sous le charme de son alter ego pour les femmes Susan, de quelques années son aînée et qui, en plus d’être belle et avenante, fait preuve d’une totale aisance dans tout ce qui a trait au sexe. Détentrice d’un fiancé et d’un amant, elle pratique en plus au sein des bains une activité clandestine et très rémunératrice à laquelle elle a tôt fait d’initier Mike : échanger opportunément les couloirs dont on a la charge, pour se retrouver à accompagner des clients du sexe opposé dans l’intimité de leur cabine de bain. La relation privilégiée qui s’établit entre Mike et Susan se retrouve porteuse d’une grande charge érotique, quand bien même elle est tout à fait chaste puisque Susan maintient Mike à distance amicale. Ce tiraillement entre l’étalage devant les yeux de Mike de tant de sensualité et de lascivité, et l’interdiction qui lui est faite d’en jouir, va se faire de plus en plus insoutenable jusqu’à trouver une conclusion dramatique.

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L’enchaînement des événements menant à ce point final est scindé en trois actes, correspondant chacun de façon nette à un état d’esprit de Mike : l’exaltation joyeuse de la découverte de nouveaux horizons et de leurs promesses dans les premiers jours, la tourmente des sentiments violents et contradictoires qui émergent avec la prise de conscience qu’il n’aura jamais Susan pour lui, le désespoir funeste et destructeur de la tentative de la dernière chance. Comédie, ambiguïté, drame. Sur chacun de ces trois canevas émotionnels, Skolimowski déroule des séquences très libres, où l’écriture et la mise en scène s’effacent et semblent laisser la place à l’improvisation et à la captation du réel. L’inscription dans l’espace (les différents espaces des bains, le quartier chaud de Soho, le parc sous la neige…) et dans le temps – avec une apparence de temps réel de plus en plus appuyée dans les deuxième et dernière parties – y a presque autant d’importance que les actes des individus. Une singulière osmose similaire prend forme dans la façon qu’a Deep end d’être à la fois complètement de son époque et intemporel. L’explosion de couleurs et de musique, la fébrilité de la caméra portée et du montage vif, la liberté de mouvement du récit et des personnages signent sans aucun doute possible l’âge de Deep end, pur produit des swinging sixties et de son euphorie voluptueuse. Dans le même temps, la finalité tragique du film et la certitude, quand arrive cette conclusion, qu’il n’avait jamais été envisageable d’y échapper, font entrer Deep end dans la lignée des contes moraux, lesquels ont toujours existé, existeront toujours, et dont les leçons à l’intention de l’humanité restent à jamais justes. C’est un grand film qui se regarde pour toujours au présent, dont le tranchant ne s’émousse pas.

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Publié dans classiques d'ailleurs

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