Eraserhead, de David Lynch (USA, 1976)

Publié le par Erwan Desbois

eraser-1Où ?

A la cinémathèque, en quasi clôture de la rétrospective consacrée au cinéaste

Quand ?

Dimanche soir, à 19h15

Avec qui ?

Seul (mais la grande salle de la cinémathèque était pleine à craquer)

Et alors ?

 

Hein ? Comment ? Une critique de Eraserhead ? Vous en avez de bonnes, vous. Déjà que David Lynch est un réalisateur cryptique et baroque, mais en plus Eraserhead, son premier long-métrage, fonctionne comme une note d’intention en poussant ces deux paramètres à plein volume... Bien, allons-y. Eraserhead est un cauchemar. Oui, je commence tranquille, je m'échauffe, je tâte le terrain. C'est le premier film de Lynch, et le seul – en plus de Dune, évidemment – dans lequel le monde qui sert de référence aux personnages et au public n'est pas le monde réel tel que nous l'expérimentons, mais déjà une version dégradée, hallucinée de celui-ci. Henry, le héros, et les autres vivent dans une ville industrielle irréelle mais symbolique des excès inhumains d’un tel lieu : sale, sombre, saturée en bruits et en fumées, contaminée de toutes parts. Cela n’empêche pas la présence d’autres mondes annexes, un principe cher au cinéaste ; c’est ici un théâtre miniature dissimulé dans le radiateur de la chambre de Henry, qui préfigure ceux de Mulholland Drive et Inland Empire. Cette scène parallèle offre déjà à Lynch une occasion d’affirmer ses dons pour les changements de ton (l’oppressant y devient burlesque) et d’échelle qui caractérisent sa vision unique.

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Toutefois, l’essentiel de Eraserhead se déroule dans le monde posé comme réel. Un monde où les logements sont enchâssés là où les usines de production laissent un peu d’espace, où on cauchemarde que sa cervelle sert de matière première à la fabrication de gommes à crayon (sans que le spectateur puisse conclure avec certitude quant à l’existence du procédé dans cette réalité), et où les malformations génétiques sont la norme chez les poulets – la scène du dîner chez les beaux-parents est à déconseiller fortement aux estomacs sensibles – comme chez les humains. Le cas du bébé de Henry et Mary, qui quand il arrive s’installe au cœur de l’histoire, est à part. Son aspect improbable et repoussant n’est pas uniquement le résultat de cet univers vicié, mais porte également une part de représentation allégorique des angoisses et défiances de Henry à l’égard de la paternité. Eraserhead est donc un cauchemar d’être humain, doublé d’un cauchemar de papa. Réduit à un corps immobile, une tête difforme et une bouche proéminente qui lui sert principalement à gémir jour et nuit, le bébé arbore physiquement les stigmates de la perception affreuse que peut en avoir un père par défaut et qui ne ressent que de l’aversion à l’idée de tenir ce rôle. Ce bébé-monstre est la clé de lecture somme toute limpide du film, bien moins obscur et sinueux dans sa construction qu’un Inland Empire ou un Lost highway : il s’impose dans toute son altérité et sa fragilité au centre de la vie et de la psyché de Henry, et il provoque dans l’une et l’autre des chamboulements extrêmes (changement de rythme de vie, hallucinations…) appelant des réactions extrêmes – le climax, où le film bascule pour de bon dans l’horreur la plus intense qui soit.

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C’est surtout par sa mise en scène que Eraserhead est si singulier, discordant vis-à-vis du tout-venant cinématographique. Lynch s’inscrit dans une veine surréaliste en annulant presque tout recours aux dialogues, et en raccordant les images qu’il articule à l’écran directement sur des projections mentales au statut flottant. Réalité, rêves, hallucinations et visions déformées sont tous traités sur un même pied d’égalité, et reliés par des transitions si invisibles qu’on ne les saisit qu’à retardement. Dès ce premier long, le cinéaste applique à une intrigue finalement très réduite (la simple expression/explosion d’une frustration : refus de la paternité ici, plus tard jalousie dans Lost highway, déception amoureuse dans Mulholland Drive…) une logique de perception et non d’interprétation, d’explication. Une logique qui a pour effet de nous enfermer à double tour dans l’esprit malade du personnage principal, et de nous y exposer à un double flux permanent : dans un sens les informations sensorielles qui le pénètrent, et dans l’autre le traitement brut et biaisé qui en est immédiatement fait.

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