Film socialisme : visionnage de 2011 (Jean-Luc Godard, France-Suisse, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

sociali-4Où ?

En vacances dans les Landes, en DVD

Quand ?

Jeudi dernier

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Plus d’un an et plus d’une crise (du capitalisme, de l’Europe, du « modèle » des autocraties arabes renversées l’une après l’autre) ont passé depuis la sortie du dernier opus de Jean-Luc Godard, Film socialisme. L’écoulement du temps et l’enchaînement des bouleversements majeurs qui l’a accompagné ont pour effet de rendre cette œuvre encore plus pertinente et pénétrante qu’elle ne le paraissait déjà au moment de sa découverte. A l’époque, on croyait encore que la Grèce seule concentrait sur elle l’essentiel des turbulences (cf. l’expression sibylline « des problèmes de type grec » pour annoncer sa non-venue à Cannes pour y accompagner son film), et que sa mise en quarantaine avec prescription d’une thérapie de choc allait constituer la réponse adéquate. Film socialisme était déjà raccord avec ce faux épiphénomène / vrai signe avant-coureur, une de ses escales prenant place en Grèce. Un an plus tard, ce n’est plus une seule étape mais l’ensemble de son tour de la Méditerranée qui est synchrone avec le tumulte de la marche du monde : Égypte, Israël, Italie, Espagne.

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Film socialisme est dorénavant une mise en pratique encore plus exemplaire d’une formule énoncée par Godard dans l’un des suppléments du DVD : « le bruit du monde, le son de la société ». Parvenir à filtrer suffisamment le premier pour capter le second. Dans son interview au sein de l’autre bonus proposé, le réalisateur décline le mérite de sa réussite dans cette tâche, l’attribuant non pas à son talent personnel mais au médium cinéma. Un cinéma « de signes » qui, par sa nature circonscrite (un tournage aboutit à un film, objet fini qui en est à la fois la synthèse et la terminaison définitive) et sa forte interpénétration avec le monde réel (la caméra capte des visions appartenant à ce monde – sauf cas des films à images de synthèse – ; une équipe de tournage est une version à échelle réduite d’une société, concept exploité tant et plus par les films qui racontent la réalisation d’un film), a la capacité selon Godard d’interpréter ce réel. D’en faire apparaître sinon le sens, mais au moins un faisceau d’indices, de connexions, d’interrogations qui participent de ce sens. La première moitié de Film socialisme, à laquelle on peut donner comme nom le texte du carton qui la conclut (« Quo vadis Europa ? »), s’inscrit précisément dans cette optique. Je l’ai déjà traitée de manière assez exhaustive et toujours juste dans ma première chronique consacrée au film ; je ne vais donc revenir dessus que succinctement ici. L’allégorie pensée par Godard est d’une très grande force : l’Europe vue comme un immense et fastueux paquebot pour croisières de luxe, et ses habitants les voyageurs soûlés de sollicitations visuelles et auditives, qui empêchent toute constitution d’un récit quel qu’il soit. Le temps est réduit au présent immédiat, l’espace à une offre touristique. Et tout ce que l’homme a élaboré comme méthodes pour aller au-delà de la surface des choses, les sciences humaines, les arts, est relégué à une position marginale et inaudible.

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Formellement, Film socialisme est séparé en trois chapitres mais les deux derniers sont unis thématiquement. Ils sont deux propositions de réponse engagée au constat amer de la première partie du long-métrage. « Nos humanités », le troisième acte, est une riposte-guérilla, alerte, en combat rapproché. Godard effectue son propre circuit, subjectif et exigeant, autour de la Méditerranée. Il relève dans chaque pays-étape l’essence, impalpable, spirituelle, de son identité héritée de l’accumulation du passé, et laisse hors-champ la platitude et la sécheresse de leur physionomie exhibée à la vue des touristes. Le chapitre médian du film est une contre-attaque plus profonde, basée sur un schéma plus réfléchi, de plus longue haleine. C’est aussi celui dont ma perception et ma compréhension ont le plus évolué par rapport à l’an dernier, en bien, à la lumière des évènements de ces derniers mois dont cette partie de Film socialisme nous renvoie un reflet net, magnifié. Godard procède cette fois par parabole, avec la fictive famille Martin comme foyer-témoin de ce que serait une société (re)construite sur d’autres bases. Ce qui est saisissant dans cet exercice utopique particulièrement habile – qui rappelle l’époque de La chinoise  et Week-end, avec un burlesque plus enjoué – n’est plus tant son infirmation point par point des fondements du paquebot-Europe (on y lit des livres, on résiste à la présence médiatique, on s’investit politiquement) que les échos du monde réel qui s’y font entendre. Les découvrir par soi-même est quelque chose de suffisamment ludique pour que je ne les révèle pas ici, à l’exception du plus puissant d’entre eux : un avant-goût des révolutions arabes et autres mouvements d’Indignés, qui voient les jeunes refuser l’héritage laissé par leurs parents, placer ces derniers face à leurs responsabilités, aspirer à prendre la main et imposer leurs dialectiques, leurs buts. Créer une rupture. En phase avec eux, Film socialisme n’est pas loin d’avoir tout compris à 2011. Rendez-vous en 2012.

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