Happy few, de Antony Cordier (France, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

few-1Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Mercredi soir, à 22h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Une chose est sûre, ce n’est pas avec la projection au dernier festival de Venise de Happy few et ses scènes de sexe aux plans particulièrement décomplexés – dont un cunnilingus en levrette filmé avec une assiduité inhabituelle pour un film mainstream – que l’image de débauche et de luxure communément associée aux français vus depuis l’étranger va s’estomper. C’est à peu près la seule marque que le film, lesté de trop de défauts dans son écriture, devrait être en mesure de laisser. L’idée de départ a pourtant de quoi séduire : deux couples à la vie bien rangée et réussie (des enfants, des boulots intéressants, des maisons ou appartements spacieux), Franck et Rachel d’un côté et Vincent et Teri de l’autre, se rencontrent, et se mettent sans préméditation ni calcul à vivre à quatre. C’est-à-dire qu’ils font tout indifféremment avec leur partenaire officiel, ou l'autre personne du sexe opposé : Franck et Teri, Vincent et Rachel. Tout, c’est faire l’amour bien sûr, mais aussi dormir, faire du shopping, sortir au restaurant... La mise en place de ce fonctionnement hors normes au cours de la première demi-heure est très belle. Antony Cordier ne cherche pas à expliquer l’inexplicable – les sentiments intimes, les attractions –, il se contente de le faire apparaître à l’écran quand il se produit et tel qu’il se produit. Le film s’en trouve électrisé, subjugué par cette éclosion d’une utopie (une relation à quatre qui doublerait le bonheur possible à deux sans ajouter aucune difficulté) joyeuse et sans entraves.

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Dès les personnages arrivés à leur zénith, la machine se grippe. Cordier ne sait que faire de cette félicité pleine et entière – son expression via la scène des téléphones portables, grâce auxquels chacun fait écouter les sons de sa vie de l’instant à son compagnon officieux, est horriblement mièvre. Alors il revient à un cadre narratif ordinaire, régi par une progression dramatique inexorable. Le bonheur se craquèle jusqu’à ne plus être viable, et les couples rompent. Cette direction pose plusieurs problèmes. Tout d’abord dans sa mise en pratique : dès les premiers indices déposés pour suggérer que tout ne restera pas rose le film ne fait pas dans la dentelle, et l’on voit donc venir le dénouement de très loin. Plus ennuyeuse est l’artificialité du dispositif qui mène les personnages à l’échec. On ne peut pas dire que ceux-ci vivent réellement, ils sont plutôt des pions dans le déroulement d’un scénario qui a fixé comme préalable à leur aventure des postulats et des exclusions rendant inévitable le résultat final. Happy few est l’exposé d’une expérience ayant créé volontairement les conditions de ses conclusions, conditions si restrictives qu’elles empêchent d’y trouver matière à réflexion ou à projection. Cordier exclut les potentialités de l’amitié, du sexe pratiqué sans autre finalité que le pur plaisir ; il impose à ses personnages la quête de relations amoureuses, fusionnelles en tous points. Des choses telles que la jalousie et la précarité existentielle sont forcément au bout de ce chemin.

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Le troisième mal du film est le peu d’ambition, de déraison que son contenu trahit. Le cinéma étant par nature un lieu de fictions, de contes, il est dommage de s’en servir comme support d’une histoire dont le seul but est de nous rappeler que, dans la vraie vie, les utopies et autres fantasmes se concrétisent trop rarement (c’est le syndrome Big fish, de Tim Burton). La conclusion « réaliste » atteinte au bout du compte ne satisfait personne : ni les spectateurs, pour la raison exposé plus haut – rien à apprendre ou à saisir de ce récit trop cadenassé ; ni les personnages, dépités par ce retour à leur dull life ; ni le réalisateur lui-même, si l’on se fie à l’acuité des mots placés dans la bouche des protagonistes pour décrire la beauté du paradis perdu (Rachel parle d'un « sentiment d’ivresse et d’invulnérabilité » dans chaque moment passé à quatre) et la froideur du purgatoire qui les attend (Teri se dit « terrorisée » à l’idée de ne plus jamais revoir Franck ou Rachel). Happy few fait soudain mouche, car sa sincérité est alors totale. Mais alors, pourquoi ne pas avoir emprunté cette autre voie, puisque rien ne s’y opposait ?

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Publié dans navets et déceptions

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