Kurosawa à la Cinémathèque (2/2) : Vivre dans la peur (Japon, 1955)

Publié le par Erwan Desbois

peur-1Où ?

A la cinémathèque, dans le cadre de la rétrospective intégrale de l’œuvre du cinéaste (qui dure jusqu’au 1er août)

Quand ?

Dimanche soir, à 21h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Le propos de Vivre dans la peur est un des plus prometteurs et potentiellement fascinants qui soient. Un chef de famille, qui a fait fortune dans l’industrie et n’a jamais maltraité qui que ce soit, développe une psychose de la bombe atomique telle qu’il n’a plus en tête que l’idée de fuir le Japon pour aller s’installer au Brésil, pays qu’il pense plus à l’abri d’attaques nucléaires et de leurs retombées radioactives. Logiquement, il entend emmener avec lui toute sa famille, légitime ainsi qu’illégitime (ses maîtresses et les enfants qu’il a eus avec elles), puisque c’est pour leur bien à eux tous qu’il mène son projet. Projet auquel personne n’adhère, bien au contraire : les propres enfants de Nakajima demandent à la justice sa mise sous tutelle pour l’empêcher d’utiliser – de dilapider, de leur point de vue – sa fortune dans ce but. Ainsi posé, le sujet du film se trouve en position de scruter où se situent les limites entre la folie et la raison, entre la volonté de l’individu et celle du groupe. A condition d’être mené correctement, chose que Kurosawa accomplit avec son talent et son doigté habituel.

peur-2

Cela passe par un certain nombre d’éléments qui n’ont rien d’ostensible ou de clinquant, mais qui modèlent en profondeur la matière du film. Ainsi, le soin apporté à la caractérisation des protagonistes de l’affaire. Sans avoir pour cela à forcer le trait, Kurosawa donne à chaque membre de la large famille de Nakajima suffisamment de traits de personnalité distinctifs pour exister en soi, indépendamment des autres. Ces singularités peuvent surgir dans leur comportement, ou bien dans l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes au monde ; les vêtements et les cadres de vie jouent ainsi un grand rôle pour cliver avec habileté les personnages selon leur classe sociale ou leur génération, sans pour autant en faire des stéréotypes. Ce sont les individus qui composent le drame, et non le drame qui les construit. Un de ces personnages a un statut particulier : c’est le médiateur civil intervenant dans le jury ayant à statuer sur la plainte, Harada. A travers lui, Kurosawa déplace le point de vue de son film d’une position compromise, et donc forcément partiale (au choix Nakajima, ou un de ses enfants), à une qui est plus objective et mesurée. Harada est un intermédiaire entre l’intrigue et le spectateur. C’est par lui que l’affaire est portée à notre connaissance, et c’est également lui qui provoque l’épilogue. Entre ces deux extrémités, il offre à Kurosawa un point d’appui pour adosser aux émotions violentes provoquées par le déchirement de la famille un supplément de réflexion. C’est par Harada que sont amenées dans le film les « pièces à conviction » du dossier, tel bien évidemment le souvenir alors encore prégnant d’Hiroshima. Ce premier pas de recul a deux conséquences hautement bénéfiques pour le film. La première est de le faire passer du fait divers intime à la problématique générale, comme peut le faire un journaliste ou un romancier (Truman Capote dans De sang-froid) lorsqu’il nous transmet une histoire. La deuxième est d’initier le mouvement et d’inviter à détacher plus encore cette histoire de son contexte. Car Vivre dans la peur ne parle pas exclusivement de la peur du péril nucléaire dans le Japon de 1955 ; il parle de la peur d’une menace de cet acabit ici et maintenant (qu’elle soit nucléaire, climatique, etc.), et même de la peur elle-même, quand elle devient incontrôlable, plus destructrice encore que le danger dont elle est le fruit.

peur-3

C’est là qu’intervient également le troisième point majeur de Vivre dans la peur, sa temporalité. Kurosawa s’attache à inscrire son récit dans la durée, afin d’observer ses personnages moduler leur approche du dilemme posé par Nakajima. Ce dernier est celui dont l’évolution est la plus importante ; on le voit s’enfoncer inexorablement dans la folie comme dans des sables mouvants. Plus il s’escrime à convaincre, plus les gens le repoussent et l’isolent, et plus il sombre. D’abord imposant, fier et combatif, on va le découvrir se mettant à voler, à implorer, puis à réaliser la prophétie de ses enfants en ruinant le patrimoine qu’il avait accumulé. Il se radicalise et la mise en scène s’adapte à cette altération. Celle-ci étonnait tout d’abord par sa sobriété, sa distanciation presque trop forte par rapport à l’importance des enjeux et des dissensions. Kurosawa ne faisait alors que se laisser une marge de mutation, pour accompagner celle de son héros. Dans la seconde moitié du film sa réalisation se fait plus perméable aux émotions, aux affolements, que ceux-ci viennent de l’intérieur (la séquence déchirante où Nakajima conjure une dernière fois, à genoux, sa famille de le suivre) ou soient une réaction à des agressions extérieures – l’orage qui tonne sur la bande-son comme il le fait dans les oreilles de Nakajima, persuadé qu’arrive là l’attaque nucléaire qu’il craint tant.

peur-5

Cet effondrement général, des relations entre les personnages, de la santé mentale de Nakajima, de la mise en scène, trouve son aboutissement dans la tétanisante dernière scène. Kurosawa y coupe tous les ponts avec le réalisme, et rejoint les terres théâtrales de ses adaptations shakespeariennes. Le monologue de Nakajima sur « la Terre qui brûle » glace les sangs, autant que la gravité extrême avec laquelle il est filmé. Cette conclusion acerbe nous abandonne avec pour seule compagnie une rafale de questions qui dérangent. La folie de Nakajima n’a-t-elle pas été provoquée par la propre démence de la société ? Son chaos ? Sa lâcheté ? Sa cupidité ? Les raisons possibles sont multiples, mais elles ramènent toutes au même coupable. Nakajima est la victime d’un système qui l’a broyé au lieu de l’épauler comme est supposé le faire une communauté.

Publié dans akira kurosawa

Commenter cet article