La princesse et la grenouille / Aladdin, de Ron Clements & John Musker (USA, 1992-2009)

Publié le par Erwan Desbois

aladdin-1Où ?

A la maison, en DVD zone 2 auto-labellisé « Disney chef d’œuvre » pour Aladdin ; et dans la grande salle du MK2 Quai de Loire (avec projection numérique, ce qui se sent – en bien) pour La princesse et la grenouille

Quand ?

Dimanche et mardi soir

Avec qui ?

MaFemme

Et alors ?

 

Situé entre La Belle et la Bête et Le Roi Lion, Aladdin est emblématique de la période bénie qu’a été cette première partie des années 1990 pour les productions Disney. Tout ce que les réalisateurs du studio touchaient alors se transformait, sinon en or, du moins en un argent des plus éblouissants. Sans grande surprise dans son déroulement et dans ses personnages principaux (Aladdin et Jasmine, pas complètement falots mais bien stéréotypés et prévisibles tout de même), Aladdin laisse une trace indélébile dans la mémoire de ceux qui le regardent pour l’extravagance de ses seconds rôles. Electrons libres moins corsetés par les exigences du cahier des charges maison, ils semblent chacun dans leur coin être le héros de leur propre film, vaguement attaché à l’intrigue centrale.

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Cela vaut pour absolument tous les rôles annexes, jusqu’aux plus mineurs : le marchand ambulant du prologue absurde qui préfigure les délires des Disney en 2D dernière période (Kuzco, Lilo & Stitch), les animaux Abu – dans sa version éléphantesque – et Iago, 50% plumes et 50% méchanceté hystérique. Le tapis volant est également une merveille (dans tous les sens du terme), qui doit tout au talent de ses animateurs. Car on adhère immédiatement à l’humanité de ses mimiques et de son allure, une humanité qui ne sera à aucun moment prise en défaut.

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Mais bien sûr, c’est avant tout aux soutiens premiers du récit que l’on pense. Ils sont devenus légendaires. Jafar, en tant que bad guy parmi les plus réussis de toute l’histoire du studio (manipulateur, surpuissant, insatiable, revêtu de noir, élancé à l’extrême – la panoplie est complète). Et le Génie, en tant que… euh, en tant que lui-même. Le casting de Robin Williams pour en déclamer les répliques – lesquelles sont enregistrées avant la réalisation et l’animation des dessins – a fait sauter toutes les inhibitions des artistes du studio, qui ont donné naissance à un personnage inclassable, unique. Le Génie est un VRP sous amphétamines de lui-même : il ne peut exaucer que trois vœux de son propriétaire, mais il passe chaque seconde de son temps libre à faire la démonstration de ses pouvoirs infinis. Transformations de sa voix, de son allure (avec pour résultat des blagues à la Goscinny, avec références pas forcément toujours saisissables au monde réel), de son environnement s’enchaînent à une cadence véritablement surhumaine. On capte plus de gags que les personnages du film, qui semblent perdus en présence du Génie ; mais certainement pas toutes. Le film y gagne un potentiel de revisionnage démultiplié, avec comme points d’orgue les deux numéros musicaux, spectaculaires et endiablés, que sont « You never had a friend like me » (« Je suis ton meilleur ami ») et « Prince Ali ».

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Dix-sept ans plus tard, les réalisateurs Clements et Musker reprennent du service avec un dessin animé qui crée l’évènement en n’étant ni en 3D « nouvelle » (celle d’Avatar & co.), ni en 3D « ancienne » (celle de Là-haut & co.). L’ironie de l’histoire étant que ce retour à des sources classiques, injustement délaissées et qui ne semblaient plus devoir être exploitées que par Miyazaki, est une décision de John Lassiter quand il est devenu chef de toute l’animation Disney/Pixar, lors de l’agrégation des deux studios. Le même Lassiter que le pionnier de la 3D, qui compte parmi les fondateurs de Pixar et a réalisé Toy story. Comme quoi certaines personnes sont plus intelligentes que d’autres.

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Pour célébrer ce retour en grâce, Clements et Musker ont sorti leur guide du petit Disney illustré. La princesse et la grenouille se nourrit massivement d’idées ayant fait leurs preuves dans des longs-métrages 2D plus ou moins anciens : des animaux sauvages épicuriens comme dans Le livre de la jungle et Le Roi Lion, un baiser imprévu comme dans La belle et le clochard, une démonstration de magie (noire, cette fois) comme dans Aladdin, un bal luxueux comme dans La Belle et la Bête… On est en terrain connu, ce qui est appréciable – surtout quand les scènes en question sont aussi bien réinventées – et, en plus, n’étouffe nullement la capacité du film à aller tout de même de l’avant. La princesse et la grenouille reprend le travail de rénovation de la maison Disney là où Lilo & Stitch l’avait porté, sans qu’aucun successeur reprenne alors immédiatement le flambeau.

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On retrouve une héroïne ni blanche ni blonde, combative et imparfaite, loin du modèle périmé de la princesse n’ayant que des rêves et aucun souci (modèle d’ailleurs moqué avec verve à travers le personnage de Charlotte). Autour d’elle, un ancrage fort dans le réel, géographique – nous sommes à La Nouvelle-Orléans, au lendemain de la Première Guerre Mondiale – et sociologique. Ce dernier point part des seconds rôles, qui ne sont plus seulement là pour chanter ou lancer des traits d’humour mais participent à la constitution d’un cadre social crédible autour de l’héroïne. Dans Lilo & Stitch, c’était la cellule familiale, les petits boulots et la menace de la séparation mère-fille (bon, d’accord, après ça les extraterrestres débarquent). Ici, il est question de soucis d’argent et de la place que l’on veut/peut tenir dans le monde, avec ou sans prince charmant à ses côtés. Et c’est ainsi que nous voilà avec un dessin animé Disney qui a quelque chose à dire sur le monde. Rien de révolutionnaire, certes – l’argent et la contrainte ne font pas le bonheur, l’amour et l’honnêteté si –, mais c’est incontestablement un fait nouveau.

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Sur la forme, La princesse et la grenouille montre avec panache que, lorsqu’elle est soutenue par les nouvelles technologies, la 2D peut tout à fait en remontrer à son fossoyeur tridimensionnel. Chaque séquence majeure du film est comme une recréation du numéro phare de La petite sirène, « Under the sea » – à la puissance dix. Etant donnée la structure du scénario (une vingtaine de minutes d’exposition un peu mollassonnes, suivie d’une heure menée d’un seul souffle exaltant), ces scènes se présentent en nombre, de la parade des lucioles à travers le bayou à la déchéance du sorcier vaudou trahi par ses complices de l’au-delà. La princesse et la grenouille est ainsi non pas une grenouille austère et démodée, mais une princesse brillant de mille couleurs, de mille balancements swingués, de mille étincelles de mise en scène. Trois mille fois hourra pour la 2D, donc.

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Publié dans dessins et animés

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