La proie, de Éric Valette (France, 2011)

Publié le par Erwan Desbois

proie-2Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Dimanche soir il y a dix jours, à 20h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Un bon thriller de série B, ça vous tente ? Moi aussi. Qu’il vienne de France, ça vous étonne ? Moi aussi. La proie se savoure d’autant plus qu’il s’extirpe presque indemne des décombres qui recouvrent aujourd’hui le genre du polar chez nous. Mais il n’est pas non plus question de fêter ce film pour de simples raisons de discrimination positive ; il est avant toute autre chose un polar réussi. Son titre qui claque et qui menace renvoie tout droit à la génération de ses prédécesseurs des années 70 – début années 801, de même que la conception retenue pour l’emploi du héros et de l’acteur qui l’incarne. La proie ranime l’esprit de ces films (américains, mais aussi français avec Belmondo) dans lesquels le physique primait sur l’intellect ; ce sont les corps, leurs prouesses et leurs blessures qui produisent l’énergie nécessaire à la marche du récit.

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C’est une belle idée que d’avoir confié la reprise du flambeau à Albert Dupontel, que les réalisateurs s’obstinent d’ordinaire à coincer dans des rôles posés, cérébraux2, alors que lui-même n’aime rien plus qu’user et maltraiter son corps dans ses propres films – Enfermés dehors et  Le vilain en sont les deux exemples les plus criants. Il interprète ici Franck Adrien, l’auteur d’un braquage de banque, dont le parcours à l’écran démarre en prison, après son arrestation et sa condamnation. Il se prend d’amitié pour son partenaire de cellule, Jean-Louis Maurel, un inculpé pour viol sur mineure qui clame son innocence et obtient effectivement une libération rapide suite au retrait de la plainte. Entre temps Franck l’a protégé contre les détenus les plus violents qui veulent le faire payer pour sa perversion, et a échangé avec lui quelques informations personnelles, sur sa compagne, sa fille… Autant de confidences qui le poussent à s’évader deux mois avant la fin de sa peine, lorsqu’il apprend que Jean-Louis est plus vraisemblablement un coupable rusé qu’un innocent victime d’une fausse accusation ; et qu’il y a dès lors toutes les chances qu’il soit parti sur les traces de sa famille.

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Particulièrement retors, le scénario se dote par la suite d’un nombre conséquent d’enjeux et écueils supplémentaires, lesquels n’alourdissent jamais le film. Ils sont au contraire autant de nouvelles injections de combustible inflammable dans son réservoir, qui affolent son tempo et notre adrénaline lorsqu’elles se convertissent immédiatement ou plus tardivement en haletantes scènes de poursuite. Grâce à cette accumulation de rebondissements et de MacGuffin, le mécanisme de double traque qui est au cœur du récit (la police pourchasse Franck qui lui-même est sur les traces de Jean-Louis) tourne sans cesse à plein régime et garantit au film d’être toujours à 100%. La proie est réjouissant car ayant tout bon sur presque tous les plans. En plus de la tension permanente de sa narration, le même engouement vaut ainsi pour la caractérisation des personnages, tous porteurs de suffisamment d’ambiguïtés et de vérité (on croit aux motivations de chacun, bonnes ou mauvaises) pour éviter de sombrer dans les bas instincts du film de vengeance individuelle et de fausse justice manichéenne. Là-dessus se greffe un excellent casting, Albert Dupontel n’étant que le plus présent à l’écran parmi tout un groupe d’acteurs ravis de se fondre dans de savoureux rôles de composition : Sergi Lopez parfait en support d’enquête, Natacha Régnier enfin perverse et inquiétante (et convaincante), Stéphane Debac qui est une vraie révélation dans le rôle on ne peut plus amoral de Jean-Louis. Diabolique mais nullement diabolisé, ce dernier est le plus beau méchant que l’on ait vu dans le cinéma français depuis longtemps.

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Il faut également citer la musique de Noko, onde porteuse idéale de la vigueur des scènes d’action. Et bien sûr la réalisation d’Éric Valette dans ces séquences, qui nous cheville sans répit au destin de Franck à travers les raids et les rixes dans lesquels il est impliqué, comme chasseur ou comme chassé. Du premier combat à mains nues dans la prison à la poursuite nocturne finale à flanc de montagne, Valette s’en tient inlassablement à une sécheresse tranchante, dépouillée de tout lyrisme ou bravoure, qui souligne à la perfection la violence de l’action, son inscription dans la durée (une bagarre, une chasse, une planque sont des choses longues et d’autant plus dures à endurer), la létalité du danger auquel on s’expose. C’est un quasi sans-faute, comme l’est le film dans son ensemble – à condition de fermer à double tour ses yeux et ses oreilles lors des bouts de scènes consacrés à l’enquête policière, véritables agents doubles cinématographiques venant tout droit des pires séries tv policières françaises pour infiltrer La proie et le saboter de l’intérieur. Bien tenté, mais ça ne marche pas !

 

1 et non pas à un nanar Christophe Lambert-ien de 1995

2 citons tout de même l’exception Le convoyeur

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