La séance sacrément en retard : Poetry, de Lee Chang-dong (Corée du Sud, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

poetry-4Où ?

Au Reflet Médicis

Quand ?

Lundi soir, à 21h40 (soit exactement deux mois après la sortie du film en salles)

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Les films de Lee Chang-dong (Poetry est le cinquième) reposent avant tout sur un rythme, qui leur est propre en partie car il est très peu utilisé ailleurs. Ce rythme est celui de la vie des personnages, plutôt que du drame qui conditionne l’intrigue. De là découle la durée toujours comprise entre 2h et 2h20 de ces longs-métrages : c’est le temps qu’il faut pour mener de front un drame intime et le quotidien qui continue inexorablement à se dérouler par ailleurs. Lee Chang-dong est en cela doublement naturaliste ; dans son récit en même temps que sur l’aspect formel de ses films. Sa mise en scène joue le rôle de porteur de ce naturalisme sur les deux fronts, avec pour technique centrale de longs plans-séquence qui ne visent pas la virtuosité, mais la neutralité vis-à-vis de l’action qu’ils enregistrent. A l’intérieur d’une séquence Lee Chang-dong filme le plus possible en continu afin de ne pas couper, de ne pas orienter l’histoire par le montage. Les changements de plan qu’il s’autorise sont eux aussi le plus neutres et transparents possible. Ainsi rien n’est exclu du cadre du film, où coexistent en permanence toutes les parties de la vie de l’héroïne Mija – son travail comme aide ménagère au domicile d’un riche handicapé moteur, sa maladie d’Alzheimer naissante, son apprentissage de la poésie, et le fait divers scabreux dans lequel son petit-fils, Jongwook, est impliqué : une des filles de sa classe qui s’est suicidée après avoir été la victime de viols répétés par une bande de garçons, dont Jongwook.

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En somme, Poetry se rapproche d’un film choral mais en s’en tenant à un seul personnage central, suffisamment complexe pour réunir à elle seule l’ensemble des nuances de l’œuvre. Le film y trouve une délicatesse de ton unique. Il n’est jamais entier, aucune scène n’étant purement anecdotique ni complètement tragique. On est face à un panachage ininterrompu des deux, avec un dosage toujours réajusté ; le drame s’insère sans éclat au cœur d’une situation banale (la révélation à Mija du crime commis par Jongwook, l’arrestation finale), ou au contraire le flux des activités quotidiennes rattrape la tragédie, la déborde et l’empêche de concentrer toute l’attention sur elle. C’est le plus souvent la quête de Mija de l’inspiration poétique qui agit dans ce second cas de figure. On peut d’ailleurs reprocher à Lee Chang-dong de trop s’attarder sur les éléments – cours, lectures – qui font cette initiation à la poésie. Dans ces moments, et dans ceux-là uniquement, Poetry n’est plus juste lent mais statique, redondant. Que la poésie s’affirme au final comme la porte de sortie par le haut, pour le film et son héroïne, ne justifie que partiellement cette insistance.

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Le reste du temps, le rythme et la manière de regarder du film sont tout à fait accrocheurs. Ils font en sorte que le dilemme moral auquel Mija est confrontée soit diffus, ce qui signifie qu’il se manifeste sans cesse, dans chaque situation, dans chaque lieu, dans chaque rencontre. Tout ramène Mija à la nécessité de choisir entre deux enfants (la fille suicidée qu’elle ne connait pas mais dont le destin et le malheur seront effacés à jamais si l’affaire est étouffée comme le souhaitent les parents des autres élèves ; et Jongwook, lié à elle par le sang mais qui ne lui donne aucune raison de l’aimer), ainsi qu’entre deux sacrifices : celui de l’avenir de Jongwook, ou celui de son honneur personnel si elle veut trouver les cinq millions de wons nécessaires à l’arrangement avec la mère de la victime, somme démesurée par rapport à ses maigres moyens. Il y a une parenté évidente entre ce récit qui oppose survie matérielle – trouver de l’argent – et résolution morale, et le travail de Ken Loach dans des films emblématiques tels que Raining stones ou Sweet sixteen. Depuis le début de sa carrière Lee Chang-dong s’est lui aussi toujours intéressé aux classes inférieures de la société, aux laissés pour compte, mais avec une visée moins franchement politique et militante que Loach – peut-être en raison de différences culturelles qui les dépassent l’un comme l’autre. Les histoires de Lee sont tout aussi dures dans les faits que celles de son équivalent anglais, mais leur expression est plus intériorisée, plus mystique que pragmatique en un sens. Et ainsi, elles implosent plus qu’elles n’explosent.

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Poetry est à ce jour l’expression la plus forte de cette orientation au sein de la filmographie de Lee. Son implosion, qui passe – naturellement – par la poésie, est si intense qu’elle fait s’escamoter la tragédie en cours et ses protagonistes ; un peu à la manière de L’éclipse , sauf que Lee les remplace non pas par le néant mais par le conte d’un drame se situant en amont. Ce conte est une superbe autant qu’imprévue manière de clore spirituellement le parcours de Mija. C’est aussi un passage de témoin : tout comme Mija s’est employée à narrer l’histoire de la jeune victime, Lee laisse à chaque spectateur le soin de compléter, et estimer, lui-même le récit du destin des différents personnages face à leurs fautes et à leurs épreuves.

Publié dans extrême-orient

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