Le cinéma expérimental hors les murs (des musées) : Amer de Hélène Cattet & Bruno Forzani (France, 2009) et Le guerrier silencieux de Nicolas Winding Refn (Danemark, 2009)

Publié le par Erwan Desbois

amer-3Où ?

Respectivement au MK2 Beaubourg et au MK2 Quai de Loire

Quand ?

Lundi et jeudi soir, à 22h

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Le hasard du calendrier des sorties en salles m’a amené à voir successivement deux longs-métrages borderline, qui ont autant (voire plus) en commun avec des œuvres conceptuelles évoluant dans le champ des galeries et des expositions, qu’avec le cinéma classique s’appuyant sur la narration et le verbe. La seule concession faite à ce cinéma par Le guerrier silencieux danois et par le français Amer est de situer leurs explorations sensorielles dans le cadre de genres cinématographiques reconnus : le film de Vikings pour le premier et le giallo, cinéma horrifique italien exubérant, halluciné, excessif en tout (Suspiria, par exemple) pour l’autre. Il n’est pas pour autant question de mener à bien de simples exercices de style, car aucun des réalisateurs ne vise qu’à appliquer docilement les formules de son genre d’accueil. Ils en extraient ce qu’ils considèrent en être l’essence, le noyau autour duquel tout le reste s’agrège ; et ambitionnent de construire leurs films en exploitant uniquement ce noyau. Le geste artistique à l’œuvre ici est un retour aux sources extrême, souverain.

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Il n’est donc question, dans Amer, que de très gros plans fractionnant les corps en morceaux indépendants, de décors malveillants, de filtres colorés et de sons indéfinissables trahissant une perception défectueuse. Dans Le guerrier silencieux, c’est la combinaison d’un espace visuel majestueux et écrasant et de personnages mutiques, et encore imprégnés d’un caractère bestial, qui porte à son comble la représentation du Viking comme être barbare et primitif soumis par défaut aux forces de la nature. Ce parti pris est moins à l’abri de récriminations que celui de Amer ; bien que foncièrement violent, un film comme Le 13è guerrier trouvait le moyen d’intégrer à ses enjeux le langage, et l’institution de relations constructives entre des peuples éloignés. Nicolas Winding Refn rattrape toutefois le coup en déréalisant complètement son récit, qu’il pilote comme une parabole religieuse – liens « magiques » entre les séquences et entre les lieux (quand les Vikings débarquent sur les rives de la future Amérique, par exemple), portée symbolique manifeste de chaque acte et de chaque choix, sans compter les facultés divines – visions du futur, force physique colossale – dont fait preuve le personnage central.

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Amer et Le guerrier silencieux partent donc sur un pied d’égalité, et convainquent initialement. On est happé par la terreur pure distillée par le premier, à coups de jeu du chat et de la souris et de champs-contrechamps à travers des trous de serrure ; et par l’énergie brute des combats à mort et des mauvais traitements dépeints dans le second. Mais la seule expression formaliste, aussi brillante soit-elle (et les cadrages, la lumière, la bande-son de chacun des deux films sont brillants), ne peut soutenir à elle seule les quatre-vingt-dix minutes ambitionnées dans les deux cas. Il faut du liant, une progression, même bâclés (les scénarios farfelus des gialli) ou convenus (les confrontations manichéennes de clans ou d’individus chez les Vikings ou autres peuples affectionnés par le cinéma d’action). En l’absence de cela, Amer et Le guerrier silencieux échouent à produire un lien consistant avec le spectateur. Dès lors, ils ne peuvent s’accomplir de manière aussi convaincante vis-à-vis de celui-ci qu’ils ne le font pour eux-mêmes. Ils nous restent en partie inaccessibles.

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Le semi-échec des deux œuvres vient de ce refus d’admettre qu’un spectateur va forcément interpréter ce qu’un film lui fait percevoir par l’image et par le son, et ce même si le film en question ne veut pas encourager ou orienter cette interprétation. On ne peut rester passif d’un bout à l’autre devant un long-métrage de cinéma, tel un simple réceptacle à sensations visuelles et auditives. Cela se produit bien sûr face à une scène paroxystique, renversante, qui marque une rupture forte dans le cours d’un récit ; la confrontation finale de Amer, l’errance dans la brume du Guerrier silencieux. Mais dans les transitions qui relient ces sommets, ce que le réalisateur met en place est inévitablement sujet à analyse par notre cerveau alors moins sollicité. Et là, des choses comme l’érotisme d’inspiration beauf et ringarde de Amer et les procrastinations absconses du Guerrier silencieux, en un mot le remplissage, sont loin d’assurer notre adhésion pleine et entière.

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