Le dernier maître de l’air, de M. Night Shyamalan (USA, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

airbender-3Où ?

A l’UGC George V, seul cinéma parisien à passer le film en 2D

Quand ?

Dimanche après-midi

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Massacré par la critique américaine dont Shyamalan est – sans raison rationnelle – le souffre-douleur suprême depuis Le village, et globalement ignoré dans la foulée par la critique française, Le dernier maître de l’air mérite mieux. De même qu’il mérite mieux que la transformation qui lui a été imposée par l’industrie du cinéma, du statut d’honnête blockbuster estival à celui de mauvais spectacle de foire. Conçu dans l’optique d’une exploitation classique en 2D, le film a été ajusté pour la 3D à la va-vite en postproduction pour un résultat unanimement reconnu comme catastrophique – relief mal fichu, et au prix d’un assombrissement exagéré de l’image. Il semble qu’il ne puisse en être autrement avec ce procédé de rafistolage a posteriori, puisque les mêmes critiques s’abattent sur tous les films qui l’ont subi (Le choc des titans, par exemple). Mais voilà, le cinéma en 3D étant la poule aux œufs d’or qu’il est actuellement, producteurs et exploitants de salles se fichent de la qualité réelle du produit tant que le public répond présent ; ce qui nous mène à la situation ubuesque actuelle où il est quasiment impossible (une seule salle parisienne pour Le dernier maître de l’air, comme dit en introduction) de voir un film dans la version où il est le plus beau. Afin que la tendance s’inverse, il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que se réalise l’hypothétique conjonction d’une désaffection du public envers les films en 3D, et d’une prise de conscience par les studios de la viabilité toujours intacte de la 2D – par exemple en regardant les scores excellents d’Inception partout dans le monde.

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Fermons la parenthèse et revenons au Dernier maître de l’air. Il s’agit de toute évidence d’un produit, proposé par Shyamalan à Disney pour revenir dans les bonnes grâces du studio en lui assurant un succès au box-office. Le package comprend l’adaptation d’une série animée célèbre aux USA, un univers mixant des éléments d’heroic fantasy light à la Narnia (les quatre éléments représentés chacun par une contrée et un peuple allégoriques) et de l’action mâtinée de kung-fu, une dose conséquente d’effets spéciaux, et un scénario tous publics rabâchant régulièrement – en prévision des coupures pub à venir lors des diffusions à la télévision ? – ses enjeux et articulations pourtant simples, afin de ne perdre personne en route. Shyamalan semble même avoir accepté des coupes assez nombreuses, ramenant son histoire des deux heures (environ) qu’elle semblait mériter à l’heure quarante finale qui permet de maximiser le nombre de séances quotidiennes.

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Cet objet commercial se double toutefois d’une réussite artistique estimable, car son contenu est en phase avec plusieurs traits de la sensibilité de Shyamalan. Il y a en premier lieu le goût notoire du cinéaste pour le fait de raconter des histoires incroyables, extraordinaires au sens premier du terme. Ses quatre films entre Sixième sens et Phénomènes – soit dans l’ordre Incassable, Signes, Le village et La jeune fille de l’eau – ne faisaient ainsi rien d’autre qu’insuffler une part de conte merveilleux dans le monde réel. Avec des fortunes diverses car dans certains (en particulier La jeune fille de l’eau) le naturalisme de la forme prenait le pas sur le désir de merveilleux et faisait flirter l’expression de ce dernier avec le ridicule. Le dernier maître de l’air déleste Shyamalan de cette difficulté, puisque le fantastique de l’intrigue y irrigue aussi le monde dans lequel les personnages évoluent. Rien ne nous empêche dès lors de profiter d’une histoire à la fois limpide dans son déroulement et nourrie de références mythiques recyclées de belle manière : un enfant échappant à un génocide comme Moïse, un messie trahi pour de l’argent comme Jésus par Judas, un rituel de reconnaissance de l’élu semblable à celui du Dalaï-lama… De plus, comme dans chacun de ses films, même les moins bons, Shyamalan sait nous passionner pour les fêlures et les doutes de ses personnages. Il fait des deux jeunes protagonistes principaux du Dernier maître de l’air, l’élu Aang et son chasseur le maître du feu Zoku, des héros tragiques en s’attardant sur la manière dont le poids des responsabilités qui leur incombent entre en conflit avec l’innocence qui sied normalement à leur âge. Cette orientation apporte une profondeur supplémentaire au film, qui ne se réduit plus au simple accomplissement d’une destinée prophétisée, mais comporte de véritables enjeux psychologiques.

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Par ailleurs, Le dernier maître de l’air offre au cinéaste sa première opportunité de s’essayer aux images de synthèse, impliquées dans tous les enchantements invoqués par les personnages à partir de l’élément dont ils ont la maîtrise. Qu’il s’agisse de boules de feu, de tourbillons, de murs de roche sortant du sol ou de projection d’eau sous forme liquide ou de glace, tous ont en commun une beauté graphique admirable ; qui est en plus mise en valeur par la fluidité avec laquelle ces différents sortilèges se trouvent intégrés à la mise en scène. Tout semble naturel, évident. Shyamalan se fend même à plusieurs reprises, jusqu’à en faire la marque de fabrique du film, de longs travellings ou panoramiques où se succèdent plusieurs jets de sorts formant une chorégraphie sans fausse note. Mais Le dernier maître de l’air atteint son apogée à l’occasion d’un sort unique, le dernier et le plus démesuré : la vague géante et s’étendant sur plusieurs kilomètres de large créée par Aang pour briser le siège imposé par l’armée du Feu. La maîtrise des effets spéciaux du « maître du cinéma » Shyamalan, et le soutien apporté par la musique inspirée de son collaborateur de toujours James Newton Howard, font de la traduction à l’écran de ce morceau de bravoure une des plus belles visions de l’année.

Publié dans cinéma US

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