Le juge et l’assassin, de Bertrand Tavernier (France, 1976)

Publié le par Erwan Desbois

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A la maison, enregistré sur Arte la semaine dernière

Quand ?

Dimanche soir

Avec qui ?

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Et alors ?

 

Quand il n’adapte pas des œuvres littéraires (Coup de torchon, Dans la brume électrique), Bertrand Tavernier trouve son inspiration dans des faits divers réels mais surtout emblématiques d’une ambiance, d’un état d’esprit en vigueur dans le lieu et l’époque de leur survenue. De cette source viennent ses grands films comme L’appât, L.627 et ce Juge et l’assassin narrant l’histoire de Joseph Vacher (devenu Joseph Bouvier dans le scénario), déséquilibré mental qui viola et tua douze enfants à travers les campagnes françaises dans les dernières années du 19è siècle. Il est « l’assassin », et durant tout le premier temps du film il est la seule des deux moitiés du titre du film à occuper l’écran. Tavernier passe en revue différentes étapes de sa vie, en se plaçant au plus près de son point de vue. Pour cela, il ajoute à la cavale meurtrière la déception amoureuse et le séjour en asile qui l’ont précédée ; et il observe le tout avec le détachement par rapport aux événements et l’exubérance propres à la folie. Le rythme de cette première partie est soutenu, fébrile, et aucune distinction de forme n’est faite entre les péripéties dramatiques et celles plus légères.

 

L’intervention du juge Rousseau fait entrer le cynisme et l’hypocrisie dans l’histoire. Anonyme magistrat de campagne (en Ardèche), Rousseau souhaite mettre à profit l’affaire Bouvier pour se faire connaître en haut lieu et atteindre une situation conforme à son ambition – il vise la Légion d’Honneur, rien de moins. Philippe Noiret joue sur du velours avec ce personnage de petit notable dont l’allure bonhomme sert de camouflage à la misanthropie et aux dents qui rayent le parquet. Il est cependant logiquement éclipsé par le grand numéro de Michel Galabru en Bouvier, exemple parmi beaucoup d’autres que les comiques naturels sont les plus convaincants interprètes de la folie (le plus récent membre de la confrérie, qui officie encore aujourd’hui, étant Jim Carrey ). D’un bout à l’autre Galabru est sur le fil entre l’absurde et l’agressif, l’ingénu et l’inquiétant. Il est la réfutation parfaite à tout ce que les autres personnages autour de lui tentent de construire de stable et de cohérent dans leurs discours et dans leurs agissements publics. Tavernier se délecte de cette opposition frontale spontanée, un peu trop d’ailleurs : il consacre plus de scènes que nécessaire à ce contraste entre les niveaux de langage, les styles de vie et les degrés de projection dans l’avenir, pour le plaisir de les observer se dérouler.

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Plus généralement, c’est tout le scénario qui est coupable d’un certain excès de gourmandise, trahissant par là son statut d’œuvre de jeunesse (c’est le troisième long-métrage de Tavernier). Il veut aborder plus de thèmes qu’il n’en a les moyens – le rôle d’Isabelle Huppert est rentré au chausse-pied dans l’intrigue, le carton final est pertinent mais tombe du ciel. Pour les plus centraux d’entre eux, il tire sur la corde jusqu’à frôler le simplisme du film à thèse tellement occupé à distribuer bons et mauvais points qu’il en dessèche ses personnages. Heureusement, pour échapper à cela il y a les acteurs, et la qualité du portrait de la France de l’époque que dessine le cinéaste. Celle-ci est en surface bien éloignée de la nôtre, et Le juge et l’assassin énumère judicieusement les principales dissemblances : caractère éloigné de tout et isolé les unes des autres des zones rurales du territoire, influence encore prégnante d’une Église catholique que la laïcité n’a pas encore confiné à la marge, rôle de liant social et patriotique joué par l’armée. Mais plus adroite encore est la démonstration opérée par le film que sur le fond des choses, nous n’avons que bien peu progressé en un siècle de temps. L’exploitation – la manipulation, même – à des fins politiciennes d’un fait divers impliquant un fou dont l’on nie sciemment l’irresponsabilité d’un côté, l’affaire Dreyfus et son déferlement de haine à l’égard d’une minorité « pas comme nous » de l’autre sont des prototypes de manœuvres encore bien vivaces aujourd’hui, où la stigmatisation et l’éreintement de boucs-émissaires font toujours recette. Ne serait l’abrogation de la peine de mort, on pourrait parler de stagnation entre 1896 et 2010.

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