Lunes de fiel, de Roman Polanski (France-Angleterre, 1992)

Publié le par Erwan Desbois

fiel-5Où ?

A la maison, en DVD zone 2 emprunté à mon compère de films de festivals (et compère de crêperie)

Quand ?

Samedi soir, après qu’un problème de trafic sur la ligne 4 nous a empêchés de rejoindre les Halles à temps pour y voir Bright star

Avec qui ?

Ma femme

Et alors ?

 

L’incarnation du Mal, moyen pour lui de s’immiscer dans la vie de ses proies, est un motif quasi permanent dans la filmographie de Roman Polanski ; que ce soit sous la forme d’un sentiment de folie aiguë (Répulsion, Le locataire…) ou d’un être de chair et de sang (Rosemary’s baby, Chinatown…). C’est cette empreinte persistante que fait de lui un cinéaste si profondément marquant, y compris dans des œuvres de moindre importance telles que ces Lunes de fiel. D’un roman plus rusé qu’intelligent – c’est en tout cas l’image que son auteur Pascal Bruckner en donne malgré lui dans les suppléments du DVD –, Polanski a tiré matière à raconter une histoire de perversité et d’humiliation convaincante et franche. Comme dans Rosemary’s baby, l’entité du couple forme le terreau où naît le Mal, via le sexe plutôt que l’enfantement cette fois. Le résultat est donc à la fois plus sulfureux à court terme – les jeux érotiques de plus en plus immodérés de Mimi et Oscar – et moins terrifiant au bout du compte : la ruine finale de ces deux amants est tragique, mais elle ne sape pas les fondations d’un principe fédérateur de la communauté humaine, tel celui de la maternité.

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La morale qui clôt Lunes de fiel ne bascule pas dans le moralisme pudibond, en raison de l’application mise auparavant par Polanski dans la description de la déviance progressive des mœurs de ses héros. Comme ils s’enfoncent tellement loin dans le vice puis la malveillance, chacun abusant à tour de rôle de l’autre – à des fins de pure cruauté – lorsque celui-ci se retrouve en état de faiblesse, et comme les étapes successives de cette évolution sont embrassées de front plutôt qu’occultées honteusement, le retour de bâton terminal finit par être inévitable. Quand il survient, on ne le ressent à vrai dire même pas comme un jugement de l’auteur sur ses personnages. A aucun moment Polanski n’a jugé, il n’a fait qu’accompagner. L’adresse et l’évidence de sa mise en scène ont pour cela transformé une possible béquille de scénario (le récit en flashback) en un brillant exercice de va-et-vient entre passé et présent, qui brouille les frontières et la réalité de chaque état. Le film dure 2h20, il pourrait s’étendre encore plus sans que cela pose problème. Son aboutissement est une apothéose : une célébration de fin d’année qui est aussi, d’une certaine manière, une représentation de la fin du monde. Du chaos concret qui y règne – des corps des invités trop nombreux pour la petite salle des fêtes, de leurs accoutrements et accessoires, du montage spasmodique de la scène – perce un chamboulement vertigineux des émotions et des affinités. Le tout dans une ambiance charnelle, qui use avec ingéniosité de la musique et de la danse ; si le fond de Lunes de fiel condamne Mimi et Oscar, sa forme semble bel et bien prendre fait et cause en leur faveur [tout comme le dénouement de Rosemary’s baby refuse de condamner le complot sataniste].

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Lunes de fiel est ainsi pervers de manière plus… perverse, puisqu’avant de s’autodétruire à force de jouer avec le feu Mimi et Oscar se fendent d’un dernier « coup ». Ils dévergondent – et pas qu’à moitié – un couple sage jusqu’à la caricature qui se trouve sur le même paquebot qu’eux. Le mari (Hugh Grant, qui n’avait pas encore complètement épuisé son ambition de l’époque de Maurice) est le récipiendaire du récit plein de luxure et de brutalité d'Oscar ; il est donc notre égal, notre guide même, et sa pudeur initiale est d’ailleurs certainement plus proche de l’état d’esprit de la plupart des spectateurs que l’est l’immoralité d'Oscar. Le faire tomber à son tour dans une spirale de duperie, de manipulation et d’appétit sexuel effréné force dès lors le public soit à briser le lien de sympathie qui l’unit à lui, soit à accepter de se confronter à sa propre part d’ombre et de désirs indécents. Et si vous êtes un homme, Lunes de fiel vous en fait encore plus prendre pour votre grade. Il vous décrit (nous décrit) comme doublement incapables : incapables de s’élever à la hauteur des femmes, et incapables de le supporter. De là à dire que le Mal décrit dans le film n’est pas une funeste force extérieure mais le produit de cette impuissance, il n’y a qu’un tout petit pas à faire.

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Publié dans cinéma européen

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