Mécanique du comique : Illusions perdues, de Ernst Lubitsch (USA, 1941)

Publié le par Erwan Desbois

illusions-2Où ?

A la Cinémathèque, dans le cadre de la rétrospective consacrée au cinéaste génie de la comédie

Quand ?

Dimanche, à 19h

Avec qui ?

Mon compère de cinémathèque

Et alors ?

 

Avec Illusions perdues (« That uncertain feeling » en V.O.), Ernst Lubitsch se trouve un peu empêché dans l’expression de sa folie par le matériau préexistant qu'il adapte au cinéma. [Ange, également vu à la cinémathèque quelques jours plus tôt dans le même cycle, souffre du même mal]. Il parvient très bien à s'en émanciper dans la première partie du récit, quand son travail consiste à exposer et à monter en épingle les enjeux et antagonismes qui nourrissent les rapports entre les protagonistes. Une telle tâche laisse les coudées franches pour surcharger les scènes en gags, lesquels s'accumulent sous toutes les formes. Le catalogue lubitschien dans ce domaine est le plus vaste qui soit. On y trouve la réplique efficace en elle-même : « I'm a perfectly normal woman » – « How dull that must be ! ». Le running gag qui revient toujours quand on ne l’attend plus : l’onomatopée fétiche « Foui ! » du personnage de l'amant pianiste. Les jeux sur le hors champ : fréquemment, Lubitsch décide de ne pas filmer une action, mais seulement la réaction qui suit ; l’humour, incroyablement fin et brillant, nait alors non pas de ce qui est effectivement présent à l’écran, mais de la manière dont cette scène anodine révèle sans aucun doute ce qui a eu lieu hors de portée de notre regard. Citons encore, parmi les outils comiques du maître, la situation absurde exploitée une première fois puis poursuivie dans une voie et des proportions inattendues. Comme un caillou nonchalamment jeté depuis le haut d'une pente et qui donne naissance à une avalanche, la blague du tableau du portrait de l'amant peint selon les principes de l’art surréaliste et non figuratif se déploie en une succession de sketches dont chacun réinvente et renouvelle à sa propre façon la blague de départ.

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Dans un second temps, l’intrigue prend ses droits et bride le potentiel comique du film. En plus, le classicisme du synopsis (un trio de vaudeville mari-femme-amant) fait que l'on voit venir bien en amont les directions prises, et le dénouement auquel elles conduisent. La plupart des idées comiques géniales du début sont du coup laissées en jachère : les crises de hoquet de l'héroïne qui étaient le déclencheur de toute la suite, la misanthropie sans exception de son amant, le fameux portrait surréaliste. Mais Lubitsch parvient encore, ici et là, à caser digressions délirantes et excroissances dans la progression du récit, et ainsi à provoquer notre hilarité. Aux côtés du soudain, gratuit et génialement impertinent « Heil Baker! » (en 1941 !), le meilleur exemple est la scène de dispute simulée devant public pour prouver la validité d’une procédure de divorce arrangée entre Monsieur et Madame Baker. L’effet comique de la scène est démultiplié par la conjonction de la maladresse de ses interprètes – qui sont obligés de s'y reprendre à plusieurs fois avant de parvenir à jouer leur partition correctement – et de leur détachement par rapport à gravité du moment ; un couple et des sentiments de première importance sont censés être en jeu. L’irréalité de leur comportement et le comique de répétition s'ajoutent ainsi au comique de situation initial, entraînant la scène dans une spirale délirante que plus aucune considération bassement réaliste ne vient entraver. C’est là exactement le type de configuration dans laquelle Lubitsch excelle.

Publié dans comédies US

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