Minority report, de Steven Spielberg (USA, 2002)

Publié le par Erwan Desbois

report-6Où ?

A la maison, en DVD zone 2 anglais (reconnaissable à son petit macaron autocollant promettant des « mind blowing special features ! »)

Quand ?

Dimanche soir

Avec qui ?

MaFemme et mon amie cinéphile

Et alors ?

 

Steven Spielberg est le Roger Federer du cinéma des années 2000. Les rares fois où il n’est pas motivé, pas impliqué, cela donne des bouillies indignes. L’immense majorité du temps, un niveau épatant de qualité, d’excellence même, est atteint. Et lorsqu’il donne son meilleur et prend des risques de taille avec une réussite maximale, à la hauteur de son engagement, le résultat est un joyau se nommant Minority report. Qui, si j’avais été contraint de ne retenir qu’un seul film du cinéaste dans mon top 10 de la décennie 2000-2009, aurait été celui-là. Parce que c’est un accomplissement de cinéma total, dont absolument toutes les composantes sont fabuleuses.

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Le pitch minimaliste de la nouvelle de Philip K. Dick à la source du film est une rampe de lancement idéale pour déployer une intrigue riche en suspense et en rebondissements. Un innocent qui se dit accusé à tort, une chasse à l’homme, des fausses pistes, un méchant que l’on n’avait pas vu venir, des sauvetages in extremis, une confrontation finale servie dans un écrin monumental : la trame de Minority report est une variation futuriste et appliquée d’un des films constitutifs du genre, Les trente-neuf marches. On connaissait plus Spielberg comme disciple zélé de Kubrick ; il démontre ici un indéniable talent hitchcockien à nous tenir en haleine d’un bout à l’autre du film, dont on ressort exténué. Spielberg nous stupéfie surtout en usant le plus souvent de moyens de pur cinéma (l’incontinence verbale étant, pour toujours, le pire ennemi du thriller). Son Minority report recèle nombre de ces moments particulièrement jouissifs, où le choix précis d’un plan – son cadrage, son angle de vue – supporte à lui seul le coup de théâtre qui nous foudroie sur place. En cadeau, il s’articule aussi autour de scènes d’action autonomes et brillantes, qui expriment la volonté du réalisateur d’être toujours à la pointe de son métier. La course-poursuite dans l’usine de montage de voitures s’approprie par exemple remarquablement les recettes novatrices de Time and Tide, sorti à peine deux ans plus tôt.

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Le corps qui est façonné autour de ce squelette solide est fascinant. Puisque Dick s’en était tenu dans son texte à un zoom extrême et exclusif sur le concept des « Pre-Cogs » (des médiums dont le don/malédiction est d’avoir des visions des assassinats avant qu’ils se produisent), Spielberg s’est vu accorder carte blanche pour porter à l’écran une représentation de notre futur proche. La perspective l’a tellement emballé qu’au milieu de ce déferlement d’inventions, d’extrapolations et de prodiges miniatures, les Pre-Cogs se trouvent finalement ramenés au statut de simple MacGuffin (agrémenté d’une variation sur l’un des thèmes fétiches du cinéaste, l’inquiétude raisonnable face aux dangers des dérives de la génétique – voir Jurassic Park). Ils sont un prétexte à faire courir les personnages à travers ce parc d’attractions futuriste et déprimant de la taille d’une métropole. La réussite absolue de ce ride époustouflant tient avant toute chose à l’harmonie trouvée par Spielberg entre les différentes étapes de son élaboration. Toutes suivent le même schéma : prendre le réel comme point de départ et le faire évoluer de quelques paliers vers son devenir.

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Les technologies futuristes retenues pour garnir le monde de Minority report sont ainsi, sur le papier, modestement raffinées par rapport à ce que l’on a à notre disposition dans le vrai monde ; sur le papier seulement. Car des voitures automatiques sur rails à l’identification rétinienne à tout bout de champ (dans les transports, au travail, par les panneaux publicitaires), et des projections holographiques aux journaux dont la une change en temps réel entre vos mains, c’est précisément ce sentiment que toutes ces choses sont à portée de main qui les rend si excitantes. La mise en images de ces éléments d’anticipation est pensée pour renforcer ce lien entre le spectateur et ce qu’il voit. Chacune des séquences spectaculaires, y compris les plus courtes, démarre de manière réaliste, presque neutre ; les effets spéciaux n’entrent en scène que dans un deuxième temps, une fois mis en place l’alter ego humain auquel nous pouvons nous identifier (le plus souvent un Tom Cruise ravagé, fébrile, fuyant, bref formidable). C’est le cas pour la révélation du dédale routier de Washington, dans une séquence qui démarre en gros plan sur Cruise dans sa voiture. Même chose pour les plantes carnivores géantes entourant la demeure de la mystérieuse Iris Hineman. Le ton est en fait donné dès l’ouverture, en mode mineur – les policiers qui surgissent du ciel au milieu du square – autant que majeur. C’est via une fluidité de script confondante que Spielberg nous projette sans avertissement face à son héros résolvant un de ces meurtres à venir, au moyen d’un logiciel d’analyse et de montage de rushes (les visions fragmentées des Pre-Cogs) qu’il pilote sans clavier, sans souris, sans contact tactile d’aucune sorte. Comme un chef d’orchestre qui concevrait au fur et à mesure sa partition.

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Minority report est une création qui n’aurait jamais pu naître au vingtième siècle. C’est un film dont les deux pieds sont pleinement ancrés dans le monde virtuel, où l’information devient globale et se transmet instantanément ; et où la surveillance est elle aussi globale, rognant peu à peu l’intimité de chacun. On peut même aller plus loin : l’univers qui nous est montré est un véritable cauchemar éveillé. C’est un monde mort, qui dans sa première heure est présenté soit dans une obscurité lugubre, soit via le prisme d’une lumière bleutée métallique et inhumaine. La touche du chef opérateur Janusz Kaminski, avec son goût pour le monochrome et ses contrastes prononcés si reconnaissables, trouve là le sujet idéal à illustrer. La radicalité formel qui découle de cette union fait de Minority report le film hollywoodien à gros budget le plus téméraire visuellement depuis Piège de cristal et le déluge de flares de Jan de Bont.

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L’ultime plan explicite quel était l’enjeu du film : permettre à la vie d’avoir à nouveau une place dans ce monde éteint. Lui trouver une embrasure, un moment d’apaisement – je n’ose aller jusqu’à parler de lueur d’espoir. Car à force d’être une évidence (la disparition terrible du fils du héros ; la vision des cercueils par centaines qui enferment les meurtriers présumés en hibernation perpétuelle), la mort en est même devenue désirable momentanément – afin d’échapper aux spiders – ou pour de bon, comme l’exprime Leo Crow. La tâche est donc herculéenne, tant le deuil et la mort règnent sans partage dans les cœurs et les esprits de l’humanité. La description de ce monde mort était, malheureusement, aussi visionnaire que l’étalage de gadgets technologiques. Écrit et réalisé avant les attentats du 11 septembre 2001, Minority report prédit la plupart des conséquences sécuritaires et paranoïaques de ce drame. La société qui y est dépeinte est soumise à un contrôle permanent, à une police toute-puissante et à l’obsession d’un chimérique risque zéro. C’est donc la nôtre.

 

Publié dans steven spielberg

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P
<br /> très bon film en effet ! et très bonne chronique aussi... et très bon blog également ! "je reviendrai", comme dirait quelqu'un... :op<br /> <br /> <br />
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E
<br /> et il y aura alors d'autres chroniques à venir lire !<br /> merci !<br /> <br /> <br />