One + one (Sympathy for the devil), de Jean-Luc Godard (Angleterre, 1968)

Publié le par Erwan Desbois

vlcsnap-2010-09-04-13h49m11s169Où ?

A la maison, enregistré sur Arte

Quand ?

Mercredi soir

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Le duel entre les deux plus grands groupes des années 60, à ma gauche les Beatles et à ma droite les Rolling Stones, s’est étendu durant cette période du simple terrain musical vers les écrans de cinéma. Le documentaire ne les a pas départagés, les deux formations ayant été scrutées par les excellents frères Maysles – avec pour résultats What's happening ! The Beatles in the USA et Gimme shelter. Le champ de la fiction aboutit à une autre conclusion. Les Beatles se sont en effet associés au plaisant mais mineur Richard Lester (pour les films mi-promotionnels et mi-frondeurs A hard day’s night et Help !), tandis que les Stones ont accepté de collaborer avec Godard. Collaboration que les Beatles ont refusée, soit dit en passant ; bien qu’avec des circonstances atténuantes puisqu’en 1968 ils avaient d’autres démêlés internes à régler. N’empêche, cela scelle la victoire des Stones dans la catégorie septième art.

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Etre filmés par Godard ne veut cependant pas forcément dire que l’on intéresse foncièrement Godard (les Beatles, très soucieux de leur image, en avaient peut-être conscience et ont peut-être refusé en partie pour cette raison). Le cinéaste se trouvait à l’origine en Angleterre en 1968 pour y tourner un film militant en faveur de la légalisation de l’avortement dans le pays ; la loi étant passée avant que le film se fasse, il a accepté de rester tourner un film à la condition – tout à fait godardienne dans son outrance – que les Beatles ou les Stones soient de la partie. Et le voilà donc devenu témoin des sessions de répétitions et d’enregistrement de ce qui allait devenir l’un des tubes intemporels du groupe et l’une de leurs chansons les plus abouties : Sympathy for the devil. L’attitude de Godard à l’encontre du groupe reste toutefois ambigüe (on n’en attendait pas moins venant de lui). D’un côté il fait preuve d’un respect certain, en n’exigeant du groupe aucune autre forme d’expression que celle qui passe par leur musique, leur art – pas d’interviews superflues, de mises en scène artificielles – et en allouant à cet art toute la place nécessaire à son plein épanouissement. Les répétitions sont captées sous forme de longs plans-séquences, avec une caméra intelligente qui sait passer d’un musicien à l’autre pour saisir l’apport de chacun à la composition. De plus, l’inscription dans la durée de cette observation permet à One + one de rendre compte de l’évolution de la chanson au fil du temps – tempo, instrumentation, lignes de guitare… L’absence de la version définitive de Sympathy for the devil dans le film (le producteur l’avait rajoutée à l’insu du réalisateur, mais la version diffusée par Arte et la plus reconnue aujourd’hui est revenue au montage de Godard) révèle que pour Godard, la quête artistique a pour finalité elle-même et non ce qu’elle est en mesure de créer comme produits finis, prêts à la consommation. Il s’agit d’un développement vivant, comparable à l’évolution des espèces, et non d’un processus industriel de fabrication de marchandises.

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Godard a réalisé avec One + one un modèle de documentaire sur la musique, mais sans que cela ait constitué son but premier ; presque en dilettante en fait. Car dès que possible, il se détourne du concept primaire de ce long-métrage précis pour revenir à ce qui l’intéresse vraiment à ce moment de sa vie : la lutte révolutionnaire, le marxisme et le maoïsme, les possibilités de soulèvements populaires contre l’ordre établi. Ces matières dont le programme autant que la critique ont été brillamment disséquées quelques mois plus tôt dans La chinoise réapparaissent dans One + one via deux voies, qui ont chacune une source clandestine mais établie dans l’observation des Stones. La première est une voix-off qui lit aléatoirement des extraits d’un livre imaginaire de politique-fiction, parfois sur des images d’inconnus taguant des slogans révolutionnaires dans la rue et parfois par-dessus le son des enregistrements des Stones. Ce texte fictif, qui fait de figures majeures de tous bords de l’époque et du passé récent (Kennedy, Staline, De Gaulle, Brejnev, etc.) les protagonistes d’un roman noir de bas étage, agit comme une version poussée à l’extrême de la relecture sardonique de l’histoire du 20è siècle faite par les paroles de Sympathy for the devil – que le film permet de connaître par cœur, pour ceux pour qui ce n’était pas encore le cas. La deuxième voie est celle de la saynète faussement documentaire, pour le coup réellement proche du dispositif de La chinoise. Godard quitte régulièrement le studio d’enregistrement pour d’autres mondes clos, créés par lui cette fois : une librairie tenue par des suprématistes blancs, l’interview d’une jeune femme allégorique nommée « Eve Démocratie », un camp de révolutionnaires noirs équivalents des Black Panthers.

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Ceux-ci sont vus deux fois, en premier et en dernier – ils ont donc la plus grande importance. Et ils font le lien avec les Stones : tout d’abord via un speech sur le vol de la musique noire par les blancs à des fins commerciales, et à la fin en affirmant que « Blancs et Noirs ne parlent pas la même langue », bien qu’ils se servent des mêmes mots. Par ces différents moyens (la voix-off, les discours militants), Godard ne nous livre pas un jugement sur les Stones, leurs chansons et leur place dans le monde trouble de 1968. Ce qu’il nous livre est un ensemble d’éléments supplémentaires pour nous faire nous-mêmes notre idée sur la question. Sont-ils d’habiles récupérateurs/plagieurs de formes (les musiques jazz, soul) et de fonds (l’air du temps polémique), ou des passeurs généreux et éclairés de ces choses à un vaste public ? Des marchands, ou des artistes ? Y a-t-il réellement une distinction nette entre les deux ?

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