Rapt, de Lucas Belvaux (France, 2009)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

Au 5 Caumartin, dans la salle 4, cagibi suffocant complètement impropre à la consommation cinéphile : image déformée (surtout pour les films en scope) et son faiblard à moitié couvert par le ronron de l’armoire électrique (ou que sais-je d’autre) attenante à la salle

 

Quand ?

Mercredi soir

 

Avec qui ?

Mon compère de films de festivals (et de crêperies)

 

Et alors ?

 

Rapt est d'une certaine manière le miroir de Vincere que j’ai chroniqué récemment : son thème est aussi passionnant que sa forme peine à nous emballer. En transposant à aujourd’hui le fait divers du kidnapping du baron Empain (datant de 1978), ici renommé Graff, Lucas Belvaux élabore en effet une réflexion sur ce qu’est le pouvoir moderne – le vrai, l’économique et financier – aujourd’hui et ce qu’il fait des hommes, plus que le récit à suspense calibré auquel on aurait pu s’attendre. Ce suspense existe, bien sûr, à travers le fil directeur qu’est la partie de cache-cache et de poker menteur dans laquelle s’affrontent policiers et ravisseurs. Mais ces séquences déçoivent quelque peu car Belvaux ne parvient que rarement à s’y élever au-dessus d’une expression scolaire de la tension grimpante. Une longue scène de filature impliquant voitures, hélicoptère et TGV est ainsi seule à dégager une palpable poussée d’adrénaline.

A ce semi-échec de l’aspect thriller de Rapt, je vois deux causes possibles. Tout d’abord, comme beaucoup d’autres avant – et, aussi certainement que malheureusement, après – lui, Belvaux se fait piéger par la « qualité française », cette forme homogène (dans la lumière, la bande-son, les décors…) mais sans surprise ni risque, et qui finit par tout faire ressembler à un téléfilm haut de gamme. Mais si le réalisateur n’a pas su éviter cette embûche, c’est peut-être en raison de son tempérament d’homme de gauche, qui l’empêche de s’impliquer pleinement dans son récit. Dans ses précédents films, l’empathie de Belvaux envers ses personnages d’origine modeste était manifeste (voire Cavale, Après la vie, La raison du plus faible), et apportait un supplément d’âme qui transcendait franchement l’œuvre. Ici, sous les dorures des hôtels particuliers de l’ouest parisien et des sièges sociaux des grands groupes industriels français, s’installe inévitablement une distance. Laquelle distance est tout à l’honneur de l’éthique d’un cinéaste qui ne s’est pas laissé séduire par le bling-bling de son sujet ; mais joue contre le tempo de son film.

C’était possiblement là la contrepartie inévitable à la finesse d’analyse qui se déploie dans Rapt à l’encontre des occupants de ce monde à part. Ce qui capte le plus l’intérêt de Belvaux, ce sont en effet les effets collatéraux du kidnapping, au premier rang desquels le déballage sur la place publique de la vie privée dissolue (dettes de jeu, maîtresses) de Graff. De victime, celui-ci devient renégat, déchu. Sa faute est d’avoir transgressé les interdits de la religion dont il était l’un des plus puissants apôtres ; celle de l’argent, du profit, de l’entreprise souveraine. L’exigence de pureté imposée hypocritement et autoritairement aux disciples d’une idéologie, voilà un trait caractéristique des différentes religions… Comme le dit le second de Graff, qui sera au final l’exécutant de sa destitution, à l’épouse de celui-ci : un « capitaine d’industrie » (quel terme affreux) doit se tenir à l’écart de telles « frasques ». Et de tous les fidèles de cette religion moderne du libéralisme économique que dépeint Belvaux, Graff est bien le seul à oser l’hérésie d’affirmer une identité propre et un complet libre-arbitre. Deux choses qu’en surface le libéralisme prétend défendre, dans un mensonge éhonté que Rapt expose crûment pour ce qu’il est.

En sous-main du récit officiel de la prise d’otage, en sous-main du film presque, se cristallise donc une autre intrigue, visant à démettre Graff de ses fonctions et honneurs. Cette intrigue passe au premier plan tardivement (trop, sûrement), dans la dernière demi-heure. Belvaux trouve alors enfin un protagoniste sur qui projeter une empathie – Graff devient une victime de plus d’un système carnassier, organisé de telle sorte qu’il y a toujours quelqu’un de plus riche (la scène où la famille de Graff découvre qu’ils n’ont « que » 20 millions d’euros est, à ce sujet, une merveille d’esquisse sociologique et psychologique d’un groupe de personnages) ou de plus arriviste que vous pour précipiter votre chute et servir plus fidèlement la pensée dominante. Et devant la caméra, Yvan Attal trouve enfin, in extremis, une liberté de mouvement et un renversement d’équilibre qui lui permettent d’exprimer son talent d’acteur et de prendre les rênes du film.

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