Riens du tout, de Cédric Klapisch (France, 1992)

Publié le par Erwan Desbois

riensOù ?

A la maison, en DVD zone 2 (venant d’une collection du Figaro, quel déshonneur pour un vrai démocrate comme moi, qui n’ai rien d’un fasciste de merde) exhumé du dessous de la pile des films « à voir »

 

Quand ?

Dimanche soir, il y a huit jours

 

Avec qui ?

Ma femme, et le reste du gâteau d’anniversaire de mon frère la veille

 

Et alors ?

 

Riens du tout est un fossile archéologique qui nous vient tout droit d’un temps révolu. Un peu car il se déroule au début des années 1990, une époque dont l’on avait oublié sans regret les ravages à la décence vestimentaire et capillaire (c’était la queue de la comète de l’exubérance des eighties, et cela avait tout d’une gueule de bois carabinée) ; mais surtout parce que ce premier long-métrage de Cédric Klapisch est aussi le dernier – pour l’instant – dans lequel le réalisateur se fend d’un propos social engagé. Dans ce Riens du tout, il établit son « portrait de groupe de petites gens sympas et qui gagnent à être connus », niche qui est devenue sa spécialité jusqu’à la nausée (L’auberge espagnole, Paris), non pas dans un environnement clos et déconnecté du monde mais dans un grand magasin parisien au nom à peine modifié, les Grandes Galeries. En l’absence d’un Romain Duris venant capter durablement son attention, la caméra de Klapisch nous ballade librement entre la face visible du magasin – ses différents rayons de vente – et sa face cachée – le labyrinthe de couloirs et de bureaux où s’exécutent les tâches administratives.

 

Une blague répétée à plusieurs occasions dans le récit fait dire à un personnage à un autre que « le plus important ici, c’est de bien comprendre la géographie des lieux ». Ironiquement, Klapisch n’applique pas du tout cette règle à son film, qui ne se préoccupe à aucun moment de détailler précisément les contours des cadres (spatial ou hiérarchique) en vigueur dans cet établissement tentaculaire. Riens du tout se tient à distance de ces aspects par trop concrets, ce qui en soit est déjà un acte engagé politiquement puisque Klapisch refuse de la sorte de faire sienne l’une des problématiques centrales d’une entreprise, qui consiste à savoir comment elle fonctionne précisément et ce qu’elle peut y apporter comme améliorations. Le tableau peint par le cinéaste se revendique au contraire comme descendant de l’impressionnisme, voire du pointillisme. Il travaille par petites touches, par saynètes ne s’étendant jamais sur bien longtemps ni ne pénétrant franchement dans l’action. Le contrecoup d’une telle façon de procéder est bien sûr que l’on ne s’implique à aucun moment émotionnellement dans le film, qu’il ne nous bouscule pas mais reste distant, évanescent, tout comme les personnages qui le remplissent. C’est réellement d’un portrait de groupe dont il s’agit, sans qu’aucune tête ne dépasse – même Fabrice Luchini, que les premières minutes installent a priori comme protagoniste principal, se fond progressivement dans l’ensemble à mesure que d’autres figures, initialement anonymes et ignorées, passent au premier plan le temps d’une scène ou deux.

 

Là encore, le geste est incontestablement politique si on l’observe avec le recul nécessaire. Si aucune individualité ne parvient à se distinguer parmi le personnel des Grandes Galeries, c’est parce que tel est le souhait de la direction – avoir sous ses ordres une force de travail indifférenciée et non une somme hétéroclite de personnalités, de tempéraments. Riens du tout nous montre, au travers d’une douzaine d’exemples (et la maîtrise dont Klapisch fait preuve dans l’écriture et la mise en scène d’une telle multitude impressionne, surtout pour un premier film), comment chacun dans son coin s’aménage sa petite bulle d’air pour supporter la rudesse permanente de leur gagne-pain, l’exigence de flexibilité et les vexations dont se fendent les petits chefs. La violence du monde du travail est devenue un véritable objet d’étude et d’attention depuis peu mais tous ses symptômes et causes sont déjà visibles ici, jusqu’à la rapacité jamais assouvie du capitalisme financier. L’absence d’un récit construit et fédérateur au profit d’une multitude d’instantanés imperméables les uns aux autres est une marque de réalisme et de franchise, tout comme l’intonation globalement désabusée, morose du film malgré l’énergie qui s’y déploie scène après scène – et qui ne brasse que du vide. D’aspect mineur tant que dure sa projection, Riens du tout se mue après celle-ci en un murmure léger mais persistant, qui s’accroche dans nos pensées.

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