Source code, de Duncan Jones (USA, 2011)

Publié le par Erwan Desbois

source-4Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Vendredi soir à 22h30, il y a dix jours

Avec qui ?

MonFrère

Et alors ?

 

On ressent forcément un petit pincement au cœur en voyant un metteur en scène aussi prometteur que Duncan Jones (dont je ne recommanderai jamais assez chaudement le brillant premier film Moon) céder dès son deuxième long-métrage aux propositions hollywoodiennes de devenir un rouage de la machine, en acceptant la réalisation d’une série B de commande. Il y a tout de même une contrepartie non négligeable à cette compromission : l’assurance, cette fois, que le film bénéficie d’une distribution en salles1. D’autre part, Duncan Jones a fait preuve d’une pertinence certaine dans son choix, Source code se situant dans le haut de gamme de la science-fiction passée à la moulinette des studios. Le film doit pour cela beaucoup au script écrit par l’inconnu Ben Ripley, qui se place dans les pas d’une référence prestigieuse, le romancier Philip K. Dick. Souvent déprécié, et parfois même franchement trahi par le système hollywoodien, l’esprit de ce dernier transite dans chaque surprise et chaque démonstration d’intelligence apportée par la narration de Source code.

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L’intrigue suit un cheminement en forme de spirale en constante expansion, de la première à la dernière minute. Le déploiement de chaque élément nouveau ouvre sur des questions et des actions nouvelles, qui à leur tour sont développées et font surgir de nouvelles questions et actions, et ainsi de suite. Le film atteint donc rapidement un point au-delà duquel on ne peut plus trop parler de son contenu sans lancer des spoilers à tout-va. Pour s’en tenir à ce qu’il est raisonnable de dire, il est question d’un soldat américain, Colter, enrôlé à son insu dans un procédé expérimental qui pourrait permettre de découvrir l’identité de l’auteur d’un attentat à la bombe dans un train, et ainsi de l’arrêter avant qu’il n’en commette un autre encore plus meurtrier. Le procédé en question, le « Source code » du titre, consiste à faire vivre à Colter les huit dernières minutes avant l’explosion, à la place d’un des passagers évidemment morts dans le drame, dans une sorte de simulation conforme à 100% à la réalité et rejouable à l’infini. Cette idée génialement extravagante est exploitée au maximum de son potentiel par le film, qui heureusement ne perd pas son temps à rester sur la défensive, en pensant devoir se justifier de l’avoir retenue ; mais qui choisit plutôt une stratégie clairement conquérante en accolant à son concept de départ des extensions toutes aussi stimulantes et immodérées. On pense pas mal à Cube, modèle du genre pour ce qui est de l’échafaudage méthodique d’un récit prenant de vitesse les paradoxes pour n’en garder que le potentiel excitant.

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Un effet positif direct de ce pouvoir concédé à la fiction et au suspense est de réduire automatiquement à des proportions anecdotiques le prétexte terroriste de l’histoire. Comme un symbole, l’expression honnie « war on terror » intervient alors que le film s’est définitivement engagé dans une autre voie, autrement plus passionnante au demeurant. On voudrait nous faire comprendre que cette affaire d’attentat n’est rien d’autre qu’un pur MacGuffin directement contraint par notre époque qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Ce qui intéresse véritablement Source code, comme toute bonne histoire de science-fiction, est l’issue de la lutte entre les puissances mécanique et humaine, les deux étant à prendre au sens large : englobant le combat entre le corps humain et la présence toujours plus massive des machines et automates en tout genre, mais aussi la bataille qui fait rage entre les procédures et programmes pragmatiques et inflexibles, et l’aspiration au libre-arbitre qui nourrit l’âme humaine. Dès les premiers plans apparaît devant nos yeux une image numérique à la netteté souveraine qui introduit visuellement, avant même qu’elle soit exprimée verbalement, la chimère de vouloir tout voir, tout comprendre, tout expliquer. Plus tard surviennent les premiers dialogues en dehors du source code, réduits à des instructions militaires sèches, déshumanisées, ne visant qu’à assurer le respect d’une suite d’actions à accomplir.

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Mais très vite, Colter présente face à cela des symptômes de révolte, de contournement. Lesquels sont dans un premier temps instinctifs : il se prend d’affection pour les passagers du train, quand bien même ces derniers ne sont que des recréations virtuelles ; il est de plus en plus atteint par ses morts forcées au bout de chaque séquence de huit minutes, quand bien même celles-ci sont en pratique des game over sans conséquence. Puis, à mesure que le scénario avance, les capacités humaines – d’interaction avec d’autres humains, d’initiative, d’intuition – qui font de Colter un élément irremplaçable du dispositif (car aucun programme informatique ne peut émuler ces facultés) le rendent impossible à placer sous la tutelle complète de la machine, et des processus théoriques suivis aveuglément. Le film passe pour de bon à la vitesse supérieure à l’instant où Colter renverse le rapport dominé/dominant, utilisateur/outil, et emploie les possibilités du code selon ses intentions propres. L’humanité n’est pas soluble si aisément dans la machine. Elle doit être domptée, contrainte à rompre ; ou au contraire se rebeller et reconquérir sa liberté. Tout récit de science-fiction raconte l’une ou l’autre de ces deux histoires. A sa modeste échelle (car le film a tout de même des défauts assez marqués : baisse de rythme sensible dans le deuxième acte, personnages transparents), Source code est un parfait représentant de la seconde catégorie. Un beau récit, sincère, énergique, inventif, d’une émancipation couronnée de succès.

 

1 Moon n’est sorti qu’en DVD en France

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