Sucker punch, de Zack Snyder (USA, 2011)

Publié le par Erwan Desbois

sucker-1Où ?

Au ciné-cité les Halles

Quand ?

Dimanche matin, à 9h30

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Tout d’abord, un bilan : avec Sucker punch, Zack Snyder me donne à la fois tort et raison sur ce que j’ai écrit il y a trois mois à son sujet, dans mon article sur son bidule avec les chouettes. J’y ai affirmé trop vite que Snyder allait devoir « se réfréner maintenant qu’il est un réalisateur (un peu) plus responsable » dans ses excès de mise en scène. Sucker punch montre que pour le réfrènement, on repassera. Par contre, la phrase « il faudrait être de mauvaise foi pour nier le caractère distrayant du spectacle, pour peu que l’on ne prête pas attention à l’intrigue qui lie entre elles les séquences d’acrobaties aériennes » peut être reprise quasiment telle quelle dans la critique de ce nouveau film, à de légers ajustements contextuels près. Ce 50-50 est une bonne manière d’introduire le caractère insaisissable du réalisateur, dont l’inconstance et l’inconséquence, mais aussi le brio et l’audace, inondent Sucker punch – logique, puisqu’il s’agit du premier de ses longs-métrages à être véritablement le sien.

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Après quatre adaptations de matériaux existants et ayant une très forte identité propre, Snyder fait avec Sucker punch son Cinquième élément : un film à grand spectacle, ouvertement fun et prodigue, construit autour d’un scénario qu’il a imaginé dans sa jeunesse. Le résultat est un nanar de classe olympique. Ce verdict s’impose sans discussion lorsque l’on fait la liste de tous les points de la check-list du nanar que le film comprend. Des héroïnes nymphettes uniquement vêtues d’articles pouvant se trouver chez Victoria’s Secret : check. Dans leurs mains, des mitraillettes ou des sabres : check. Dans leurs bouches (et dans celles des autres personnages), des dialogues calamiteux que leur jeu d’actrice problématique est incapable de rattraper : check. Comme décor autour d’elles, un enfermement dans un asile psychiatrique et un bordel : double check. Comme ennemis en face d’elles, un assortiment indifférencié de tout ce qui marche auprès du public ces temps-ci – zombies, orcs, dragons, robots : check. Enfin, il ne faut pas oublier l’élément-clé du nanar grand cru, un scénario-prétexte abracadabrant et qui n’a aucun sens. Celui que Snyder a conçu force le respect. Dans son asile/bordel, l’héroïne Baby Doll – et oui – est capable de numéros de danse qui hypnotisent ses spectateurs. Sauf que ces numéros de danse ont pour support musical des reprises de chansons anachroniques (elles datent toutes d’après l’époque où le film est censé se dérouler), et qu’on ne voit pas l’ombre d’un pas de danse ; à la place, Snyder montre ce qui se passe soi-disant dans la tête de Baby Doll pendant qu’elle danse, et qui revient en réalité à une compilation de fantasmes vidéoludiques bourrins d’adolescent mâle.

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Ceux-ci, qui représentent le clou du show, s’inscrivent également dans une veine nanaresque puisque toutes leurs idées sont copiées de manière fort peu discrète sur d’autres films – Kill Bill, Hellboy, Le seigneur des anneaux,  Matrix… Le scénario de Snyder n’a d’original que le nom. Cependant, il faudrait être de mauvaise foi pour nier le caractère hautement distrayant du spectacle. Snyder est un faiseur d’images numériques et un chorégraphe de mouvements (des personnages mais aussi de la caméra) hors pair. Chacune des quatre séquences d’action parvient à provoquer une adhésion et un émerveillement immédiats, quel que soit le degré de sarcasme généré par les minutes qui précèdent. A part les Wachowski, on ne voit pas qui à Hollywood est en mesure de rivaliser avec Snyder dans ce domaine. L’appel à candidatures est ainsi ouvert pour tenter d’égaler l’attaque du train de Sucker punch.

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Comme tout nanar, Sucker punch a été conçu au premier degré et se savoure essentiellement au deuxième (ou plus). Mais une accumulation d’éléments gênants grippe la machine et rend le film boiteux, moins appréciable et accrocheur que Hell driver. Il y a déjà cette décision inepte d’arranger le film afin qu’il obtienne une classification PG-13 plutôt que R, autant dire quasiment tous publics. Cela revient à murer la trappe d’aération habituelle des nanars déviants, qui est l’outrance sexuelle et sanguinolente. Et à faire ainsi de Sucker punch une nouvelle référence peu enviable, dans le reniement schizophrène des pulsions qui l’habitent : difficile de trouver un film aussi peu érotique avec des plans si nombreux de filles en petite culotte, et aussi distant avec autant de cadavres qui s’amoncellent. Le deuxième point bloquant est l’orgueil exagéré dont fait preuve Snyder. Il croit beaucoup trop sérieusement à la force évocatrice de son intrigue, alors que celle-ci est rendue proche du néant par un twist au rabais ultra-prévisible1 et une conclusion qui annule le peu d’implication émotionnelle créée par le film2. Snyder se croit malin et porteur d’un message puissant, il est en réalité pataud et pédant. Même chose pour son plagiat du concept de Moulin Rouge ! : les standards rock sont très bien choisis (Where is my mind ? des Pixies, Tomorrow never knows des Beatles…), mais leurs réorchestrations et réinterprétations sont plus mauvaises les unes que les autres. Le summum de l’attentat musical est atteint avec le « mash-up » version rap de I want it all et We will rock you de Queen, qui nous vrille les oreilles comme peu de monstruosités peuvent le faire. Oui, Snyder est sans égal comme créateur visuel ; mais par pitié, qu’il s’en tienne à ce rôle d’illustrateur sans chercher à gérer le reste.

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1 [SPOILER 1] : une énième resucée du concept du « film-rêve », genre initialement fort (Fight club, Mulholland drive) mais dont la dégénérescence s’accélère avec sa banalisation et sa gadgétisation dans ses derniers avatars –  Shutter island, Inception, Black swan

2 [SPOILER 2] : l’héroïne finit lobotomisée, et la seule à s’en sortir est celle que le récit n’a eu de cesse de présenter sous un jour négatif…

Publié dans cinéma US

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