The insider, de Michael Mann (USA, 1999)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

A la maison, en DVD zone 2

 

Quand ?

La semaine dernière, après que The informant ! m’a donné envie de revoir pour la énième fois ce chef-d’œuvre

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Chez Michael Mann, les premiers plans sont régulièrement mémorables et donnent le ton du récit à suivre – voir Ali, Miami vice. C’est encore le cas dans The insider (Révélations en français), qui s’ouvre sur une vue subjective aveugle, car masquée sous une cagoule. La sensation d’oppression générée par cette non-vision est maximale, tandis que sa symbolique va servir de fil rouge à l’ensemble d’un film montrant une force invisible et tentaculaire – le lobby du tabac – s’échiner par tous les moyens possibles à obturer le savoir du public (au sens de « la société publique ») sur ses méfaits et manipulations que menacent de divulguer Jeff Wigand, un ex-chercheur du fabricant de cigarettes Brown&Williamson, et Lowell Bergman, le journaliste d’investigation télévisuelle – à l’émission 60 minutes, notre Envoyé spécial en beaucoup plus influent – qui l’accompagne dans sa lutte.

 

Tout comme il déroutait le biopic dans Ali, dans The insider Mann s’écarte ostensiblement des attentes et des méthodes habituelles des films de whistle blower (« donneur d’alerte »), le nom donné à ces employés qui prennent le risque de se dresser seul contre leur société ou leur hiérarchie pour en dénoncer les mauvaises pratiques et les scandales secrets. La trame rectiligne et cousue de fil blanc de la révélation du complot et du sentiment d’indignation rebattu qui va avec n’intéresse pas le réalisateur. Celui-ci voit surtout dans cette histoire vraie – le témoignage de Wigand a été la clé des poursuites fédérales conclues par l’amende record de 246 milliards de dollars payés par les sociétés du tabac – la possibilité de raconter les événements qui ont pu conduire à l’improbable rencontre entre Wigand et Bergman, puis à leur éloignement. Mann insuffle ainsi une dose massive de suspense dans un genre qui d’ordinaire en manque sérieusement. Ce que Wigand a à dire est en effet maintenu pendant plus d’une heure dans l’angle mort du récit, avec pour effet de redoubler la tension déjà automatiquement présente – en raison, d’une part, des intimidations qui transforment à petit feu la vie de Wigand en un enfer et, d’autre part, des réticences de ce dernier à collaborer avec Bergman (réticences qui ne font qu’attiser sa curiosité de journaliste).

Toujours de manière comparable à Ali, The insider ne se pare pas d’émotions surfaites et de manichéisme prémâché. Le premier acte du film, jusqu’à la concrétisation du témoignage, est extrêmement sobre et tendu, collant en cela au professionnalisme d’un de ses héros (Bergman, qui ne fait tout ce temps que ce pour quoi il est payé) et au tempérament introverti de l’autre – Wigand, qui vit son cas de conscience en solitaire, sans laisser personne pénétrer ses pensées. Les tons austères retenus par le directeur de la photographie Dante Spinotti (bleu et vert sombres, gris, noir) et le potentiel claustrophobe de la mise en scène de Mann, qui use du grand angle et du format cinémascope à des fins d’isolement (et ici, d’enfermement) de ses personnages, soutiennent à merveille cette intention de crispation. Même chose en ce qui concerne les performances des deux interprètes principaux, Al Pacino et Russell Crowe (surtout Russell Crowe, complètement et volontairement éteint derrière les cheveux blancs, les lunettes et l’embonpoint), dont le penchant naturel pour l’excès est canalisé, adapté aux besoins du film.

Mann lâche la bride aux deux hommes pour la deuxième moitié de son histoire, à couteaux tirés, qui voit l’ex-employeur de Wigand porter son ultime assaut sur le front le plus inattendu : non plus le droit, mais la télévision. Ils retournent en effet à leur avantage la règle d’or du système capitaliste libéral, qui veut que chacun ait son prix. L’attaque au portefeuille réussit là où les offensives procédurales avaient échoué, et la peur de perdre des millions par dizaines suffit à faire reculer la chaîne qui décide de ne plus diffuser l’interview de Wigand. Et une fois de plus, le spectateur se retrouve confronté à un suspense imprévu et d’une extrême violence psychologique – les vérités du whistle blower vont-elles être exposées ? Il n’est même pas question de gagner la bataille, mais simplement de pouvoir la disputer ; sachant qu’en plus de lui couper son moyen d’expression, Brown&Williamson cherche à réduire à néant sa crédibilité en l’agressant sur le terrain des mœurs.

Ce que The insider révèle au grand jour en filigrane de cette double riposte est que la société américaine, en se basant sur la toute puissance de l’argent et de la morale protestante irréprochable, favorise inévitablement les puissants et les corporations face aux individus isolés et marginaux, même lorsque les premiers sont en tort. Il est alors approprié de revenir sur la première séquence du film, qui laisse en y repensant un goût très amer – et délibéré. Elle montre les journalistes assurer à un ennemi déclaré du « peuple américain » (le Hezbollah) une liberté d’expression qu’ils ne pourront garantir à Wigand, dont les propos sont pourtant autrement moins polémiques. L’écœurement qui rôde autour de la conclusion faussement positive du film (si l’on s’en tient aux faits, l’interview est diffusée et le lobby du tabac condamné) ne s’arrête pas là puisque, si l’on gratte un peu, on se rend vite compte que le sauvetage de la respectabilité et donc des déclarations de Wigand ne se fait que grâce aux contacts de Bergman au sein des rédactions du Wall Street Journal et du New York Times, soit des passerelles inaccessibles au premier venu. La diffusion de l’émission complète, a priori le climax du récit, est d’ailleurs réduite au rang de non-événement. De même, aucune retrouvaille entre Wigand et Bergman, émaillée d’effusions de joie et d’excuses, n’est au programme ; la relation a minima qui s’était forgée entre les deux hommes n’ayant logiquement pas résisté à la rupture subie de leur contrat moral implicite.

Quelle est alors la fin de The insider ? Un plan formellement similaire (un panoramique conclu par un ralenti) à un autre qui apparaissait dans les premières minutes et qui montrait Jeff Wigand quitter pour la dernière fois et en anonyme l’immeuble où il travaillait. A la fin du parcours, c’est Lowell Bergman qui fait de même, trahi à son tour dans les espérances qu’il avait placées dans son métier. A l’échelle choisie par Michael Mann pour la traiter, l’histoire de The insider est celle de deux hommes honnêtes et volontaires – des hommes bons, s’il en existe – brisés par le système même qu’ils souhaitaient ardemment améliorer. Pas étonnant qu’on finisse la projection avec une grosse boule dans la gorge.

Publié dans michael mann

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Captain Zissou 30/04/2010 17:22


En tant que fan de Michael Mann, je ne peux que saluer le travail de rédaction. Même si mon avis diffère sur certains d'entre eux.

A bientôt !