The town, de Ben Affleck (USA, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

town-1Où ?

Au Max Linder, où le film passe de manière assez surprenante – peut-être un choix de dernière minute pour faire suite, plus tôt que prévu, à la ressortie de Avatar à laquelle la salle s’était associée il y a deux semaines de cela et qui s’est soldée par un échec commercial total

Quand ?

Samedi midi

Avec qui ?

Mes deux compères d’UGC, et de Max Linder (duh !)

Et alors ?

 

Une carrière d’acteur établie principalement sur la base d’une belle gueule, suivie d’une deuxième vie en tant que réalisateur d’œuvres plus ambitieuses et complexes : Ben Affleck marche dans les traces de Clint Eastwood. Cela ne veut pas dire qu’il se hissera au niveau d’excellence de ce glorieux prédécesseur, mais telle qu’elle se présente pour le moment sa mue impressionne et réjouit déjà. The town reconduit les techniques et les humeurs qui ont fait leurs preuves dans le précédent détournement de polar réalisé par Affleck, l’excellent Gone baby gone, ce qui autorise à parler sans plus attendre d’une filmographie cohérente, aux thèmes et fils directeurs clairs et assurés.

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Le scénario de The town, comme celui de Gone baby gone, a pour colonne vertébrale une intrigue traditionnelle de série B : le jeu de cache-cache mortel entre une équipe de braqueurs de banques et de fourgons blindés, et le FBI. Les scènes de fusillades et de poursuites correspondant à chaque nouveau forfait du gang sont exécutées de manière tout à fait correcte (on est à Hollywood), mais c’est en sachant se détacher régulièrement de l’action pour observer plus attentivement les personnages et leur environnement que The town étoffe sensiblement son propos. Il se hisse au niveau de Heat, référence obligée dans le genre, et même le surclasse. Pas parce qu’il fait mieux – la romance entre Douglas, le chef de file des voleurs, et Claire, une femme inconsciente de ses méfaits, n’est en soi ni plus ni moins efficace que celle développée dans le film de Michael Mann –, mais parce qu’il fait plus. A l’exception des agents du FBI (j’y reviendrai), tous les personnages sont intégrés à leur cadre de vie plutôt qu’isolés dans une bulle scénaristique qui les priverait de toute interaction avec le monde. La town du titre est ce qui est le monde pour eux : le quartier populaire de Charlestown à Boston. A travers les individus dont il suit les aventures, The town relate en réalité une histoire de ce quartier ; et à travers cet exemple, il décrit avec une grande acuité les rapports de force entre autorité officielle et autorité informelle dans les zones délaissées par la première.

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Le film y gagne une portée universelle, bien au-delà des frontières de son genre et de son américanité. Les mécanismes qu’il expose fonctionnent dans tous les endroits du monde où à force de ne jouer que du bâton (la répression policière) et jamais de la carotte (l’investissement financier, la lutte pour réduire les inégalités), l’État légitime et ses représentants perdent l’ascendant moral au profit de groupes ouvertement criminels, mais plus prévenants à l’égard des habitants du quartier, de la cité, de la région. Vue sous cet angle, l’absence de caractérisation des deux enquêteurs du FBI prend tout son sens. Du point de vue des habitants de Charlestown, ceux-là n’existent qu’au travers de leurs attributs professionnels : l’uniforme, le badge, l’arme de service. Il est donc logique que le scénario n’aille pas voir derrière cette façade. Seuls les interprètes (Jon Hamm de Mad men, Titus Welliver de Lost), sous-exploités, en souffrent, mais en aucun cas le film dans son ensemble.

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[spoiler alert dans le paragraphe qui suit]

A l’inverse, tous les autres personnages sont très bien servis. Affleck montre une nouvelle fois qu’il sait, principalement par une grande attention aux détails, transformer des agents de scénario en êtres dont les destins et les sentiments propres nous engagent directement. Le bras droit de Douglas, James, en est un remarquable exemple. Initialement cliché de la petite frappe décérébrée et agissant uniquement selon des pulsions bestiales (selon le modèle offert au monde par Joe Pesci dans Les affranchis puis Casino), il développe scène après scène une psychologie plus fouillée qui le rend humain, attachant presque. L’épilogue de son histoire sublime le cliché sur lequel il est construit – le gangster encerclé qui préfère mourir plutôt que se rendre et retourner en prison – grâce à ce travail au long cours mené en amont, et à un dernier insert brillant : avant de se redresser pour son baroud d’honneur qu’il sait sans issue, James attrape un gobelet lâché sur le trottoir par un passant pendant la fusillade pour y boire une dernière gorgée de soda avant sa mort. Le talent de Jeremy Renner (révélé dans Démineurs) est aussi pour beaucoup dans la réussite de ce personnage, de même que tous les choix de casting d’Affleck pour leurs rôles respectifs. On trouve sur un même pied d’égalité au sein de cette distribution des vieux baroudeurs et des petits nouveaux, des hommes (Pete Postlethwaite, Chris Cooper) et des femmes (Blake Lively, à son avantage dans un contre-emploi radical par rapport à  Gossip girl). Parmi ces dernières, Rebecca Hall apporte une réelle profondeur au personnage de Claire, et rend d’autant plus valide le dilemme moral qui est le sien et sur lequel The town repose essentiellement. En penchant au final elle aussi en faveur des brigands et de leur action, alors qu’elle vient de ces classes supérieures des beaux quartiers qui soutiennent par nature l’ordre établi, Claire enfonce le clou du message subversif du film – dans la continuité, là encore, de Gone baby gone qui se concluait de même sur l’affirmation d’une position politique indocile.

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