Tornade de séries TV (2/4) : The wire saison 3, économie et politique fiction

Publié le par Erwan Desbois

La saison 3 de The wire, membre du cercle très restreint des séries pouvant prétendre au titre de meilleure série de tous les temps (et qui, au fait, a enfin droit depuis la rentrée à une diffusion hors câble ou satellite en France : sur… France Ô), marque une rupture avec les deux précédentes. Celles-ci avaient pour épine dorsale une intrigue de grande ampleur, dans le lit de laquelle venaient s’intégrer les altérités et accidents de chacun : la traque d’Avon Barksdale dans la saison 1, le démantèlement du trafic à l’œuvre sur les docks dans la saison 2. Par manque d’inspiration, ou peut-être par volonté de ne pas se laisser enfermer dans l’application d’une formule intouchable, la troisième saison suit la direction opposée en ayant presque autant d’intrigues qu’elle a de personnages. En ayant choisi de conserver tous les protagonistes de sa première saison, quelle que soit leur évolution, The wire a désormais des pions placés à presque tous les échelons des administrations politique et policière de la ville de Baltimore, ainsi qu’au sein de l’économie souterraine de la drogue. Les quelques cases vacantes sont remplies par de nouveaux venus – un conseiller municipal à l’ambition dévorante, un ex-détenu qui hésite entre se ranger et replonger dans les guerres de gangs, etc. – rapidement hissés au niveau des piliers de la série par la qualité d’écriture de celle-ci (exactement comme Lost savait elle aussi le faire).

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La réussite de cette troisième saison est d’autant plus grande que la maîtrise du récit choral par les créateurs du show est à son zénith. Chaque épisode est une mosaïque épatante, constituée de dizaines d’éclats de scènes pour la plupart très courts, qui naviguent de manière incessante entre l’ensemble des strates de la ville à laquelle la série a accès. Il est rarissime qu’un personnage, même de second plan, n’apparaisse pas dans un épisode, et il est presque aussi rare que ses actions soient simplement du remplissage sans intérêt. Grâce à ce procédé, le récit devient plus important que les individus qui le font, et c’est bel et bien la ville de Baltimore en tant qu’entité propre et animée qui est le personnage principal de la saison. La politique est son cerveau – déficient – et les économies formelle et informelle ses poumons. Au fil des épisodes, on voit se répandre en cascade, depuis les hautes sphères jusque dans la rue, l’impact des décisions prises dans l’un ou l’autre de ces domaines. Avec un tel éventail de points de vue à sa disposition, The wire est en mesure de montrer comment, à l’échelle d’une ville, d’une communauté, rien n’échappe à la complexité, à l’ambiguïté, à l’amoralité.

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Le pan de la saison consacré à la prise de pouvoir de la politique du chiffre et de la communication, avec statistiques et conférences de presse à tout-va, dans le travail policier en est un superbe exemple, qui de plus résonne fortement avec la tendance actuelle ici en France. La rupture entre les premiers échelons de la chaîne de commandement et les équipes de terrain est exposée dans toute sa désolation. Et sa traduction sous forme de fiction donne naissance à une piste de scénario dont les développements sont pour le moment (j’en suis à sept épisodes sur douze) exceptionnels. Le major d’un district gangréné par la drogue prend, sans en informer quiconque, l’initiative de délimiter une zone franche au sein de laquelle la consommation et la vente de stupéfiants sont tolérés. Cette réponse excessive à une requête qui l’est tout autant – faire baisser les chiffres de la criminalité à très court terme, et sans moyens supplémentaires – produit l’effet escompté : des statistiques flatteuses, et le retour à la quasi normale dans des rues désormais libérées par les dealers. Mais en concentrant en un même endroit les populations les plus démunies, les plus marginales, et les plus féroces, la zone franche surnommée « Hamsterdam » crée un véritable enfer sur Terre – la séquence où l’on visite celui-ci dans les pas de Bubbles est la plus dure, la plus horrifiante qu’une série a jamais portée sur l’écran de télévision. A ce point de la saison, le dilemme de la réponse globale, au niveau de la société, à apporter au problème de la drogue reste entier et insoluble. La ségrégation des participants au trafic de drogue vis-à-vis du reste de la population provoque autant de mal que leur maintien au cœur de la cité, même si c’est par des voies et sur des victimes différentes. Quel est le point limite jusqu’où il est tolérable de poursuivre l’expérience ? Et quelles hypothétiques autres alternatives peuvent être considérées, si tant est que la volonté politique soit au rendez-vous ? To be continued…

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Publié dans séries TV

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