Twin Peaks, au bout du chemin

Publié le par Erwan Desbois

peaks-4Où ?

En alternance chez moi, et chez mon compère de cinémathèque (qui du coup est plutôt devenu mon compère de Twin Peaks en 2009), à qui des amis et moi avions offert l’intégrale de la série en DVD

Quand ?

En 2009, et mercredi dernier pour les trois derniers épisodes

Avec qui ?

Déjà dit !

Et alors ?

 

L’art de la série TV est tellement l’esclave des caprices de ses mécènes que les œuvres menant à une conclusion cohérente et accomplie sont rarissimes. Bien sûr, il faut aussi prendre en considération le fait qu’une bonne part des créateurs de séries ne se posent jamais cette question du dénouement. Mais ceux qui le font n’ont aucune assurance d’avoir gain de cause, aussi couverts de succès soient-ils. Le succès est d’ailleurs souvent leur ennemi, comme ce fut le cas pour The X-files (la fin de la septième saison qui devait être celle de la série, rapiécée au dernier moment pour tirer sur la corde deux années de plus) ou 24, évidemment faite pour ne durer qu’une saison, jusque dans l’admirable épilogue de celle-ci ; mais au concept bien trop juteux pour que le diffuseur accepte cette évidence.

 

Pour imposer son idée de fin, il vaut donc mieux être en perte de vitesse – mais en partant de suffisamment haut pour être en mesure de négocier autre chose qu’un dépôt de bilan abrupt et à effet immédiat. Aux côtés de Lost et de sa date de fin fixée trois ans et demi à l’avance, Twin Peaks peut faire office de cas d’école. Le double buzz attaché au nom d’un de ses deux cerveaux, David Lynch (qui restait alors sur le succès de Blue velvet et la Palme d’Or de Sailor et Lula), et à son concept de départ en forme d’énigme – Qui a tué Laura Palmer ? – a rapidement fait de cette série l’une des entreprises majeures de son temps. Un statut consolidé épisode après épisode par la qualité rare de façonnage de ceux-ci tant Twin Peaks était, et est toujours même après l’âge d’or du genre du début des années 2000, une des séries les mieux écrites et les mieux mises en scène qui soient. Car Twin Peaks rend criante la fainéantise qui tient lieu de norme dans les séries TV, en étant réellement écrite – le ton sans cesse changeant entre le suspense, le badinage absurde, l’horreur pure, le soap-opera… – et réellement mise en scène. Le format 4/3, que l’on s’est résigné à force à voir comme le plus trivial qui soit, est revitalisé de manière spectaculaire dans des cadrages déstabilisants de par leur profondeur ou bien leur largeur de champ, ainsi que par leur capacité à engloutir les personnages dans des décors trop grands, trop remplis ou au contraire trop vides. Dans ces cadres naissent à chaque épisode des visions fantasmagoriques, obsédantes ; le gros plan inaugural sur le visage serein, mystérieux et encore saisissant de beauté de la défunte Laura Palmer est ainsi rien de moins qu’inoubliable.

 

peaks-2Cet état de grâce mérité a brusquement pris fin lorsque ABC, le diffuseur, réclama la révélation de l’identité du meurtrier dans le but de booster l’audience. Bien qu’étant contre l’idée de lever ce mystère, Lynch et son compère Mark Frost s’exécutèrent brillamment avec un triptyque d'épisodes d’une maestria de mise en scène totale – de ce point de vue, c’est effectivement le point culminant de Twin Peaks. Mais cette stratégie à courte vue priva les scénaristes d’un objectif, voire même d’une légitimité car la seule chose qui liait entre eux les protagonistes de la série était Laura Palmer. Une fois son héritage et son souvenir soldés une fois pour toutes, Twin Peaks est devenue l’équivalent d’un poulet dont l’on a coupé la tête et qui continue à courir au hasard. Les épisodes qui suivent directement la révélation sont laborieux, voire pénibles pour certaines intrigues malgré l’intégration de guest stars talentueuses (David Duchovny, Billy Zane, David Lynch lui-même) et un état d’esprit de plus en plus potache et délirant. Les auteurs répondent alors par le rire au démantèlement de leur inestimable édifice. Ils passent le temps en attendant des heures meilleures.

 

Une dizaine d’épisodes après avoir déclenché l’incendie, les pompiers pyromanes de ABC déclarent Twin Peaks zone sinistrée et annulent sa diffusion. Lynch et Frost, portés par le soutien des très nombreux fans du show, obtiennent six épisodes pour clore la deuxième saison. Après le dénouement de façade des épisodes 15 et 16, qui ne répondait qu’à une interrogation superficielle, c’est l’occasion pour les deux hommes d’offrir à cette histoire sa véritable conclusion, celle qui porte en elle le propos de la série, ce avec quoi elle avait pour but de nous abandonner au bout du chemin. C’est également dans une telle conclusion que se révèlent les desseins réels des auteurs envers leurs personnages – ce qui se résume pour la plupart d’entre eux à « pas grand-chose ». Lynch et Frost font littéralement le vide autour du héros Dale Cooper (l’agent du FBI, interprété par Kyle MacLachlan, chargé d’enquêter sur la mort de Laura), seul parmi les vivants à revêtir une quelconque importance. Mais pas seul parmi les âmes, celles de la défunte Laura Palmer et du maléfique Bob étant dans cette dernière ligne droite comme dans tout le reste de la série les véritables pôles d’attraction et de décision.

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Deux citations essaimées en amont du grand final orientent le spectateur dans le sens voulu par les créateurs de Twin Peaks : « See the other side, hear the other side » (Saint Augustin), et « Nous ne connaissons pas la nature, mais la nature vue à travers nos moyens de perception » (Heidegger). Le commandement de Saint Augustin est mis en pratique par la série dans son dernier quart d'heure, qui nous emmène avec Dale dans « the other side », l'autre monde, ici nommé la Loge Noire. Notre perception de ce lieu est en tous points difforme, car nos moyens de perception humains y sont inopérants. Les sons nous arrivent altérés (par la technique du backmasking : les dialogues sont enregistrés à l’envers par les acteurs, puis joués à l’envers par rapport à leur enregistrement), la continuité des images est brisée en permanence – organisation des pièces, mouvements et positions de leurs occupants… Même l’aspect de ces derniers est anormal, fait d’enveloppes corporelles marginales dans notre monde (le duo du Nain et du Géant) ou ne correspondant pas à celles qu’on leur connait : Laura Palmer est différente, Annie et Caroline (l’actuel grand amour de Dale et l’ancien) se confondent à des degrés changeants. Dans ses longs-métrages, Lynch nous emmène fréquemment dans de tels niveaux alternatifs de réalité (Lost Highway, Mulholland Drive, Inland Empire…), toujours représentés par des lieux de spectacle ou leurs coulisses – ici encore, les épais rideaux rouges derrière lesquels il faut se glisser – et toujours hantés par des puissances ténébreuses et malignes. Mais c’est dans Twin Peaks, grâce à l’étalement dans la durée que permet la série TV, qu’il nous maintient le plus durablement dans ce lieu inhospitalier au possible. Notre méconnaissance des règles qui le régissent se fait encore plus sentir, augmentant d’autant le malaise qui nous saisit.

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Chez Lynch, la survie d’un personnage versé dans cet autre monde dépend de son statut : humain, Fred devient fou dans Lost highway ; fantomatique, Nikki triomphe dans Inland Empire. Dale est un humain supérieurement intelligent et ouvert spirituellement ; mais il reste un humain. Plus que sa ruine en soi, c’est le cheminement vers celle-ci qui glace le sang devant l’épilogue de Twin Peaks. Il est dit un peu plus tôt dans la série que deux Loges existent : la Noire et la Blanche, respectivement liées aux forces de la peur et de l’amour. Mais de la Loge Blanche, on n’en voit nulle trace à quelque moment de la série – alors que la Loge Noire, en plus d’exister effectivement, possède au moins deux décalques dans le monde réel (le repaire du tueur Windom Earle, le casino One Eyed Jacks). Et ce n’est en définitive pas tant la peur que l’amour qui mène Dale à sa perte dans le dédale de la Loge Noire, et fait de lui l’égal du père maudit de Laura (un rapprochement matérialisé par leur rencontre dans un des couloirs de la Loge). Si la possibilité de l’amour, en même que son temple la Loge Blanche, ne sont rien de plus que des illusions élaborées par la Loge Noire, la vision de notre monde que cela implique est d’un pessimisme terrible, insoutenable. [Et appuyé par les destins quasiment tous violemment tragiques des personnages annexes de la série].

 

Publié dans david lynch

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Dje 12/01/2010 19:57


Que dire de plus, superbe mise en perspective de la série. Je concorde en tout point avec cette analyse :). Chapeau bas Maestro.