Vanilla sky, de Cameron Crowe (USA, 2001) ; et quelques mots sur Jerry Maguire, du même

Publié le par Erwan Desbois

vanilla-22Où ?

A la maison, en DVD zone 1 acheté dès sa sortie (soit il y a bieeeeeennnnn longtemps)

Quand ?

En novembre dernier pour Vanilla sky, et pendant les vacances de Noël pour Jerry Maguire

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Les remakes de films, a priori, c’est le mal – sauf modalités exceptionnelles (l’auto-remake vingt ans plus tard par Hitchcock de son Homme qui en savait trop, par exemple). Dans ces conditions, les remakes hollywoodiens représentent logiquement le mal absolu. Mais toute règle a ses exceptions, et Vanilla sky en est une éclatante. Cameron Crowe, cinéaste catalogué indie (Singles, Presque célèbre) et par conséquent loin de représenter un choix évident pour prendre les commandes d’un film de genre flirtant avec la science-fiction, a précisément retourné cette incertitude en un avantage. Du Abre los ojos d’Alejandro Amenabar, thriller hybride parano et futuriste inspiré dans son idée de départ et mineur dans son déploiement, il a tiré un surprenant et fascinant film-somme.

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La science-fiction et le suspense n’en sont plus l’unique finalité mais des éléments parmi d’autres, des tremplins pour se projeter vers des horizons autrement plus vastes. Une phrase du commentaire audio de Crowe synthétise sa folle ambition : « to get inside the mind of a man ». La formule concerne le héros du film, David Aames ; mais à travers lui c’est aussi l’esprit du cinéaste qui se trouve scruté et révélé à l’écran. Un tel transfert est inévitable à partir du moment où Crowe décide de traiter Aames comme un être perméable à la pop culture de toute la deuxième moitié du vingtième siècle. Cette optique est rendue possible par le concept inventé par Amenabar pour Abre los ojos, rebaptisé ici « Lucid Dream ». Sans en dévoiler toute la teneur, disons juste qu’il offre l’opportunité de rendre explicites toutes les références culturelles qui influent sur la personnalité d’un individu, sans ébranler la cohérence de l’univers réel dans lequel celui-ci évolue.

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Crowe n’est pas allé chercher très loin les éléments de pop culture à prêter à David Aames : la musique et le cinéma dont il est question sont ses propres péchés mignons. Parler de sujets que l’on connait et que l’on aime est encore le meilleur moyen de les traiter correctement et de trouver des choses pertinentes à leur faire dire, surtout quand on a une culture aussi étendue que Crowe sur ces deux arts. Entre ses mains, Vanilla sky devient un monumental panorama de cinquante ans de musique pop/rock, agrémenté de quelques haltes cinéphiles personnelles tout à fait recommandables. Et ce qui lui donne tout son sel est que loin d’être dans le name dropping ou dans l’exhibition vaine de ses préférences, Crowe utilise chacune de ces citations pour raconter l’histoire de David Aames, et lui donner du sens. Des Beach Boys (Good vibrations) à Joan Osborne (One of us), des Rolling Stones anciens (Heaven, 1981) au U2 le plus récent (Wild honey, paru juste avant le tournage du film), de John Coltrane à Sigur Ros, tout y passe et tout est à sa place. La musique peut aussi agir par des voies dérivées : une couverture d’album de Bob Dylan, une discussion sur le Beatle que l’on préfère (plus, concernant les Beatles, une chanson inédite dont s’est fendue Paul McCartney pour boucler la boucle au cours du générique de fin, et mettre en paroles et en accords de guitare une partie des sentiments charriés par Vanilla sky).

J’ai gardé pour la fin de ce paragraphe le grand rôle joué dans le modelage du film par les compositions d’un des groupes majeurs d’aujourd’hui, Radiohead. On apprend dans le commentaire audio que leur album Kid A passait en boucle sur le tournage ; et deux chansons, Everything in its right place et I might be wrong, interviennent dans le récit. Leur structure complexe et leur timbre tiraillé, anxieux, ont effectivement imprégné la nature intrinsèque du film tout entier.

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Les univers de cinéma arpentés par Crowe participent grandement à faire de Vanilla sky nettement plus qu’un thriller horrifique. Cette facette existe bien, dans la dernière ligne droite du film, où elle est remarquablement explorée – voir le cauchemar à double fond de David, ou le cadre de la grande explication finale. Mais avant cela, Vanilla sky naît et s’épanouit dans des environnements tout à fait différents. Les esprits de Billy Wilder (le mentor absolu de Crowe ; celui-ci reprend d’ailleurs une de ses expressions dans son commentaire audio, à propos du second rôle Jason Lee : « un acteur dramatique capable de comédie ») et d’Howard Hawks veillent sur le premier acte, chronique douce-amère allègrement menée de la naissance d’un amour, qui s’accompagne de l’extinction d’un autre. Puis c’est vers la Nouvelle Vague, et plus particulièrement Truffaut, que se tourne explicitement la section médiane du récit où l’ivresse des premiers temps s’estompe et laisse la place à la conscience de la vulnérabilité de l’amour. Mixer des influences aussi disparates pousse le long-métrage à progresser sur un fil tendu au-dessus du vide. Et la seule attitude qui peut alors empêcher la chute est la fuite en avant, l’érection de la prise de risque et de l’insouciance comme uniques règles à suivre.

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Or la prise de risque de Crowe est justement maximale. Le réalisateur indie et naturaliste qu’il est s’est adjoint les services d’un directeur de la photographie reconnu pour ses talents de modelage de l’image (John Toll – Braveheart, La ligne rouge), et lui a laissé une grande latitude sur la plupart des scènes ; celle, esthétiquement époustouflante, de la boîte de nuit en est la plus belle illustration. Crowe lui-même s’est livré à des expérimentations tout à fait inattendues de sa part (le tournage d’une même scène avec les deux actrices, Cameron Diaz et Penélope Cruz, afin de pouvoir ensuite la fragmenter à l’envi au montage et la rendre ainsi formidablement inquiétante), et a ainsi entraîné ses autres compagnons d’aventure sur la même pente. Sa femme Nancy Wilson, en charge des thèmes musicaux originaux, s’est lancée dans des triturations – voire des atomisations – en tous genres de ses compositions ; Tom Cruise a apporté des films d’enfance personnels pour les intégrer au montage de l’épilogue. Et bien sûr, l’apport de l’acteur est principalement notable dans son assentiment à être supplicié et défiguré, lui l’idole planétaire, l’icône de la réussite totale des années 1980-1990 – à lui seul un pan entier de la pop culture. Dans Vanilla sky, Cruise est activement complice du déboulonnage de son mythe, un geste qu’il reproduira sensiblement un an plus tard, pour bien enfoncer le clou, dans Minority report.

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On ne sait si ce panorama culturel débordant composé par Crowe se suffirait à lui-même, car il est en permanence soutenu – et sublimé – par un questionnement profond : à quoi ressemble l’amour en cet âge de la pop culture ? « L’amour » étant ici à prendre au sens large, car représenté sous ses formes diverses : amour non partagé (celui de Julie – Cameron Diaz pour David Aames), amour coup de foudre qui jaillit en une nuit (entre Sofia – Penélope Cruz et David), mais aussi amour fraternel – David et Brian (Jason Lee) – et amour filial, entre le psychologue interprété par Kurt Russell et David. Cette dernière expression est observée dans les deux sens, dans une relation qui démontre l’investissement de Crowe dans son sujet : le psy traite David comme un fils, et David reconstitue à travers lui une figure de père aimant telle qu’il n’en a jamais eu. Toutes ces liaisons sont creusées dans la durée, écrites et filmées avec ferveur. Elles constituent le socle qui justifie toutes les extravagances du scénario, ainsi que l’unique mystère dont la résolution importe réellement. A la fin du parcours de David, plusieurs théories restent valides pour décrypter les dysfonctionnements de sa vie (Crowe en fait la liste dans les dernières minutes de son commentaire) ; mais ce qui est bel et bien certain est l’existence, et la puissance, des sentiments éprouvés par les différents personnages et qui ont motivé leurs conduites.

Ce mélange d’un juste bilan d’un demi-siècle de culture, d’une audace irrésistible et d’une saisissante compréhension des émotions a mené Vanilla sky aux portes de mon top 10 de la décennie. Disons qu’il en est le premier ou le second des absents.

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Avant Vanilla sky, Cameron Crowe et Tom Cruise avaient collaboré pour la première fois sur Jerry Maguire, le film précédent du réalisateur. Beaucoup moins aventureux dans sa forme plastique que Vanilla sky, Jerry Maguire l’était tout de même dans son scénario qui, de la même manière que Où sont passés les Morgan ? récemment, ambitionne de remettre au goût du jour les recettes des comédies romantiques des années 1940-1950. Il s’agit là, de façon assez transparente, du film par lequel Crowe cherche à rendre hommage à son modèle Billy Wilder (auquel il souhaitait d’ailleurs donner un petit rôle, mais Wilder refusa) et à s'acquitter de tout ce qu’il lui doit. C’est une Garçonnière en mode mineur, mais réellement charmante. Jerry Maguire raconte en prenant savoureusement son temps (2h10) comment deux adultes pétris de qualités et de défauts vont finir par être en mesure de s’aimer, après avoir surmonté les épreuves peu glamour qui jalonnent leur quotidien personnel et professionnel. Renée Zellweger est une nouvelle Shirley MacLaine parfaite et fidèle. Tom Cruise, lui, n’est bien sûr pas Jack Lemmon – l’emploi serait plutôt tenu par l’inénarrable second rôle Cuba Gooding Jr. Mais Cruise donne là un premier aperçu de ce qui sera sa ligne de conduite dans les années qui suivront (Vanilla sky, Minority report et autres). Car déjà dans Jerry Maguire, sa vie de rêve se fait consciencieusement détruire jusqu’à le laisser, au bout d’une heure de film, esseulé et rincé. Ce qui lui donne finalement un certain air de famille avec les personnages interprétés par Jack Lemmon.

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Publié dans blockbusters déviants

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Gotham ton univers impitoyable 25/02/2010 21:29


Effectivement, entre ce commentaire, et celui de "Almost Famous", j'adore les commentaires audio de C. Crowe.


Erwan Desbois 25/02/2010 23:37


Par contre celui de "Jerry Maguire" est sans intérêt (Crowe et ses acteurs rigolent comme des baleines à chacune des blagues de leur film)