billy wilder

Samedi 10 octobre 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 (le dernier du coffret de dix reçu pour Noël l’an dernier !)

 

Quand ?

Lundi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Monté autour du duo Dean Martin (l’un des membres du Rat Pack de Sinatra & co.) – Kim Novak (pour toujours l’insaisissable blonde de Vertigo), Embrasse-moi, idiot n’a pas l’aura d’autres films de Billy Wilder dont les acteurs sont des fidèles du cinéaste – Jack Lemmon, Shirley MacLaine (La garçonnière, Irma la Douce) – ou des stars éternelles – Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud et Sept ans de réflexion. En matière de doigté dans l’échafaudage du scénario et d’audace dans son propos, il tient pourtant la dragée haute à plus d’un des longs-métrages cités plus haut. Par sa folie douce, ses excentricités, son emballement que rien n’arrête, la complexité de ses ramifications et sa grivoiserie mi-joyeuse mi-grinçante, l’argument de Embrasse-moi, idiot évoque le climat agité et le ton des pièces de Feydeau. La comparaison ne tombe pas loin de la réalité géographique des choses, puisque Wilder et son coscénariste I.A.L. Diamond sont allés chercher une pièce italienne (L’ora della fantasia) pour servir de base à leur réjouissant délire.

Embrasse-moi, idiot fonctionne selon un principe d’inversion des rôles entre les personnages qui, de manière amusante, s’étend également à leurs interprètes. Dean Martin et Kim Novak sont les grands noms du casting, mais leurs personnages sont en définitive des seconds rôles à la fonction scénaristique tout à fait utilitaire. L’enjeu-prétexte à résoudre en concerne d’autres qu’eux : le couple Orville – Zelda (Ray Walston et Felicia Farr), où le premier aimerait bien devenir célèbre grâce aux chansons de variété qu’il compose sans avoir à sacrifier son mariage dans l’affaire. Pourquoi ce risque ? Car l’opportunité unique qui se présente quand le célèbre crooner Dino (Dean Martin) passe en ville se double d’un danger majuscule puisque le Dino en question est un coureur de jupons invétéré et apprécierait de passer du bon temps avec la belle Zelda… Sur les conseils d’un ami, Orville décide donc de remplacer pour la nuit son épouse par une prostituée, Polly – Kim Novak (qui n’apparaît du coup que peu de temps avant la mi-film). En plus d’être reléguées au second plan, nos deux stars annoncées se voient de plus priées de composer avec des rôles peu en phase avec leur statut, prostituée un peu ronde pour elle et caricature corrosive de soi-même pour lui. Cette autodérision qui est exigée – et obtenue – d’eux deux participe au côté cabotin et spirituel du film.

Le scénario de Embrasse-moi, idiot suit fidèlement la recette classique et jamais mise en défaut du duo Wilder-Diamond. La première partie prend tout son temps pour fixer les bases du récit de manière détournée, à coups de gags à fragmentation – une première explosion suivie à terme de répliques imprévisibles et pas moins hilarantes. Et quand le spectateur commence à voir se dessiner le tableau d’ensemble et à se lancer dans des conjectures sur le point d’arrivée visé, les deux compères donnent brusquement un coup de volant nous menant droit sur une route comprenant deux surprises de taille : cette voie est bien plus sentimentale que la première, et a été tout aussi bien préparée à notre insu. Derrière les complots alambiqués à voix basse, derrière les pulsions primaires de jalousie ou de luxure, derrière les duperies réciproques se tisse une histoire d’amour(s) tendre, délicate, terre-à-terre à laquelle il est aussi difficile de résister que dans La garçonnière. Un peu moins parfait que ce dernier, Embrasse-moi, idiot a tout de même son petit truc à lui qui le rend spécial : la virtuosité avec laquelle Billy Wilder traite l’adultère et le libertinage, non pas comme quelque chose de condamnable mais au contraire de profitable et plaisant. La vision du monde est donc adulte (rien n’est tout blanc ou tout noir), sa traduction en film est enfantine (des blagues à tout-va), et le mélange est parfait.

 

Par Erwan Desbois
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Jeudi 2 juillet 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 du coffret Billy Wilder de Noël (il ne reste plus qu'un film après !)

 

Quand ?

Mardi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Encore plus que du musical dont il est l'adaptation, Irma la douce est issu de l'alliance improbable des deux longs-métrages de Billy Wilder qui le précèdent : La garçonnière et Un, deux, trois. Le cinéaste réunit le duo Jack Lemmon - Shirley MacLaine du premier, dans une configuration sentimentale similaire (ils s'aiment, mais lui est beaucoup trop introverti et elle trop extravertie pour que leur couple fonctionne réellement avant la toute dernière scène) ; et il les plonge dans l'ambiance de cartoon débridé et dans le cadre européen - l'une et l'autre étant sûrement liés, Wilder n'ayant jamais caché à quel point il trouvait les américains coincés - du second film. Du Berlin réaliste de la Guerre Froide dans Un, deux, trois, on passe dans Irma la douce à un Paris populaire de carte postale, dont la gouaille et le folklore volontairement appuyés à outrance s'accordent avec l'explosion de couleurs vives, chimériques, dont le réalisateur a recouvert son premier film à ne pas être en noir et blanc.

La couleur la plus marquante du film est précisément la plus improbable d'entre elles : le vert fétiche d'Irma, dont elle use sans retenue pour la décoration de son appartement, pour le ruban qui orne la tête de sa chienne Coquette, pour ses vêtements et sous-vêtements en dentelle. Si nous nous trouvons en mesure d'être au fait de la couleur des dessous du personnage, c'est en raison de sa profession. Irma est une des prostituées de la rue Casanova, dont toute l'activité tourne autour de ce commerce, à l'ombre du grand marché d'alimentation qu'étaient encore les Halles à l'époque. L'évolution du rôle écrit par le duo Wilder - Diamond pour la brillante Shirley MacLaine entre La garçonnière et Irma la douce accompagne la libération des mœurs qui commence à percer à cette époque. Dans La garçonnière, elle était soumise au bon vouloir de ses amants et rendue dépressive par cette absence de contrôle sur sa propre existence ; dans Irma la douce, la voici fièrement émancipée financièrement et sexuellement, et libre de mener sa vie comme elle l'entend sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. De fait, dans la seconde moitié du film, le principal ressort du scénario sera l'incapacité du mâle lambda joué par Jack Lemmon, Nestor Patou (n'est-ce pas là l'un des meilleurs noms de personnage comique auxquels il est possible de penser ?), à accepter cette situation d'égalité des sexes, voire de domination féminine (une problématique que Wilder reprendra dans Avanti !, encore une fois situé en Europe).

Avant d'aboutir à ce fil directeur, il y a dans Irma la douce une de ces savoureuses expositions à rallonge dont seul Wilder avait le secret. Plutôt que de simplement et hâtivement présenter les protagonistes et leur milieu pour entrer au plus vite dans le vif du sujet, le cinéaste fait précisément de cette présentation le vif du sujet en transformant des embryons de péripéties en digressions étincelantes traitées comme s'il s'agissait de films à part entière. La transition en deux temps faisant passer Nestor Patou de flic à mac d'Irma - d'abord perdre la place de flic, puis gagner celle de mac - s'étale ainsi sur trois-quarts d'heure prodigieux d'inspiration comique, au cours desquels les traits de génie fusent sans discontinuer. Ceux-ci peuvent se nicher dans des détails de décors et d'accessoires, dans des répliques foudroyantes, ou encore dans ces gags à double détente, qui font rire une première fois lorsqu'ils sont mis en place, qui se font oublier tandis que nous sommes mitraillés d'autres blagues... et qui explosent une seconde fois, le plus souvent pour clore une scène sur une note inouïe. Les billets glissés par les prostituées dans le képi de Patou en guise de pot-de-vin en sont un parfait exemple.

Les bobards tire-larmes racontés par Irma à ses clients qui rythment le générique de début, la rafle menée en solitaire par Patou contre l'ensemble des prostituées de la rue Casanova, son combat à mains nues « épique » contre Hippolyte le Bœuf, le précédent mac d'Irma, comptent au nombre des séquences construites sur ces bases ; leur enchaînement ininterrompu est peut-être bien ce que Wilder a écrit de plus génial. Le revers de la médaille d'une telle démonstration est qu'une fois placé sur ses rails plus prévisibles et plus cadrés, le film marque forcément le pas en comparaison. Il y a encore de très bonnes choses dans ce deuxième acte : le grimage de Lemmon en lord anglais est bluffant, et les séquences muettes de pur comique visuel au marché des Halles tout autant que les cuites de Coquette au champagne sont hilarantes. Mais rien à faire, les attentes immenses engendrées par la prodigalité du début sont alors déçues. Heureusement, la fin du film est le siège d'un virage complet vers le pur délire débarrassé de tout souci de réalisme - évasion de prison à base de barreaux écartables à mains nues, résurrection au milieu des flots de la Seine, dédoublement de personnalité. Ce feu d'artifice comique ne respectant plus aucune convention ni ligne de conduite redonne à Irma la douce le coup de fouet nécessaire pour conclure en beauté.

 

Par Erwan Desbois
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Dimanche 24 mai 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 1 Criterion

 

Quand ?

Il y a deux semaines

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Billy Wilder a toujours eu en lui un naturel cynique et misanthrope, y compris dans ses comédies (La garçonnière) et ses romances (Avanti !), où ce mélange des genres fait tout le sel d'œuvres finalement complexes et douces-amères. Avec quelques autres films noirs (Assurance sur la mort, Sunset Blvd.), Ace in the hole est l'un des rares exemples où ce cynisme et cette misanthropie sont exposés frontalement, sans filtre. Wilder déroule sans tergiversation son scénario et ses personnages à partir de sa foncièrement viciée situation de départ. Soit un homme, Leo Minosa, piégé sous un éboulement dans une mine au fin fond du désert du Nouveau-Mexique ; son épouse Lorraine qui lui porte aussi peu d'amour qu'à leur cadre de vie, et qui compte bien profiter de ce coup du destin pour repartir de zéros (ceux du pactole avec lequel elle prévoit de se tirer) ; et pour compléter le triangle, un journaliste opportuniste - pour dire le moins -, Chuck Tatum, qui cherche à exploiter l'événement pour en tirer un scoop à même de le ramener en haut de l'affiche.

 

L'emballement de la machine infernale du drame est très bien agencé, avec les décisions malheureuses des protagonistes comme uniques facteurs d'aggravation. Le calvaire du prisonnier de la montagne est ainsi prolongé au-delà du nécessaire pour les seuls besoins du conte tragique de Tatum ; lequel a pour principal effet secondaire difficilement manquable un obscène barnum festif - littéralement, avec grand-roue et manèges - et médiatique se déroulant enflant sans discontinuer juste à l'extérieur de la grotte. La tension énorme des rapports humains (en particulier entre Tatum et l'épouse déloyale, à la relation d'amour-haine fascinante de brutalité), et la fuite en avant dans des méthodes méprisables de tous ceux ayant quelque chose à tirer de cette affaire, sont soutenues par une interprétation sans faille. La performance la plus évidente est celle de Kirk Douglas, à qui Wilder demande de faire exactement ce qu'il sait faire - surjouer, serrer les dents, exorbiter les yeux. Mais c'est bien la méconnue Jan Sterling qui propose la composition dont l'on se souvient, en faisant à l'écran de Lorraine le personnage féminin atypique et remarquable qu'elle avait tout pour être sur le papier. Délivrée du carcan scénaristique qu'est l'amour porté à un homme, et sans sentiment de devoir quoique ce soit à son mari pourtant entre la vie et la mort, Lorraine est une femme libre, autonome, un pont entre les femmes fatales condamnables des films noirs (ce qu'elle n'est pas, n'ayant rien manigancé a priori contre son mari) et les féministes des décennies à venir.

Ace in the hole est de plus parcouru par des visions grandioses de cinéma, la plupart édifiées autour de l'opposition entre le sentiment violent de claustrophobie à l'intérieur de la mine et le remplissage obscène de l'espace infini du désert au dehors. Wilder use de tous les moyens visuels imaginables (les plans larges de l'étendue désertique noire d'activité humaine sont vertigineux) pour appuyer là où ça fait mal, pile sur ce point de fracture entre le vital et le superficiel, l'héroïsme - Leo accepte peu à peu sa mort probable avec philosophie, en se croyant toujours aimé de sa femme - et l'égoïsme dans leurs formes les plus pures. Pour des raisons plus formelles, l'ultime plan du film est également mémorable, conclusion idoine de ces deux heures de hargne hystérique.

Alors, où est le (petit) problème qui fait de Ace in the hole une œuvre légèrement moins satisfaisante que d'autres du cinéaste ? Précisément dans cette absence de nuance qui mène à une absence de surprise, de rupture ; en quelque sorte à un « ronron » du cynisme. On ne s'ennuie jamais, loin de là, mais on ne se sent pas non plus bouleversé, plongé dans le doute face aux comportements des personnages ou à leurs destins. Le film est lancé sur des rails prévisibles, ne prend jamais de chemin de traverse. Et bien qu'elle soit captivante comme j'ai pu le dire plus haut, l'alchimie entre Kirk Douglas et Jan Sterling n'a pas cette excentricité, cette ouverture sur la folie qui permettait à Assurance sur la mort (Fred MacMurray face à l'immense Barbara Stanwyck) et à Sunset Blvd. (William Holden face à l'encore plus immense Gloria Swanson) de nous prendre à revers.

Le double DVD concocté par Criterion est une des très belles réussites de l'éditeur, qui a regroupé sur le second disque un ensemble complémentaire et exhaustif d'interviews d'archives - Kirk Douglas, le coscénariste William Newman - et de documentaires - un long et superbe portrait de Billy Wilder par le critique français Michel Ciment, réalisé en 1980.

Ces suppléments nous apprennent de très intéressantes choses sur le film, nous font profiter des saillies dont Wilder est coutumier (« The only thing that I hate more than not being taken seriously is being taken too seriously ») ; mais le meilleur bonus de l'édition est peut-être bien son livret de 4 pages, présenté sous la forme d'un quotidien de l'époque et comprenant une excellente analyse de Ace in the hole. L'idée qui y est développée selon laquelle Tatum et Lorrain seraient à ce point cyniques et violents pour étouffer leur gêne d'être vivants et libres alors que Leo est piégé dans la mine me plaît beaucoup ; de même que le rapprochement fait avec la mauvaise conscience potentielle de Wilder d'avoir échappé à Auschwitz alors que toute sa famille y a péri.

 

Par Erwan Desbois
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Mercredi 14 janvier 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2


Quand ?

Mardi soir


Avec qui ?

Ma femme


Et alors ?


Un, deux, trois peut être considéré comme un Billy Wilder mineur, surtout venant après Certains l'aiment chaud et La garçonnière ; mais des films « mineurs » comme cela, nombre de réalisateurs aimeraient pouvoir les faire ne serait-ce qu'une fois dans leur carrière. Il y a deux guerres à l'œuvre dans ce long-métrage. Sur le papier, et à l'écran, la Guerre Froide qui est alors on ne peut plus chaude - la crise des missiles à Cuba est alors pour dans un an. Il faut être aussi dingue, aussi génial et aussi européen que Wilder pour tirer du conflit entre américains et russes un film aussi futile, hilarant et euphorique.



Poussant l'art de la caricature à son paroxysme, Billy Wilder et son coscénariste I.A.L. Diamond personnifient les deux idéologies antagonistes par des représentants fictifs cumulant tous les défauts : d'un côté MacNamara, un cadre dirigeant de chez Coca-Cola républicain convaincu, arrogant et cynique (James Cagney, monté sur ressorts dans un contre-emploi irrésistible) avec dans les pattes une ado godiche pourrie gâtée et qui fait de la stupidité une discipline olympique. De l'autre Otto, un jeune membre idéaliste du parti communiste, recrachant mot pour mot les discours de propagande même les plus indéfendables, et un trio de commissaires politiques qui ne pensent qu'à prendre du bon temps et encaisser les pots de vin. Comme souvent chez Wilder, une des innombrables répliques dévastatrices qui cadencent le film peut être reprise pour résumer le tout en une phrase : « the situation is hopeless, but not serious ».



L'autre guerre qui se joue dans Un, deux, trois met aux prises Wilder et Diamond avec la pièce de théâtre qu'ils adaptent pour l'occasion. Ils se tirent le plus souvent des pièges classiques de la transposition théâtrale au cinéma, grâce au choix de tourner en extérieurs dans Berlin et à la frénésie allant crescendo qui est imprimée au jeu des acteurs. Le mélange des deux éléments fait en particulier merveille dans la longue séquence d'extraction par MacNamara de Otto vers Berlin-Ouest, depuis la prison de Berlin-Est... où MacNamara lui-même s'était arrangé pour que Otto croupisse. Autour de ce morceau de bravoure digne des plus grands moments des Marx Brothers, il arrive à Un, deux, trois de peiner un peu plus pour masquer ses origines scéniques : va et vient de personnages dans un décor figé, bons mots qui existent plus pour eux-mêmes que pour la progression du récit (et qui du coup tombent à plat). Voilà de quoi faire un Wilder mineur ; mais sûrement pas un film devant lequel on boude son plaisir.

Par Erwan Desbois
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Vendredi 2 janvier 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 (et oui, coffret Billy Wilder, encore et toujours)


Quand ?

Mardi soir


Avec qui ?

Seul


Et alors ?


En 1972, Billy Wilder n'a plus Hollywood à ses pieds comme dix ans avant lors des succès de Certains l'aiment chaud ou La garçonnière. Au contraire même, la production pleine d'embûches et la réception catastrophique de La vie privée de Sherlock Holmes l'ont envoyé vers une pré-retraite moyennement désirée, à cheval entre l'Europe (ce Avanti !, puis Fedora en Allemagne) et deux ultimes pochades avec son duo complice Jack Lemmon et Walter Matthau (The front page et Buddy buddy). Loin des faveurs du centre du monde cinématographique, Wilder n'en a cependant pas perdu son talent d'auteur.


L'exil en Italie, plus précisément sur l'île paradisiaque d'Ischia (la petite sœur plus tranquille de Capri, au large de Naples), qui accompagne la réalisation de Avanti ! est en effet pour lui l'occasion de délivrer l'une des œuvres anti-américaines les plus intelligentes qui soient. Wilder envoie pour cela au front son plus fidèle acteur, Jack Lemmon. Ce dernier joue le rôle d'Armbruster, un américain symbolisant toutes les valeurs productivistes et matérialistes de son pays - une évolution logiquement plus âgée, et forcément plus aigrie, du personnage encore insouciant et rieur qu'il incarnait douze ans plus tôt dans La garçonnière. En vieillissant, il est devenu l'équivalent calculateur et acerbe de son patron d'alors, Sheldrake. Et si Wilder s'amuse à forcer le trait, c'est bien sûr pour que le choc de la confrontation avec la légendaire dolce vita napolitaine soit encore plus ravageur pour Armbruster et pour nos zygomatiques.


Le prétexte à cette rencontre entre un homme et une culture est la mort soudaine du père d'Armbruster dans un accident de voiture pendant ses vacances annuelles à Ischia. La stratégie de la lenteur que Wilder et son co-scénariste I.A.L. Diamond se plaisent tant à appliquer fonctionne à la perfection une fois de plus au cours du premier acte du film, organisé en trois grandes séquences qui développent chacune au maximum leur potentiel comique avant d'en arriver à la révélation scénaristique qui les sous-tend. C'est tout d'abord un échange burlesque de vêtements dans un avion - car Armbruster n'a pas eu le temps de se changer entre la nouvelle apprise sur un parcours de golf de la mort de son père et l'arrivée à l'aéroport ; puis un brillant ping-pong verbal à trois entre Armbruster, le gérant de l'hôtel à Ischia et une mystérieuse jeune femme, Pamela - dont l'on apprend finalement qu'elle est la fille de la maîtresse cachée du père du héros, morte avec lui ; et enfin, après déjà 40 minutes de film, la découverte des deux corps par leurs enfants dans une morgue improvisée dans l'église locale (« The walls are that thick. It's the coolest place in town »). Avanti ! atteint alors pour la première fois ce point de perfection où l'humour et l'émotion s'entremêlent merveilleusement, sans que l'un des deux n'abîme l'autre.



Cet état de grâce se retrouvera une seconde fois plus d'une heure plus tard, à l'attaque du dernier acte, lorsque Armbruster et Pamela scellent leur passion naissante par un baiser aussi tardif et tendre que celui de La garçonnière. Alors, effectivement, avant d'en arriver là le film est passé par des détours scénaristiques inutiles ou traînant en longueur ; quant au troisième acte, il enfreint la règle édictée par Wilder lui-même selon laquelle les événements qui se produisent alors doivent découler naturellement de ce qui a précédé et non surgir de nulle part. Mais tout est pardonné : le général américain bouffon qui débarque alors de son hélicoptère est une source intarissable de blagues décapantes sur les USA (« Greece is more on the left, my general » « What ?!? Not while I'm at the Foreign Office ! »). Et le plaisir pris par Wilder à détailler tout ce qui fait le charme de l'Italie, sa langue chantante, sa gastronomie divine, son soleil resplendissant, en bref son invitation à la joie de vivre, est purement irrésistible. Le choix d'une fin douce-amère plutôt que d'un plat happy-end est un dernier pied-de-nez narquois à l'Amérique : Armbruster, et à travers lui tous ses compatriotes, est trop affairé à gérer son business et celui du monde - qui n'en demande pas tant - pour s'autoriser à profiter réellement de la vie pendant plus qu'un mois par an.



Par Erwan Desbois
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Dimanche 28 décembre 2008

Où ?

A Rodez, là où j'ai eu les 2 coffrets de Billy Wilder (10 films de l'un de mes 3 cinéastes préférés) pour Noël


Quand ?

Lundi soir


Avec qui ?

Ma femme, ses parents, ses sœurs


Et alors ?


La garçonnière (The apartment, en VO) est pour moi l'un des plus beaux films qui existent. Le talent de Billy Wilder - et n'oublions pas son fidèle co-scénariste, I.A.L. Diamond - y est à son zénith, dans l'écriture et la mise en scène d'une intrigue douce-amère (l'expression « sweet and sour » est explicitement formulée dans le film ; une des nombreuses private jokes que celui-ci recèle). Celle-ci implique des personnages anonymes et pourtant inoubliables, car sublimés par le regard porté sur eux. Bud Baxter (Jack Lemmon) est un employé parmi 31259 au siège new-yorkais d'une compagnie d'assurances. Le soir, il reste plus tard que les autres à son poste car il « prête », sans trop avoir le choix, son appartement à quelques uns de ses supérieurs qui chacun leur tour y batifolent un soir de la semaine avec leur maîtresse. Bud y gagne même une promotion lorsque la combine arrive aux oreilles de Sheldrake (Fred MacMurray, boute-en-train à nouveau employé par Wilder dans un superbe contre-emploi, après Assurance sur la mort), grand manitou de la société.



En parallèle, Bud se met presque par hasard à flirter avec une liftière, Fran Kubelik (Shirley MacLaine). En plus de la description acerbe et oblique des relations dans le monde du travail capitaliste ultra-hiérarchisé, vues avec le recul du regard de l'immigré qu'est resté Wilder, cette tempérance dans la romance est la deuxième trouvaille géniale de La garçonnière. Il n'est jamais question entre Fran et Bud de coup de foudre ou de découverte miraculeuse de l'âme sœur. Tous deux ont déjà eu leur lot de déceptions amoureuses aux fins tragiques, qui les rendent immunisés contre ce genre de sentiments - et la dernière déception en date est encore en cours pour Fran, embarquée dans une aventure adultérine sans réelle fin heureuse envisageable avec... Sheldrake, qu'elle voit... dans l'appartement de Bud.



Schématiquement, le dilemme du film se résumerait donc selon le point de vue de Bud à « lose the girl or lose the job » (comme le dit la jaquette du DVD anglais). Mais le talent légendaire d'écriture de Wilder et Diamond fait que cette alternative n'apparaît explicitement qu'au bout d'une première heure parfaite, et que sa résolution nécessite une seconde heure plus que parfaite. Au sein de celle-ci, les superlatifs viennent même à manquer pour qualifier le dernier tiers qui s'ouvre après la tentative de suicide de Fran, et au cours duquel la temporalité du film est brusquement resserrée en réponse à une soudaine urgence, la plus importante - trouver une raison, un soutien pour continuer à vivre.



Le secret du succès du film est que son duo créateur s'intéresse moins aux armatures du script qu'à l'humanité des personnages. Wilder et Diamond prennent devant nos yeux le temps de donner à chacun une présence crédible, qu'ils soient collègues de bureau, voisins de palier ou protagonistes centraux du récit. Tous sont développés avec le même soin, et participent à créer un univers cohérent et chaleureux. La garçonnière traite certes de pulsions suicidaires, d'avilissements professionnels et d'anonymat déprimant dans la plus grande des villes, mais conserve toujours en façade un sourire convaincu. Et il n'est pas question là d'une niaiserie à la Disney, mais d'une technique de survie face à la dureté du monde. Des fois, Billy Wilder déprime (Sunset boulevard, Ace in the hole) ; d'autres, comme ici, il est déterminé et dynamique. Il transmet alors cet état d'esprit à ses personnages via ce qu'il sait faire de mieux - imaginer des situations et répliques percutantes et euphorisantes. Le couple de voisins de Bud, leur opinion critique sur la vie qu'ils présument dissolue du héros et dans le même temps leur grande bienveillance à l'heure d'aider Fran et par ricochet Bud en est un remarquable et ravissant exemple. L'épilogue et ses mélanges de situations déjà exposées auparavant dans le film, avec à chaque fois le choix de la solution la plus pertinente pour les personnages ET efficace pour le récit (la bouteille de champagne plutôt que la balle de pistolet, une partie de cartes plutôt qu'une déclaration d'amour cruche), en est un autre, encore plus étonnant.


Une troisième manière d'opérer contre la douleur est le délire désopilant et increvable auquel s'adonnent les deux scénaristes autour de la tournure américaine « wise » (traduction relative, par une proposition plutôt qu'un suffixe : « en termes de »), laquelle est exploitée à toutes les sauces comiques qui soient, jusqu'aux plus absurdes - « So you hit the jackpot, eh kid? I mean Kubelik-wise » - aux plus alambiquées - « As far as I'm concerned you're tops. I mean, decency-wise and otherwise-wise ». Mais le plus beau et inoubliable des « wise » est le suivant, qui illustre à merveille cette œuvre merveilleuse qu'est La garçonnière :


« That's the way it crumbles... cookie wise ».

Ce qui est quand même autrement plus chic que de simplement dire « c'est la vie ».

Par Erwan Desbois
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