horreur et science-fiction

Dimanche 18 octobre 2009

Où ?

Au ciné-cité les Halles

 

Quand ?

Lundi soir, en avant-première (le film sort en France le 4 novembre) introduite par le réalisateur en personne

 

Avec qui ?

Ma femme et mon frère

 

Et alors ?

 

S’il est une chose sur laquelle Richard Kelly mérite la considération de tous jusqu’à ses détracteurs les plus virulents, c’est sur sa capacité à se donner à chaque nouveau projet (Donnie Darko, Southland Tales et maintenant cette Box) le matériau narratif et visuel nécessaire pour mener à bien l’ambition qui semble être à chaque fois la sienne : réaliser le film ultime du septième art. Le point pouvant alors faire débat est son degré d’approche de cet objectif inatteignable, mais cette constance dans la mégalomanie le place pour le moment sur des bases uniques ; puisque même des grands mégalos comme Kubrick ou Tarantino ont réalisé des films sciemment mineurs ici et là. Surtout qu’en plus de viser haut, les longs-métrages de Kelly ont en commun d’être éminement personnels – y compris The box, que l’on anticipait pourtant comme un retour au bercail hollywoodien (adaptation d’une nouvelle de science-fiction de Richard Matheson d’une redoutable efficacité de série B, Cameron Diaz en tête d’affiche star) après le chemin de croix que fut la gestation de Southland Tales.

 

Le texte de Matheson, « Button, button », n’est en définitive qu’un prétexte, au potentiel pompé jusqu’à la dernière goutte avant même qu’on ait atteint la demi-heure de film. La nouvelle se prête bien à ce genre de trahison car elle se résume principalement à un point de départ (un inconnu vous remet une boîte avec un bouton ; si vous appuyez sur le bouton, un inconnu meurt et vous touchez un million de dollars) et à une fin abrupte – l’héroïne appuie sur le bouton, et une (mauvaise) surprise l’attend en plus de la valise de cash. Libre alors à celui qui s’approprie le sujet de broder comme il lui chante entre ces deux bornes, et d’inventer sa propre surprise finale tant qu’elle reste déplaisante. Or inventer et broder, Kelly sait faire. Il ne sera malheureusement pas possible d’en faire état dans cette critique, au risque de déflorer les multiples secrets et bifurcations enfantés par le cerveau prolixe du réalisateur – par exemple que la boîte est en réalité une ***, la face visible d’un complot plus vaste impliquant des *** réalisant des ***. Deux choses sont sûres, on ne s’ennuie pas une seconde devant The box et on ne risque à aucun moment de deviner ce que nous réserve la scène suivante.

Un élément que l’on peut se permettre de fournir sans crainte est que Kelly situe son intrigue précisément en décembre 1976. La raison contextuelle à cela, qui apparaît assez vite (les sondes Viking partant à la recherche de traces de vie sur Mars), n’efface jamais complètement l’impression de coquetterie un peu vaine propagée par ce choix de date. Et ce malgré toutes les – bonnes – justifications qu’elle amène, tel le fait que les objectifs de la NASA n’apparaissent pas plus mystérieux pour un œil néophyte que les moyens techniques mis en œuvre pour les atteindre (tout comme dans le livre Bivouac sur la Lune de Norman Mailer sur la mission Apollo 11) ; soit une illustration parfaite de la troisième loi d’Arthur C. Clarke citée explicitement dans le film, «Any sufficiently advanced technology is indistinguishable from magic ». L’explicite, voilà la légère anicroche qui bride l’énergie de The box. Comme dans Southland Tales, Kelly se montre on ne peut plus net dans ses intentions thématiques, avec bon nombre de dialogues qui ne s’embarrassent pas d’allusions pour colporter le message d’ensemble. Et du coup, comme Southland Tales, The box ne peut reproduire entièrement l’équilibre miraculeux à l’œuvre dans Donnie Darko entre grandiloquence et suggestion, mystère et explications. Le cinéaste se montre cette fois moins enclin à nous laisser vagabonder à l’intérieur de son long-métrage ; il veut à tout prix nous diriger, nous asséner un propos. Peut-être le fait qu’il ne reproduit pas (mais le reproduira-t-il jamais ?) le coup de génie du casting des excentriques Jake et Maggie Gyllenhaal dans Donnie Darko joue-t-il aussi un rôle – Cameron Diaz et James Marsden forment un couple délicat et très touchant, mais ils subissent tout autant que nous les événements du film et ne peuvent lui apporter un supplément d’âme.

Ces quelques regrets évacués, il faut bien dire que The box est sans conteste une œuvre unique et très, très impressionnante. Dans mon article à propos de Southland Tales, je comparais ce dernier au Inland Empire de David Lynch, et en filant la comparaison Donnie Darko à Mulholland Drive. The box est pour sa part un tiers Lost Highway (pour la brusque sortie de route au bout de trente minutes, et le non moins brutal rebouclage final sur le contexte de départ) et deux tiers Twin Peaks, pour tout le reste. Sans rien copier de la surface de la série culte de Lynch, Kelly en a retrouvé l’essence, les fondements en matière d’atmosphère et de dérangement. C’est un mix à base de personnages qui ont tous leur part d’anormalité et relevé d’un va-et-vient ininterrompu entre la peinture du quotidien tranquille d’une petite ville (le lycée, l’usine, les quartiers résidentiels, les mariages…) et de rageuses flambées de fantastique (les saignements de nez, la punition finale), entre l’humour badin – les conséquences de l’inondation de la maison – et la tragédie la plus insupportable – une fois de plus, le final. Kelly mène avec autant d’entrain ces deux pistes antagoniques, et malgré la durée plus concentrée d’un film par rapport à une série, rend convaincants les portraits des multiples mondes qui peuplent son esprit et son scénario.

La virtuosité formelle de Kelly mérite également le parallèle avec celle de Lynch. Le classicisme et la retenue ne sont assurément pas son fort, mais cela importe peu puisque sa quête de brèches vers de nouvelles formes d’expression cinématographique est presque toujours couronnée de succès. Le pari de confier l’écriture de la musique instrumentale du film au duo Win Butler – Régine Chassagne du groupe Arcade Fire, pour faire « du Bernard Herrmann sous acide » selon les mots du cinéaste, est une réussite totale. Loin des envolées lyriques de leurs deux premiers albums, Butler et Chassagne ont composé une bande-son étouffante, qui vient mettre le film sous une cloche où l’air est vicié au point d’en devenir irrespirable. Quant à Kelly lui-même, il atteint son zénith avec une séquence dans une bibliothèque municipale, de course-poursuite / suspense simultané / cauchemar / révélations / confrontation – de tout, quoi. La scène déborde d’idées visuelles (l’utilisation parfaite des grandes pièces vides du bâtiment) et sonores (la scansion naissant du bruit des lecteurs se retournant comme un seul homme, rangée par rangée) tétanisantes qui achèvent de la rendre mémorable. C’est de moments comme celui-là que l’on se souvient quelques jours après la séance, plus que du message désabusé (les humains sont de veaux qui font toujours les mauvais choix et les mauvais sacrifices) martelé avec un peu trop d’insistance.

Par Erwan Desbois
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Dimanche 2 août 2009

Où ?

Au Publicis, cinéma doublement décalé : entre l'excellence de ses installations – l'un des seuls projecteurs numériques de Paris, entre autres choses – et sa programmation résolument « bis » (films d'horreur et comédies absurdes / trash à foison) ; et entre son positionnement idéal sur les Champs-Élysées et sa (non-)notoriété

 

Quand ?

Samedi soir, à 22h

 

Avec qui ?

Mon frère, qui n'était encore jamais venu dans ce cinéma

 

Et alors ?

 

Puisque les blockbusters dignes d'intérêt ne semblent pas être de la partie cet été (dernier exemple de ratage en date, Harry Potter 6), autant reporter notre attention sur leurs petits frères honteux : les films d'horreur gore. Midnight meat train en est un représentant tout à fait (in)convenable, qui mérite d'autant plus un coup d'œil que sa sortie dans les salles françaises est quelque peu miraculeuse. Fini depuis plus d'un an, le film n'est paru qu'en DVD aux USA (et dans de nombreux autres pays) avant de passer au Festival du film d'horreur de Gérardmer, d'où il repartit avec deux prix – et une résurrection, aussi modique soit-elle – cinquante copies en France, dont trois à Paris.

Midnight meat train est adapté d'une nouvelle d'un des grands noms de l'horreur contemporaine, Clive Baker. C'est une limite, car le film ne cherche à aucun moment à transcender cette courte histoire – dont la seule raison d'être est son rebondissement final. C'est aussi et surtout une force, car le film fait un excellent travail à nous mener par le bout du nez jusqu'à ce rebondissement. Pas de concession au politiquement correct, pas de dispersion inutile sur des à-côtés superflus, pas d'arrière-pensée au moment de mettre les deux pieds dans le trash, simplement la fermeté et l'efficacité d'un récit qui sait où il va et comment il y va – tel un métro sur des rails. Tel le métro dont il est ici question, qui file à toute berzingue sous New York sur les coups de 2 heures du matin et à bord duquel le héros se met à suivre tout seul un type, boucher de profession, baraqué et mutique (l'ex-footballeur anglais devenu « acteur » Vinnie Jones, parfait dans ce rôle), qu'il pense être responsable de plusieurs enlèvements. La curiosité est un vilain défaut, et dans un film d'horreur, quand elle est associée au statut de beau gosse casé avec une jolie blonde, elle vous mène tout droit en enfer pour le plus grand régal des spectateurs. Bien fait. [Détail amusant et éloquent quant à leur « délit » de belle gueule : les interprètes du couple de héros ont tous les deux fait un petit tour par la série Nip/Tuck].

Tant qu'il se tient dans les limites du plausible, le scénario assure un rythme allant crescendo suffisamment soutenu, et accompagné de petits pics de stress sanguinolent qui sont les bienvenus (le marteau de boucher dont est armé le tueur fait à chaque fois son effet, mi-burlesque mi-traumatisant). Tout se joue donc dans la dernière bobine, qui se doit de révéler le fin mot de l'histoire, de dispenser une ou plusieurs scènes d'action tranchantes et explosives comme il faut, de nous plonger au cœur du cauchemar horrifique et d'enrubanner le tout avec une touche d'ironie finale. Sans rien dévoiler de ce qui se cache dans certains tunnels désaffectés du métro new-yorkais, la mission est accomplie haut la main par Midnight meat train. Grâce en grande partie à son réalisateur, le japonais Ryuhei Kitamura (et non Baker lui-même, comme il avait pu le faire sur Hellraiser ou Candyman).

Pour son premier film américain, l'homme s'est sérieusement calmé sur les expérimentations formelles en tout genre – filtres, accélérations, travellings circulaires à 360°... – par rapport à ses précédents films, tels Versus ou Godzilla final wars qui finissaient invariablement par devenir à un certain point irregardables. Kitamura exagère certes encore sur les plans de coupe du métro fonçant dans les tunnels (il y en a quoi, trente, quarante dans le film ?), mais la majeure partie du temps il sait s'en tenir à son rôle d'illustrateur et de soutien du script. Son inaptitude à mettre en place une photographie et des cadrages neutres donne une indéniable énergie même aux scènes de transition les plus fades ; son montage cut et son usage de la caméra subjective rendent les meurtres jouissifs ; et son initiative de ne nous donner qu'un aperçu, quasi-impressionniste (un brasier rougeoyant, des ombres qui passent, un monticule de cadavres dans la pénombre...), du monde infernal où nous mène le Midnight meat train place le film pile à la bonne distance entre le soufflé qui se dégonfle – ne pas en montrer assez – et le ridicule involontaire – en montrer trop.

 

Par Erwan Desbois
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Dimanche 28 juin 2009

Où ?

En DVD zone 2 anglais, réédité l'an dernier dans une version director's cut agrémentée de nouveaux bonus (documentaire et commentaires audio).

 

Quand ?

Le week-end dernier

 

Avec qui ?

Seul

 

Et alors ?

 

Le buzz qui avait entouré Dark city au moment de sa sortie il y a un peu plus d'une décennie, déjà sérieusement entamé par la déferlante Matrix sur le même terrain du film d'anticipation visionnaire et paranoïaque l'année suivante, est définitivement de l'histoire ancienne. La preuve en est la sortie en catimini l'été dernier de cette édition DVD director's cut en Angleterre - DVD qui semble bien ne jamais devoir voir le jour dans une version française. Jusqu'au bout, Dark city aura donc pris à revers la machine commerciale hollywoodienne, et s'y sera brûlé les ailes. A l'opposé des montages inédits gadgets qui ne servent qu'à booster les ventes de n'importe quel DVD de blockbuster dès la première édition, cette version longue est une réelle renaissance de la vision originelle du réalisateur Alex Proyas ; mais elle sort bien trop tard.


De la même manière, il y a douze ans de cela, Proyas avait tenté contre vents et marées de mener à l'écran son ambitieux et sans concessions script de jeunesse. Au terme d'une production chaotique, relatée dans un documentaire inédit qui accompagne le film sur ce DVD (changement de studio, budget serré et dépassements de tournage), Proyas se retrouva avec sur les bras une voix-off imposée par le studio - car les spectateurs ne comprenaient pas tout dès le début... mais ils s'en accommodaient très bien - et une diffusion en salles massacrée, qui fit du film un four au box-office. L'accueil fut meilleur en Europe, grâce au passage hors compétition à Cannes, et les qualités évidentes de Dark city lui ouvrirent une belle deuxième vie en DVD. Cette director's cut aurait dû être la troisième, car elle change effectivement le long-métrage de manière non négligeable, en y réintégrant des éléments intéressants - la fille de la prostituée rencontrée au début par le héros, les empreintes digitales en forme de spirales... - et en se débarrassant de l'introduction en voix-off. Même lorsque l'on connaît le film sur le bout des doigts, l'effet de ce retrait est indéniable : les plans inauguraux de la voûte étoilée et des immeubles de la ville, le sourire énigmatique du Docteur Schreber (génial Kiefer Sutherland), le démarrage soudain du générique transporté par le thème spectaculaire de Trevor Jones prennent alors une toute autre dimension, menaçante et vertigineuse.

A revoir le film « à froid », certaines choses dans Dark city paraissent approximatives, surtout dans la conduite du récit. Obsédé par sa propre vitesse, celui-ci délaisse le développement de ses personnages secondaires, ne prend pas toujours la peine de bien poser les tenants et aboutissants de son fil directeur, et à l'opposé se lance soudainement sur des chemins de traverse (le Stranger à qui l'on inocule des souvenirs du héros humain, le final à la Akira) explorés plus profondément qu'il ne serait nécessaire. Ces carences ôtent une partie de l'enthousiasme débordant éprouvé à la première vision du film ; mais elles ne ternissent pas le principal, à savoir l'inépuisable pouvoir d'évocation qui se dégage de Dark city. Les autres suppléments, documentaires et commentaires audio, apportent un éclairage fructueux sur cette force, issue tout droit de l'univers fourmillant, disparate et à double fond créé en même temps que le film.


Un univers dont les ascendances et les populations alimentent quantité de conjectures se rattachant à des questions philosophiques fondatrices et intemporelles. Tel intervenant déclare ainsi dans les bonus que la ville de Dark city est à la fois un cocon nourricier et une prison ; elle est l'horizon ultime de ses habitants, comme cela était le cas avant la révolution industrielle, quand voyager même sur quelques kilomètres constituait un luxe. Tel autre insiste quant à lui sur la manière dont la quête d'identité de ces habitants schizophrènes malgré eux (puisque leur vie change du tout au tout chaque jour) résonne avec les errements du monde occidental contemporain réel. Lequel monde est finalement lui aussi l'objet d'un contrôle et d'un « tuning » quotidien par les responsables marketing et autres spin doctors... Se pose alors la question du genre d'un film qui à l'usage tendrait plus vers la comédie sociologique grinçante que vers le mélange de film noir et de science-fiction vendu sur le papier.

Pour ma part, j'ai une troisième piste d'analyse à soumettre : Dark city comme expression fantasmée du rapport entretenu vis-à-vis de l'industrie du cinéma par le jeune débutant Alex Proyas qui écrivit le script. Une industrie personnifiée par les Strangers, ces tous-puissants executive men de studio - la ville - qui modèlent à leur guise les existences de leurs acteurs - les habitants - en usant des différents départements travaillant pour eux et uniquement pour eux : scénario (la création de souvenirs préfabriqués et injectés dans la mémoire des acteurs), décors et accessoires, effets spéciaux (le remodelage régulier des bâtiments de la ville)... En rupture avec l'attitude de Schreber, psychologue génial collaborant avec l'ennemi pour poursuivre ses recherches - soit l'équivalent d'un auteur indépendant de talent se vendant à Hollywood pour s'assurer de faire des films sans souci financier, quelle que soit la qualité des œuvres ainsi produites -, Alex Proyas se rêve en John Murdoch (Rufus Sewell), le héros de l'histoire. Il renverse l'hégémonie des Strangers, et prend possession de leurs moyens techniques et matériels, du studio, pour créer un univers personnel, rompant avec les règles préétablies et osant prendre des risques, s'ouvrir aux forces extérieures. C'est l'alternance jour-nuit réhabilitée et non contrôlée, ou encore la réalisation de Shell Beach, plage débordant symboliquement de l'ancien mur d'enceinte de la ville pour édifier une passerelle vers l'inconnu. C'est enfin, et surtout, accoucher d'un film démarrant dans des genres ultra-codifiés et s'achevant sur un plan renversant de clarté, d'optimisme, de sérénité.

Malheureusement, on sait ce qu'il advint d'Alex Proyas après cet époustouflant plaidoyer : il a vite abandonné la voie ardue et risquée d'un Murdoch, pour devenir un Schreber, ravi de sa petite carrière tranquille passée à exécuter les ordres des studios. Après Prédictions, qui sait quelle prochaine couleuvre il acceptera d'avaler.

 

Par Erwan Desbois
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Lundi 8 juin 2009

Où ?

Au ciné-cité les Halles

 

Quand ?

Samedi matin

 

Avec qui ?

Un pote de blockbusters, avec qui je suis déjà allé voir Star Trek et La nuit au musée 2 ce mois-ci

 

Et alors ?

 

Sur le papier, le concept de Jusqu'en enfer est particulièrement emballant. Comment pourrait-il en être autrement, quand on nous promet le retour à ses premières amours du réalisateur Sam Raimi, qui avant de connaître le phénoménal succès planétaire que l'on sait avec la trilogie Spider-Man avait débuté par une autre trilogie, celle des Evil dead ? Jusqu'en enfer se réclame de la veine de ces inoubliables monuments d'horreur potache et de gore outrancier, avec en prime la jolie Alison Lohman en souffre-douleur, et c'est toute une frange du public qui se lève comme un seul homme pour se ruer au cinéma.

Sauf qu'il faut un peu plus qu'une note d'intention et un pitch minimaliste (une employée de banque sacrifie l'emprunt immobilier d'une vieille dame contre la promesse d'une promotion ; pas de chance, la dame est une sorte de sorcière gitane et lance un esprit démoniaque aux trousses de la banquière) pour refaire le coup d'Evil dead. Peut-être un peu rouillé - Evil dead 1 a vingt-huit ans, le 3 dix-sept -, sûrement gêné aux entournures par la classification PG-13 (qui interdit à peu près tous les « vrais » effets gore) visée pour le film, et définitivement fainéant dans sa rédaction du scénario, Sam Raimi déçoit. Ses personnages restent superficiels d'un bout à l'autre, et la malédiction qu'il nous sert est branchée sur courant alternatif au lieu de suivre un crescendo hystérique et répugnant. (Et en plus, il n'y a même pas Bruce Campbell). Il nous reste à se mettre sous la dent une suite de sketches inégaux, oscillant entre le jouissif et le quelconque, dont l'on retiendra une longue séquence dressant un panorama exhaustif de toutes les combinaisons possibles au cours d'une bagarre à mains nues dans un parking souterrain, et une séance de spiritisme avec un bouc qui part complètement en vrille - à la Evil dead, justement.

Par Erwan Desbois
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Jeudi 21 mai 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 acheté en soldes à la Fnac (je tournai autour depuis plusieurs années)

 

Quand ?

Lundi soir

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Rosemary's baby est un des films les plus terrifiants qui soient. Le principe fondamental du cinéma d'horreur (ouvrir une brèche dans le cadre proprement structuré du monde, dans son ordonnancement normal ; et agrandir celle-ci jusqu'à en faire un gouffre, mentalement insoutenable pour les héros et les spectateurs) y est appliqué avec une méticulosité toute particulière - qui fait du film une inestimable leçon de choses pour tout réalisateur, néophyte ou confirmé. Ce qui fait cependant tout le sel et la différence de Rosemary's baby tient dans la distorsion temporelle appliquée au récit. Qu'il soit réussi ou raté, un film d'horreur s'articule généralement autour du pivot que constitue le basculement définitif de la normalité vers l'étrange, l'inconcevable. Ce bouleversement peut intervenir à mi-chemin de l'intrigue, parfois bien plus tôt (dans les slashers) ; mais un temps suffisant est toujours laissé aux personnages pour lutter contre les puissances maléfiques et tenter de forcer un retour à l'équilibre initial.

 

Rosemary's baby réfute cette façon de faire. En repoussant en toute fin de parcours sa scène de révélation explicite de l'interpénétration entre les deux mondes réel et fantastique (scène qui est de plus, comme on le verra plus loin, détournée de son rôle usuel), le film place son héroïne devant le fait accompli et la prive de toute opportunité de contestation, d'un conflit ouvert. Le scénario et la mise en scène de Polanski sont clairement complices du complot ourdi contre Rosemary et visant à la capture de son bébé ; car ils ne lui offrent ni instant de répit, ni porte de sortie, ni confirmation manifeste du caractère malin des événements. Soit exactement l'attitude adoptée par les conspirateurs, dont le plan d'action parfaitement rodé consiste à murer toute liaison entre Rosemary et le monde extérieur, et à user de l'excès de zèle et d'amabilité comme moyen de surveillance et de restriction de ses moindres faits et gestes. Polanski n'agit pas autrement. Le script du premier ne quitte jamais le point de vue tronqué et impuissant de l'héroïne, réduite à ordonner les pièces du puzzle - hypothétique - et à préparer sa défense - désespérée - dans une totale solitude. La caméra du second tisse minutieusement autour d'elle un piège parfait, sans la moindre faille à exploiter, et aux effets préjudiciables sur la bonne santé psychologique de la proie. Pour parvenir à ce résultat, Polanski décuple la présence visuelle des deux murs d'enceinte physiques qui confinent Rosemary, à savoir la façade moyenâgeuse monumentale (et entourée de douves...) du Dakota Building, décor réel merveilleusement bien choisi ; et les cloisons internes de l'appartement dans lequel elle s'installe avec son mari, cloisons qui sont présentes dans chaque plan et obstruent une partie du cadre, ou encore cassent la profondeur de champ.

Le cinéaste ajoute un troisième mur, mental celui-là, par un choix de mise en scène aussi simple que brillant : la décision de filmer l'intégralité des scènes se déroulant dans l'immeuble en caméra stabilisée - steadycam, travellings sur rails. La fixité de l'image qui en découle est tout bonnement glaçante, transformant en prison suffocante ce qui apparaît d'ordinaire au cinéma comme un lieu au pire de neutralité, au mieux de félicité. La technique employée par Polanski est typique du genre horrifique - créer un déséquilibre entre l'expérience coutumière du spectateur et le monde qui lui est présenté à l'écran - et, dans le même temps, d'une intelligence cinématographique extrême qui lui confère toute sa puissance déstabilisatrice. Seules les rares excursions de Rosemary en dehors de l'immeuble sont traitées différemment, en caméra à l'épaule ; mais le soudain afflux de vie qui pénètre alors soudainement le film, amplifié par l'effervescence incessante des rues de New York, engendre un supplément de stress et de panique plutôt que le soulagement d'une fugue. Au-delà de l'oppression immédiatement tangible (via la surveillance constante, les potions mystérieuses à ingérer, la rupture des liens avec les amis proches...), le plan des conspirateurs a pour principal effet à long terme de rendre Rosemary inapte à renouer contact avec le monde extérieur. A moins que la ville toute entière n'ait été transformée en un agglomérat d'embûches et de dangers, des salles d'attente des médecins aux cabines téléphoniques publiques...

Une fois la solitude du personnage assurée par le scénario et les trois murs qui la cloîtrent mis en place par la mise en scène, la sympathie que nous ressentons envers Rosemary (largement encouragée par le biais du casting admirable de Mia Farrow - son physique frêle, sa candeur enfantine naturelle) fait le reste pour nous happer à ses côtés dans la toile maléfique du récit. Qu'elle soit possiblement folle car redoutant une grossesse difficile (une hypothèse jamais rejetée par le film) ne change rien à l'affaire, étant donné que si folie il y a, nous la vivons de l'intérieur, aussi intensément que Rosemary ; elle représente donc quoiqu'il en soit la réalité du long-métrage. Le secret de Rosemary's baby tient donc au fait qu'il n'opère pas une confrontation antagoniste entre les mondes réel et fantastique, mais une fusion entre deux représentations qui se rejoignent dans un entre-deux aux frontières incertaines ; un cauchemar qui se prolonge sur une durée telle que l'on est forcément éveillé, tout en reposant sur des bases si horrifiques qu'il ne peut s'agir que d'un songe.

Cette ligne de fracture nichée au cœur du film n'est jamais comblée - pas même dans le dénouement. Celui-ci se met pourtant en place en rassemblant tous les éléments constitutifs d'une confrontation finale spectaculaire et révélatrice : la découverte d'un passage secret, l'armement de l'héroïne avec un couteau, la présence d'un imposant berceau noir au milieu d'une inquiétante assemblée. Mais en même temps qu'il fait tomber à terre, de stupeur, le couteau tenu par Rosemary, c'est toute l'éventualité d'une lutte brutale que Polanski annihile. A la place de quoi il instaure une suspension d'une grande quiétude, dont la permanence inattendue, en temps réel, retient le film de toute chute dans un grand-guignol tragique ou grotesque. Le basculement libérateur, manichéen vers le Bien ou vers le Mal n'a pas lieu ; car, que Rosemary soit folle ou que le complot soit réel, ces éventualités sont en définitive toutes les deux logiques, consistantes, et tout à fait capables de mener à une conclusion sans heurts. Laquelle se résume simplement à la réunion d'une mère, que l'on aura vue sans interruption pendant deux heures durant, et d'un fils, que l'on n'apercevra jamais.

Par Erwan Desbois
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Lundi 11 mai 2009


Où ?

A l'UGC George V (seulement, plutôt qu'au Normandie), dans la salle 2 (seulement, plutôt que dans la salle Prestige ; Star Trek n'est définitivement pas vendeur en France)

 

Quand ?

Samedi matin

 

Avec qui ?

Mon compère d'UGC, et un autre pote de l'école

 

Et alors ?

 

Les cinq premières minutes de Star Trek sont absolument grandioses ; peut-être bien le grand moment de cinéma de l'année 2009. J.J. Abrams y mêle le démesuré et l'intimiste, son sujet imposé (le space-opera) et son péché mignon (le soap-opera) sur la base d'une idée géniale, à laquelle personne n'avait encore pensé : un accouchement lors d'un face-à-face dantesque entre deux croiseurs spatiaux, le père de l'enfant à naître étant le capitaine d'un des deux vaisseaux. Le résultat est d'une telle force dramatique que l'on a les larmes aux yeux avant même l'apparition du titre à l'écran.

 

La séquence qui suit n'est pas mal non plus. Pour illustrer la jeunesse du futur héros James T. Kirk, Abrams se fend d'une jouissive proposition alternative de clip de la chanson Sabotage des Beastie Boys. Les interminables lignes droites de l'Iowa, une voiture de course conduite par un gamin impertinent, un flic à ses trousses, un canyon au bout du chemin ; la simplicité de la scène est aussi brillante que son efficacité est redoutable.

 

Après ce double prologue, le film commence pour de bon - et les ennuis avec. J.J. Abrams est bien le digne héritier du savoir-faire hollywoodien en matière de blockbusters spectaculaires, mais il aurait dû y réfléchir à deux fois avant de s'atteler à un film se voulant, comme il le déclare, à l'opposé du « cynisme » de The dark knight. La contestation de ce soi-disant cynisme tourne au déni de ce qu'il exprime de la complexité du monde actuel et de l'échec de l'impérialisme américain des dernières décennies. Le Star Trek d'Abrams se fonde sur un retour aux recettes de ce mode obsolète de pensée et d'action, avec un équipage d'américains blancs et rayonnants formant une « force armée de maintien de la paix » dans laquelle sont admis une noire (en mini-jupe), un japonais (pilote gaffeur et sabreur hors pair) et un russe dont l'accent hésitant lorsqu'il parle anglais provoque des blagues au ras des pâquerettes. La réduction de leur ennemi pour ce film au statut de terroriste sans autre allégeance qu'à une violence aveugle et génocidaire et que l'on achève dans sa grotte conforte le récit dans le sillage d'une affligeante vision manichéenne du monde, la même qui nourrissait la propagande de l'administration Bush dans ses campagnes guerrières. Star Trek ne renie pas seulement The dark knight ; il efface jusqu'aux enseignements de Starship troopers, dont il reprend à l'identique la dernière scène en en retirant tout le second degré ironique et critique. Auteur jusqu'ici d'un parcours sans faute (Alias, Mission impossible 3, Cloverfield), Abrams trébuche ici d'une manière qui fait voir d'un œil moins indulgent certaines poussées conservatrices de sa nouvelle série Fringe, en particulier une attirance marquée pour les assauts de forces anti-terroristes suréquipées sur les domiciles de suspects potentiels.

 

Sur un plan plus désinvolte, ceux qui suivent en ce moment la cinquième saison de Lost seront amusés de retrouver presque à l'identique dans Star Trek deux importants nœuds de récit - le voyage dans le temps, et l'élaboration d'un plan impliquant une explosion cataclysmique devant permettre de modifier le cours des événements. Co-créateur de la série à ses origines, Abrams pioche dans les idées de ceux qui lui ont succédé, idées dont il propose ici une version digest divertissante. Mais qui reste loin des montagnes de questionnements moraux et cérébraux gravies par Lost, dont le sommet est prévu pour être atteint après-demain dans le final de la saison.

Par Erwan Desbois
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Dimanche 8 février 2009

Où ?

Au MK2 Parnasse


Quand ?

Samedi après-midi


Avec qui ?

Seul, parmi une dizaine de curieux


Et alors ?


Pour être tout à fait honnête, ne serait sa flatteuse actualité récente, je n'aurais pas consacré quelques lignes de ce blog à Morse. Le distributeur du film ayant eu le nez creux, Morse est sorti en salles le mercredi suivant l'annonce du palmarès du festival du film fantastique de Gérardmer - au sommet duquel il trône, auréolé du Grand Prix du Jury. Malheureusement, pour la deuxième année de suite après L'orphelinat, cette récompense est décernée à une œuvre plus tape-à-l'œil que profondément déstabilisante. Espérons que cela ne devienne pas une mauvaise habitude d'un festival qui nous avait auparavant habitué à un regard plus exigeant sur le genre horrifique.



Pour en revenir au sujet qui nous intéresse pour cette fois, Morse fait passer de l'alléchante perspective ouverte par son pitch rocambolesque - un conte de vampires dans une cité HLM pendant le long hiver suédois, avec pour héros deux enfants de douze ans, Oskar et Eli - à la déconvenue sévère de s'être fait balader par un petit malin aux ambitions à courte vue. D'entrée, le réalisateur Tomas Alfredson éteint toute possibilité d'épanouissement de son récit sous un amoncellement de plans qui transpirent le perfectionnisme vain de toutes parts. Morse est un livre d'images soignées, il est vrai très bien pensées et exécutées, mais au travers desquelles on aurait aimé apprendre à mieux connaître les personnages qui les peuplent. Cela vaut pour les têtes d'affiche - l'instabilité psychologique de Oskar, l'existence opaque de son amie vampire Eli - comme pour les rôles secondaires qui, à l'image du protecteur et pourvoyeur de Eli, auraient mérité un meilleur sort que celui de remplissage à sensations qui leur est dévolu. On a en effet le désagréable sentiment que tous ces personnages ne sont introduits que pour fournir un prétexte à des séquences avec effets spéciaux ou gore. L'exemple le plus flagrant de cette fraude étant l'affrontement final, sans aucune cohérence avec le reste du film et qui n'ouvre que sur un dernier plan aussi marquant dans l'instant que totalement creux quand on y réfléchit posément.



Par Erwan Desbois
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Samedi 31 janvier 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 amené par mon frère pour compléter la soirée Lost qui se résume désormais à un seul épisode (mais quel épisode !)


Quand ?

Vendredi soir


Avec qui ?

Mon frère donc, et ma femme jusqu'à ce que les grosses bestioles venues d'une dimension parallèle deviennent trop grosses (et trop ressemblantes à des araignées)


Et alors ?


Le Cloverfield du pauvre. Bien qu'il soit loin d'être dépourvu de qualités, The mist subit inévitablement le contrecoup de la coïncidence temporelle entre les sorties des deux films. Cloverfield montre la voie du futur du film d'horreur ; The mist est un honnête représentant des techniques éprouvées du passé. Adaptation d'une nouvelle de Stephen King, budget que l'on sent étriqué, bestioles qui compensent par leur laideur leur absence d'inventivité, casting composé d'acteurs abonnés aux séries B (avec Marcia Gay Hayden - Mystic river, entre autres - en caution « cinéma de qualité ») : tout cela sent bon le téléfilm de deuxième partie de soirée sur M6, et n'est tiré vers le haut que grâce au talent de scénariste et de réalisateur de Frank Darabont.



L'intérêt que celui-ci porte à l'œuvre de Stephen King - il en est à sa troisième adaptation, après Les évadés et La ligne verte - doit également participer au cœur qu'il met à l'ouvrage. The mist tire de très bonnes choses du postulat mis en place par la nouvelle. Sur le fond, citons une très efficace mise en action (une tempête, la brume qui commence à apparaître, une virée au supermarché et hop on n'en ressortira que plus d'une heure plus tard), et des échanges bien sentis sur l'éternel dilemme humain entre sauvagerie et civilisation. Dans la forme, King inspire à Darabont de superbes visions de cette brume qui recouvre tout, et de laquelle découlent tous les partis pris d'éclairage et de réduction permanente de la profondeur de champ, de l'espace accessible aux protagonistes.



Sans le choc Cloverfield, The mist serait donc un bon divertissement, porté par de belles idées et juste un peu bridé par quelques excès - durée trop longue (un peu), personnages tracés à gros traits (un peu). Mais voilà, Cloverfield va jusqu'au bout de ses idées là où Darabont s'est arrêté au milieu du gué. Ce dernier aussi concentre ses efforts sur l'état de fragilité extrême des personnages, très vite condamnés à n'être que des morts en sursis faute de réels moyens de lutter contre l'élément surnaturel qui les assiège. Et Darabont, tout autant que Matt Reeves et JJ Abrams, a l'idée de traduire visuellement cette précarité - une remarquable gestion des scènes de calme pour rendre encore plus terrifiants les assauts, par effet de contraste, beaucoup de caméra à l'épaule, et des mouvements brusques et autres zooms qui reproduisent l'idée d'un événement filmé sur le vif par un des individus piégés dans le supermarché. Simple reproduction ici, assimilation complète dans Cloverfield : toute la différence est là. Et tandis que le tandem Reeves-Abrams peut « tranquillement » attendre dans Central Park que le monde explose, The mist se compromet, après avoir pourtant flirté avec le point de non-retour, dans une fin bâclée et ambiguë tendance La guerre des mondes.


Non, pas par là ! C'est le chemin de la fin ratée !

Par Erwan Desbois
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Mardi 13 janvier 2009

Où ?

A la maison, en DVD zone 2 (Wild Side)


Quand ?

Samedi soir


Avec qui ?

Seul


Et alors ?


Dans un des nombreux suppléments accompagnant cette édition spéciale (et remarquablement remasterisée) du classique de l'horreur italienne Suspiria, son réalisateur Dario Argento parle longuement de du concept initial du scénario, qui mettait des enfants aux prises avec le monde de la sorcellerie. L'idée en tant que telle fut rejetée trop violemment par le distributeur pour être maintenue en l'état, mais elle reste suffisamment présente à tous les niveaux du film pour être nécessaire à la bonne réception de celui-ci. Toute la symbolique mise en place autour des héroïnes danseuses (activité typique d'épanouissement de jeunes filles soumis à un contrôle strict) particulièrement enfantines dans leur physique, leurs relations avec les « adultes » professeurs, leurs fantasmes et terreurs, perd alors une bonne partie de sa profondeur, voire de sa pertinence.



A contrario, une fois cette clé de lecture en la possession du spectateur, Suspiria atteint sa plénitude de conte de fées pervers. Chaque scène, qui ouvre une porte sur une vision légèrement désaxée du monde, n'impressionne plus seulement formellement mais trouve également une place légitime dans l'ensemble cohérent assemblé pièce par pièce par Argento. La plupart des autres bonus du DVD donnent intelligemment la parole aux complices du cinéaste sur ce coup, et leurs anecdotes et confidences enrichissent très certainement les visions à suivre du film. Le décorateur Giuseppe Bassan parle ainsi de l'influence du dessinateur hollandais Escher, célèbre pour ses croquis de bâtiments jouant sur des illusions d'optique et impossibles à construire, sur l'architecture interne de l'école de danse. En plus d'être labyrinthique, cette bâtisse est aussi organique : les portes en toile fine semblent se mouvoir seules, les murs diffusent d'eux-mêmes des couleurs éclatantes avant même d'être touchés par une lumière. Bassan révèle également une idée finalement non retenue, qui aurait couronné cette incarnation du décor : donner à l'ultime couloir, celui qui mène vers l'antre de la « Reine Noire », un aspect et une texture de veine humaine.




Perdues telles de vraies petites filles au cœur de ce lieu aux dimensions démesurées (voir les poignées de portes, volontairement trop hautes) et dont seules les adultes semblent maîtriser l'organisation, les héroïnes doivent faire face à une deuxième phobie enfantine issue de l'incapacité à dominer le monde qui vous entoure à cet âge : la peur du noir. Ici, cette victoire cyclique de l'obscurité sur la lumière se traduit de la manière la plus folle et la plus originale qui soit par une explosion de couleurs primaires dès qu'une scène n'accueille plus une source lumineuse. D'immenses vagues rougeoyantes, bleutées, dorées submergent les personnages et les plongent dans une irréalité sur laquelle elles n'ont plus aucune prise, où elles ne sont plus que des victimes en suspens. Le chef opérateur Luciano Tovoli, issu avant ce film d'une culture « réaliste » (Profession reporter avec Antonioni), revient avec délice sur les différentes techniques employées pour parvenir à ce résultat spectaculaire d'un « happening de couleurs n'ayant plus rien à voir avec l'éclairage d'un film » - pellicule très peu sensible (qui offre également une grande profondeur de champ), contrastes poussés au maximum.



Une dernière contribution inoubliable participe à faire de Suspiria ce chef-d'œuvre éblouissant : la « musique » composée, au bout d'une séance d'enregistrement longue de trois mois, par le groupe Goblin. Il serait plus judicieux de parler d'un assemblage de sons hétéroclites et angoissants, élaboré à partir de samples d'instruments ethniques aux sonorités rarement entendues, de jeux sur les modulations de voix et de dizaines d'autres choses encore. C'est la langue des sorcières, qui prend le pas sur l'élocution humaine quand leur emprise s'étend et se conclut par les meurtres sanguinolents de ceux et celles qui se dressent en travers de leur chemin. À travers ces tableaux et hallucinations vues par le point de vue d'un enfant, c'est un récit d'initiation étrange que tisse Argento, comme un exorcisme contre sa propre éducation traumatisante dans une école catholique. Pour l'héroïne, vaincre les sorcières / adultes, c'est par un chemin tordu et mémorable comme seuls les grands films d'horreur savent en prendre, devenir soi-même adulte.

Par Erwan Desbois
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Dimanche 21 décembre 2008

Où ?

Dans le train vers Rodez, sur DVD et ordinateur portable


Quand ?

Samedi


Avec qui ?

Seul, accompagné de temps en temps des ricanements mi-complices mi-désapprobateurs de ma femme


Et alors ?


Des serpents dans l'avion démontre une maitrise remarquable sur deux plans. Tout d'abord, il y a eu en amont de la sortie cette géniale campagne de marketing viral, sur le web d'abord et peu à peu dans le monde « réel » (Samule L. Jackson et son t-shirt Snakes on a plane alors qu'il était juré à Cannes...). L'équipe du film est ainsi parvenue à tourner en atout la maigreur de son argument (tout est dans le titre), et même à la sublimer par le biais de la réplique devenue instantanément culte « Motherfucking snakes on this motherfucking plane ! ».



A voir - enfin ! - le film deux ans après sa fugace sortie dans les salles françaises (deux semaines en plein cœur de l'été et puis s'en va), il est plaisant de voir que tout n'y était pas qu'affaire de marketing malin. Si l'on exclut une introduction et un épilogue absolument sans intérêt, qui tentent laborieusement de créer un contexte à cette histoire sans queue ni tête, Des serpents dans l'avion est un bel exemple de film d'horreur jouissif, divertissant, et pervers juste ce qu'il faut pour paraitre honnête. Le scénario a l'intelligence d'introduire initialement une quantité suffisamment fournie d'ingrédients en tous genres - un avion à deux étages, une vingtaine de personnages très variés... - pour ne plus avoir ensuite qu'à dérouler pendant un peu moins d'une heure et demie les répercussions de l'invasion des serpents dans l'enceinte de l'avion. Les péripéties viennent d'elles-mêmes, le rythme aussi. Il ne reste qu'à ajouter la petite touche d'humour vicieux/crétin (les premières attaques ont lieu dans les toilettes) et de gore - les attaques des serpents directement au visage, mais aussi les mouvements de panique meurtriers des passagers - pour relever la préparation et la rendre exquise pour qui aime le genre.



Dernière bonne surprise de ce film qui n'aspire jamais à autre chose qu'à remplir avec soin son objectif annoncé : l'aspect visuel est particulièrement soigné. Le décor de l'avion a été pensé jusque dans les détails, la plupart (l'escalier entre les étages, les chariots de paniers repas grâce auxquels les serpents se « propulsent »...) finissant par devenir fonctionnels et enrichissent ainsi le script. Quant à la mise en scène de David Ellis (déjà réalisateur d'un autre bon souvenir du même style, Destination finale), elle remplit avec mention son contrat d'efficacité, se permettant même la petite excentricité de transformer pendant un temps la cabine de l'avion en un cauchemardesque lieu de désolation d'après une bataille perdue - lumières détruites, masques à oxygène éparpillés, sièges arrachés, et corps abandonnés là par dizaines dans des postures et des états effrayants. Même si comme tout bon produit de studio, le film se finit outrageusement bien sous le soleil de L.A., ce genre de vision s'imprime sur la rétine et fait de ces Serpents dans l'avion un joli petit succès horrifique.



Par Erwan Desbois
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