Où ?
A l’Orient-Express, dans la grande salle dont je propose qu’elle soit baptisée « salle Will Ferrell »
Quand ?
Lundi soir, à 22h
Avec qui ?
Seul, avec un autre spectateur au moment d’entrer dans la salle… et finalement une dizaine
Et alors ?
Depuis plusieurs années, Will Ferrell est un des fournisseurs les plus réguliers et fiables de fous-rires francs, délirants et relevés d’une pointe de critique acerbe et bien sentie sur les USA. Là où tous les autres finissent inévitablement par craquer et céder à l’appel d’un rôle plus valorisant, lui peaufine long-métrage après long-métrage – et au-delà : cf. ses géniales imitations de George W. Bush, ou ses performances sans filet sur la scène des Oscars – son personnage ingrat au possible de benêt orgueilleux, vivant la tête dans les étoiles d’un improbable succès et réagissant avec une inquiétante virulence à toute tentative de lui faire reposer les pieds sur terre. Sans jamais lever le pied, il a ainsi concocté à la chaîne, seul dans son coin ou presque, les hilarants Ricky Bobby, Les rois du patin, Semi-pro, et Step brothers. Ce dernier, assurément son chef-d’œuvre (voir mes chroniques à ce sujet ici et là), lui a en prime valu un foudroyant succès au box-office américain l’an dernier, avec 30 millions de dollars de recettes le premier week-end et un total final de 100 millions.
Du coup, Universal s’est empressé de vouloir faire de lui la star de l’un de ses films phares de l’été 2009, Land of the lost (Le monde (presque) perdu en français). Un pur comique, de surcroit loin d’être consensuel, en figure de proue d’un projet à 100 millions de dollars de budget ; même Jim Carrey à l’apogée de sa splendeur n’avait pas eu droit à un tel honneur. Ce genre de décision amène cependant à émettre trois conclusions quant à l’incompétence des cadres d’Universal. Ils n’ont certainement pas vu Step brothers pour se rendre compte du genre d’humour proposé par Will Ferrell ; ils appliquent un système décisionnel franchement simpliste (budget du nouveau film = recettes du film précédent ?) ; enfin, et surtout, ils n’ont pas dû prendre la peine de parcourir le scénario de Land of the lost, s’en tenant à la fiche de lecture du stagiaire, qui devait ressembler à « remake d’une série télé culte des années 70, avec des blagues et des dinosaures ».
Certes, il y a des blagues dans Land of the lost, en quantité substantielle. Mais il s’agit de blagues made in Will Ferrell, lequel est au sommet de son art en « paléontologue quantique » crétin et arrogant, ridicule et hilarant. Plusieurs scènes du film entrent sans plus attendre au panthéon de ses meilleurs moments – par exemple l’interview inaugurale à la télévision (« You say you have the answer to the fossil fuels crisis ? » - « Yes. In two words. » - «Renewable biofuels ? » - «Close. Time warps. »), ou l’auto-aspergement d’urine de dinosaure pour progresser inaperçu dans la jungle. Et n’oublions pas les inévitables passages chantés et dansés, sans lesquels Will Ferrell ne serait pas Will Ferrell. De même, il y a des dinosaures dans Land of the lost, dont le point de départ est la plongée de notre paléontologue quantique et de deux acolytes dans une dimension alternative « où le passé, le présent et le futur sont confondus ». Mais ces dinosaures, comme l’ensemble des éléments fantastiques intégrés au récit, sont placés là dans un but exclusivement comique. La première heure du film est ainsi dans la droite ligne de Step brothers : toute intention de construction scénaristique y est scrupuleusement ignorée, voire sabotée, pour laisser place nette à une accumulation chaotique de situations absurdes dérivées de l’idée d’origine. C’était l’opposition entre les deux demi-frères ennemis jurés et mentalement retardés dans Step brothers ; c’est ici ce monde parallèle où tout est permis.
Un T-Rex intelligent et susceptible, une armée d’extraterrestres aux costumes-pyjamas, un néon et une piscine de motel sans le motel attenant en plein désert, des bébés ptérodactyles bercés par une comédie musicale à succès de Broadway… La structure même du film est remodelée par cette absolue liberté : aucune continuité logique n’est requise dans l’enchaînement des péripéties, des décors, des individus et animaux rencontrés. Et aucune barre minimum n’est fixée à la qualité des images de synthèse, transformées elles aussi en outil comique par leur imperfection et leur kitsch volontaires (une subtilité difficile à expliquer au grand public, pour qui l’image de synthèse se doit d’être le résultat d’une perfection technique immaculée). Land of the lost tire parti de tout cela avec une jubilation communicative, jusqu’au clou du spectacle – la longue scène de confrontation entre humains et dinosaures dans l’arène aux dimensions infinies et au contenu improbable (camionnette de glacier, catapulte moyenâgeuse…) qu’est le point d’arrivée du vortex entre les deux mondes. Le choix de confier au réalisateur Brad Silberling le soin de mettre en images cet univers halluciné est au fait idéal. Sa patte visuelle décalée, déjà à l’œuvre dans Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, fait une nouvelle fois merveille.
Malheureusement, Land of the lost trébuche sérieusement dans son dernier acte. Après tout ce temps passé à divaguer librement et à saccager comme des sales gosses le contenu de leur coffre à jouets, Ferrell, Silberling & Co. tentent soudainement de donner le change auprès de leurs donneurs d’ordres. La pseudo-histoire peu convaincante – et peu convaincue – doit alors absolument être bouclée/bâclée en une grosse vingtaine de minutes. Mais il est déjà bien trop tard pour rattraper le spectateur lambda venu voir ce genre de produit hollywoodien formaté avec un problème initial potentiellement tragique et une résolution garantie spectaculaire (résultat : un semi-four au box-office, avec 50 millions de dollars de recettes), et tout ce que le film y gagne est le risque de perdre en route ses fans absolument pas dupes devant une telle culbute. Le gâchis complet n’est pas loin, mais l’épilogue en deux temps vient rappeler, in extremis, quelles étaient les réelles ambitions de cette aventure kamikaze : pousser l’élucubration le plus loin possible, pied au plancher et en ligne droite plutôt que selon une boucle qui permettrait de rétablir la confortable et réaliste situation initiale. L’un des héros reste dans la dimension parallèle (et y trouve largement son bonheur, aux antipodes des conventions du genre) ; tandis que le monde « réel » entérine la découverte de notre cher paléontologue quantique, qui change donc l’Histoire aussi sûrement que les Basterds de Quentin Tarantino.
N.B. : en gourmandise finale, le générique permet de profiter d’une nouvelle composition superbe de l’inimitable Michael Giacchino (Lost, Les indestructibles).
Où ?
En téléchargement sur la VOD de Canal+, sur mon ordinateur portable dans le train du retour de Suisse
Quand ?
Dimanche soir
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Sorti directement en DVD (ainsi donc que sur Canal+) en France, Baby mama est la première percée au cinéma de la comique Tina Fey, créatrice/interprète de l’une des meilleurs sitcoms du moment (30 Rock) et ayant atteint une célébrité internationale avec ses imitations de Sarah Palin pour le Saturday Night Live durant la dernière campagne présidentielle américaine. Fey joue en terrain connu dans Baby mama, avec un rôle voisin de celui qu’elle tient dans 30 Rock – une executive woman qui a sacrifié sa vie privée au profit de sa carrière et déprime à l’approche de la quarantaine à cause de ce choix – et pour lui donner la réplique une partenaire qui est une complice de ses sketches au Saturday Night Live : Amy Poehler (vue aux côtés de "Tina Palin", ainsi que dans Les rois du patin).
Poehler joue Angie, la « baby mama » du titre, une mère porteuse payée à prix d’or par l’héroïne Kate pour être enceinte de l’enfant que cette dernière ne peut avoir elle-même. Le prologue montrant les autres pistes explorées par Kate (adoption, insémination artificielle) et leur échec avant d’en arriver à cette solution donne le ton du film : drôle, mais pas ridicule. Le propos de fond de Baby mama est, toutes proportions gardées, tragique, ce que l’abattage comique du duo Fey/Poehler vient tempérer en surface sans jamais chercher à le faire complètement oublier. Ainsi, la scène où Kate apprend qu’elle n’a qu’une chance infime de mener une grossesse à terme à cause de médicaments expérimentaux pris par sa mère pendant sa propre grossesse ne fait rire que grâce à l’effet incongru de ces médicaments toxiques (un utérus en forme de ‘T’), et aux mimiques exagérément crispées de Tina Fey à l’annonce de cette nouvelle. Le réalisateur-scénariste Michael McCullers (inconnu au bataillon) ne sort jamais les gros sabots ; ses blagues tiennent plutôt de la comédie de mœurs, avec un intérêt prononcé pour la caricature inspirée des lubies des riches et des travers des pauvres. Les univers complètement cloisonnés dans lesquels vivent les premiers et les seconds ne se rencontrent qu’en un unique point, bien maigre ; une même croyance illuminée, tendance new age, en la capacité de sentir les « auras » des gens et les « énergies » des lieux.
En rêve, Baby mama serait un descendant mineur mais en ligne directe des chefs-d’œuvre doux-amers de Billy Wilder (La garçonnière, Irma la Douce), où le cinéaste utilisait des héros tristes, plongés dans des intrigues cocasses, pour croquer avec ingéniosité l’air de son temps, les angoisses et les traits distinctifs de ses semblables, et trouver à tout cela un goût savoureux. Le scénario de McCullers possède les bases et le ton nécessaires pour assumer une telle filiation ; il lui manque le souffle et l’ambition. Une demi-heure de plus par rapport au minimum syndical de 90 minutes pour approfondir ces personnages prometteurs n’aurait pas été de refus. Dans le même ordre d’idée, le film tel qu’il était lancé méritait bien mieux que la conclusion prémâchée et vide de sens dont il s’est retrouvé affubler. On aurait pu par exemple imaginer sans peine un renversement moderne des attributions par rapport aux poncifs sur le couple, avec Kate dans le rôle du parent faisant carrière et ramenant l’argent, et son boyfriend transparent se voyant chargé de l’éducation de leur enfant (la fille qu’il a eu d’un premier mariage).
Où ?
A l’UGC Orient-Express, dépositaire officiel et quasi-exclusif (trois autres salles sur Paris…) de cette catégorie de comédies américaines volontairement crétines et impolies
Quand ?
Mercredi après-midi
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
L’an 1 ne trône pas au sommet des productions Apatow, loin s’en faut. Le film ne parvient jamais à concrétiser pleinement l’immense potentiel de son concept de départ (une comédie sur les hommes préhistoriques ; la même fausse bonne idée que celle dans laquelle les Robins des Bois se sont à moitié empêtrés avec RRRrrrrr !!!), et donne d’un bout à l’autre le sentiment qu’il pourrait faire mieux. Cependant, la fine équipe qui réinvente tranquillement la comédie US dans son coin a suffisamment de talent, de bonnes idées et de folie pour garantir un niveau minimal au-dessus de la moyenne à chacune de ses créations. La facilité d’intégration des nouvelles têtes et de leur style d’humour est une raison parmi d’autres de ce succès continuel. Ici, au milieu des habitués qu’il est toujours plaisant de retrouver – en particulier deux têtes du trio de Supergrave, Michael Cera et Christopher Mintz-Plasse –, ce sont Jack Black dans le rôle principal et David Cross (Tobias dans Arrested Development) en Caïn qui s’invitent à la fête. L’un comme l’autre s’en donnent à cœur-joie dans ce qu’ils font de mieux : le délire mégalomane et rétif à toute autorité pour le premier, l’amoralité illuminée et dérangeante pour le second.
Si vous avez lu « Caïn » au paragraphe précédent, c’est normal. Au cours de leur périple vers on ne sait trop quel but (eux non plus ne savent pas), les deux héros Zed – Black – et Oh – Cera – vont être des témoins actifs du meurtre d’Abel par son frère Caïn, et du sacrifice fait à Dieu par Abraham de son fils Isaac. Harold Ramis et Judd Apatow, en juifs n’aimant rien plus que malmener l’histoire de leur peuple (voir la scène où le premier vient faire le rabbin / producteur de disques dans Walk hard, écrit et produit par le second), se régalent avec ces deux passages-clés de l’Ancien Testament, détournés de leur fonction sacrée par la bassesse très contemporaine des personnages qui y prennent part. Isaac est un ado rebelle qui ne pense qu’à fumer de l’herbe et à aller s’encanailler à Sodome, Abraham est un illuminé complètement déconnecté du monde réel et capable de s’enthousiasmer sur le principe de la circoncision, et – le meilleur pour la fin – Caïn est un traître hypocrite et compulsif qui retourne sa veste toutes les cinq minutes si cela lui permet de sauver sa peau ; un trait de caractère très efficacement utilisé par le scénario pour faire réapparaître le personnage dans des situations surprenantes et hilarantes.
Le reste du temps, L’an 1 est étonnamment fidèle au scénario de l’inoubliable navet 10000, au point qu’il pourrait en être la parodie non-officielle. La seule différence – de taille – entre les deux films étant que dans le plus récent, les acteurs savent qu’ils jouent dans une grande farce sans aucune crédibilité et en rajoutent dès lors bien volontiers. Aux costumes, décors et rebondissements douteux vient ainsi se greffer une succession quasi-ininterrompue de gags inégaux dans la qualité mais constants dans la logique : détraquer la vraisemblance temporelle du film en donnant aux personnages vêtus de peaux de bêtes et de pagnes des comportements et références d’aujourd’hui en matière de techniques de drague, droit du travail, sexualité… et en mélangeant allègrement les époques entre hommes des cavernes n’ayant pas encore découvert la roue, paysans pratiquant une agriculture sédentaire et organisée, cité égyptienne d’envergure et aux réalisations majestueuses. Ça ne fait assurément pas avancer le monde, mais L’an 1 y gagne de quoi faire rire à un rythme raisonnablement soutenu pendant 1h30.
Où ?
À l'UGC Danton (le cinéma le plus proche d'une bouche de métro, et sur une ligne qui m'amène directement chez moi en prime), dans la très belle grande salle
Quand ?
Samedi après-midi, à l'heure du goûter
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Démarrée en fanfare (le chef d'œuvre Match point) et achevée en vulgaire circuit touristique (le barbant Vicky Cristina Barcelona), la parenthèse européenne de Woody Allen laisse avec Whatever works la place à un retour aux sources new-yorkaises. Un retour essentiellement géographique, les centres d'intérêt du cinéaste étant du genre immuables quelque soit le côté de l'Atlantique où il se trouve : les relations amoureuses entre individus que rien ne destine à se mettre ensemble, les clashs socioculturels entre esprits de droite (riches, bornés, coincés, aigris) et de gauche (bohèmes, cultivés, libertins, le plus souvent enjoués mais des fois aigris eux aussi), l'humour grinçant sous la double influence de la psychanalyse et de l'Holocauste, parfois drôle et parfois non en fonction de l'humeur du moment de Woody Allen.
Whatever works est un milk-shake de tout cela, avec comme centre de gravité (Note : comme tout objet physique, un milk-shake a un centre de gravité) le couple improbable formé par Boris, physicien génial soixantenaire et misanthrope au dernier degré, et Melody, oie blanche et blonde tout juste débarquée à New York en provenance de la Bible Belt. D'inspiration vaudevillesque, Allen adjoint à ce couple central une kyrielle de personnages secondaires - la mère et le père séparés de Melody, les amis artistes résidant à Greenwich Village de Boris - rejouant à leur tour ad libitum le jeu de séduction des contraires qui s'attirent. Le cinéaste s'amuse énormément avec ces clichés ambulants, qu'il pousse à leur paroxysme dans une mécanique comique proche de celle de la stand up comedy ou des sitcoms, où le but est de tirer le maximum de blagues et de bons mots à partir d'une situation donnée et extrêmement simple. Par l'accumulation des personnages et des rebondissements, Woody Allen parvient sans mal à déployer ce principe sur ses quatre-vingt-dix minutes réglementaires. Et il nous fait rire aux éclats devant les envolées hargneuses de Boris ou la conversion au ménage à trois de la mère de Melody, ex-catholique butée qui opère donc là un savoureux parcours inverse à celui des born again christians (lui, par exemple).
A côté de ces réjouissances, Whatever works pèche par une tendance à la leçon de vie bavarde dès qu'Allen se veut plus sérieux. Ce qui fait que ce XXè long-métrage du cinéaste manque quelque peu sa cible, même si Allen compense de très belle manière sur d'autres plans. Fait relativement rare chez lui, la mise en scène regorge d'inspirations et de variations, dans le choix des lieux (les balades dans Chinatown) comme dans l'utilisation de la caméra. L'idée de signifier le statut de Boris comme génie supérieur à son entourage par son rapport à cette caméra - il est le seul à être conscient d'être dans un film, observé en permanence par des spectateurs ; donc le seul à avoir une vision « globale » du monde - est une des plus belles trouvailles de cinéma de ces derniers temps. Autre atout notable de Whatever works, son casting générateur d'étincelles. Dans le rôle principal, Larry David (inconnu en France, star aux USA pour avoir été le co-cerveau de Seinfeld) est jubilatoire de méchanceté assumée et balancée telle quelle à la face du monde, y compris quand il a le visage d'un enfant de huit ans venu apprendre à jouer aux échecs. Face à lui, Evan Rachel Wood est bien plus que le sosie de Scarlett Johansson que l'affiche tente de nous vendre (alors que les deux jeunes femmes ne se ressemblent pas du tout). Elle confirme ici, dans un rôle plus substantiel, ses qualités de finesse d'interprétation déjà aperçues dans The wrestler. La façon dont elle évolue sans à-coups de gourde à malicieuse, de séduite à séductrice au fil du récit est une remarquable performance de comédienne.
Où ?
A la maison, en DVD zone 2 (le film n'est jamais sorti en salle en France)
Quand ?
Le week-end dernier
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Je m'extasiais il y a quelque temps (ici) sur les talents de chanteur de l'acteur John C. Reilly dans le mythique commentaire audio de Step brothers. Ce que je ne savais pas à l'époque, c'est que Reilly avait déjà fait profiter la cérémonie des Oscars de ces talents (là), et en avait tiré profit pour assurer le premier rôle du film Walk hard qui nous intéresse ici. Une combinaison de circonstances contraires a barré à ce long-métrage l'accès aux salles françaises de cinéma : l'appartenance aux comédies siglées « Judd Apatow » (producteur et coscénariste dans le cas présent), lesquelles bénéficient au mieux d'une distribution réduite à la portion congrue ; l'absence de noms comiques reconnus au générique ; et pour couronner le tout, un échec certain au box-office américain avec moins de vingt millions de dollars de recettes.
Le genre du film n'a pas dû aider non plus. Qui dit « parodie de biopic musical rock des années 1950 à 1970 » dit « biopic musical rock des années 1950 à 1970 », un genre pour lequel le public français ne s'est jamais montré particulièrement demandeur. Dewey Cox, le héros interprété par John C. Reilly, est au gré des époques traversées et des inspirations des scénaristes un dérivé absurde et extravagant du Johnny Cash de Walk the line (dont Walk hard détourne le titre en une expression qui ne veut plus rien dire, on l'aura compris) ; du Ray Charles de Ray ; mais aussi de Chuck Berry, Bob Dylan (en noir et blanc filmé à l'épaule, of course), les groupes psychédéliques shootés au LSD (avec passage en dessin animé à la Yellow submarine), etc. L'entreprise de démolition comique qu'est Walk hard repose sur une grande connaissance du sujet, qui rend savoureux tous les détournements des clichés qui jonchent les biopic - clichés dont les auteurs du film dressent une liste fournie et très pertinente dans le commentaire audio -, de même que les gags à base de références musicales historiques.
Bien qu'atteignant le comble de l'irrévérence et du nonsense, les incarnations des mythes que sont Elvis Presley (joué par Jack White) et, plus encore, des Beatles (Jack Black, Paul Rudd, Justin Long et Jason Schwartzman - à vous de les remettre dans le bon ordre) tirent elles aussi leur potentiel hilarant du détournement d'éléments réels : la double passion d'Elvis pour les femmes et pour les burgers, les rapports de force au sein des Beatles - Paul et John se tirent dans les pattes, George et Ringo comptent les points. Vous exagérez ces aspects jusqu'à l'absurde, vous les étirez en longueur, vous les faites interpréter par des acteurs qui partagent votre délire, et vous obtenez deux sketches d'improvisation irrésistibles.
Le reste du temps, John C. Reilly est aux commandes - parfois en duo avec l'espiègle Jenna Fischer (aussi vue dans Les rois du patin), qui réussit à tirer son épingle du jeu dans plus d'une scène. Tout comme les guest-stars citées plus haut avec leur grand écart personnalité réelle / irrévérence abracadabrante de leur exploitation, Reilly passe le film sur le fil du rasoir entre sérieux et crétinerie. Le comique visé par Walk hard, qui n'est pas le plus facile, se situe précisément dans les va-et-vient entre les deux, et dans l'incrédulité qu'ils provoquent. Les chansons ont leur lot de doubles sens (« Let's duet » et sa « menuiserie érotique ») et de délires («Royal jelly » qui singe les poèmes sibyllins de Dylan), mais toutes sont d'un excellent niveau d'orchestration et d'interprétation. Elles ne dépareraient pas dans un vrai biopic consacré à un vrai chanteur - et la chanson-titre « Walk hard » a d'ailleurs été nominée au Golden Globes, ce qui a de quoi laisser songeur. En dehors d'une estrade ou d'un studio d'enregistrement, Reilly cisèle une performance de benêt magnifique digne de son complice Will Ferrell. Il commence aux quatorze (!) ans de son personnage, casse des lavabos à mains nues à chaque mauvaise passe de sa vie, embrasse la cause des nains pour « lutter contre les injustices », fait du trampoline toute la journée sous acide... et reste en toutes circonstances fabuleux, aussi horripilant qu'honnête, aussi stupide que sympathique. Et lorsque Walk hard peine à tenir la distance dans sa dernière partie, celle de la rédemption et l'assagissement (les auteurs tombent alors sur un os, sans réelle faille comique à exploiter), c'est lui et lui seul qui supporte le film à bout de bras - et de mimiques ahuries - pour le mener à bon port.
Les images valant mieux qu'un long discours :
Où ?
A la maison, en DVD zone 2 acheté en soldes à la Fnac
Quand ?
Mercredi soir
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Après la fin amère de Freaks and geeks, et une deuxième tentative dans le monde des séries TV (Undeclared, qui tint dix-sept épisodes, soit un de moins que Freaks and geeks), Judd Apatow bifurqua vers le cinéma, dans une fonction plus en retrait - producteur, sur le film Anchorman (encore un sommet de la nouvelle comédie américaine qu'il va me falloir rattraper), où il se trouvait dans l'ombre de l'auteur et interprète Will Ferrell. Sur le tournage, Apatow rencontra un autre comique américain à succès, Steve Carrell (la série The office), qui lui vendit l'idée de 40 ans, toujours puceau. Curieusement pour un homme aussi fécond que lui, le premier long-métrage d'Apatow comme réalisateur n'est donc pas issu d'une de ses propres idées ; quant à son passage derrière la caméra, il semble être plus le fruit du hasard que d'une réelle volonté.
Le non-style visuel du film est en effet tellement appuyé qu'il en devient presque un style en soi. La casquette de metteur en scène est constamment mise de côté par Apatow au profit de celles de producteur, coscénariste et bon pote des acteurs. En conséquence de quoi, sa caméra est réduite à sa fonction primitive d'enregistrement des blagues échangées par les comédiens. Les cadrages sont d'une neutralité rarement atteinte (et assumés comme tel par le cinéaste), et observent des décors sortis de l'ordinaire le plus anonyme, au premier rang desquels le magasin de matériel audio-vidéo où travaillent le héros et ses copains / seconds rôles, et largement dévitalisés. Crédibiliser son univers ne fait pas partie des objectifs de 40 ans, toujours puceau ; l'arrière-plan des scènes, les figurants forment une toile de fond nécessaire mais aucunement animée. Tout ce qui compte se trouve au premier plan, dans les paroles, les mimiques ou la gestuelle des protagonistes centraux, comme sur une estrade de stand-up comedy.
Et cela marche au-delà de toute anticipation - car Apatow et ses complices parviennent à nous intégrer dans leur cercle d'hilarité aussi simplement que si nous en avions toujours fait partie. 40 ans, toujours puceau ne développe pas franchement de récit : Andy a quarante ans, il est toujours puceau ; ses collègues mettent en branle leurs techniques de mâles les plus grossières et les moins sophistiquées pour y remédier, déclenchant plus de catastrophes et de gags graveleux que de réelles percées sexuelles. Cette carence est renversée en atout à partir du moment où il est assumé que le synopsis n'est qu'un cadre vaguement délimité pour laisser s'étaler les talents et trouvailles comiques de chacun. Et à ce petit jeu, la bande rassemblée pour l'occasion nous arrache des fous rires à chaque scène ou presque, en solo (le film est un écrin pour le génie de Steve Carrell, qui exploite son personnage selon des dizaines de pistes humoristiques sidérantes par leur variété et leur inspiration) ou à plusieurs dans des combinaisons multiples piochant parmi Seth Rogen, Paul Rudd, Romany Malco, Leslie Mann, Gerry Bednob... Autant de noms pas forcément aussi connus que leurs visages - tous déjà vus dans d'autres films produits ou réalisés par Apatow, à l'exception de Malco que l'on connait pour Weeds - mais qui sont une garantie de rires sans défaillance.
Qu'ils chassent les filles bourrées dans un bar ou qu'ils viennent en nombre assister à une séance d'épilation, qu'ils s'affrontent dans des luttes fratricides aux jeux vidéo ou qu'ils parlent à n'en plus finir de cul au magasin pour oublier l'ennui mortel de leur boulot, les héros de 40 ans, toujours puceau cachent toutefois un inavouable secret. Sous ses dehors dilettantes voire fumistes, le film décrit en effet avec une acuité mordante la banalité angoissante de la vie de personnes emblématiques de la norme, remarquables ni en bien ni en mal. Ils en rigolent à gorge déployée, et nous en font rire de même, mais la déprime est juste là, à portée de la main. Lorsque le cinéma surgit soudain dans le film, sous la forme d'un épilogue musical et dansant dévastateur, il constitue pour les personnages un échappatoire à cette morne plaine, un champion libérateur. Le dernier succès en date de la fine équipe, Pineapple express, est l'aboutissement de ce processus initié dans 40 ans, toujours puceau : ses protagonistes y sont de nouveau plongés dans une épopée cinématographique par excellence, mais cette fois-ci sur toute la durée du film.
Où ?
A la cinémathèque
Quand ?
Dimanche après-midi
Avec qui ?
Seul
Et alors ?
Why change your wife ? a tout pour plaire (façon de parler) : en plus d'être en noir et blanc et muet, il n'existe plus que via des copies dépourvues d'un accompagnement musical enregistré. Dès lors, à moins d'embaucher un pianiste pour l'occasion (ce que la cinémathèque a fait pour la première séance du film, mais pas pour la seconde où je suis allé), c'est le silence qui règne durant la projection, uniquement rompu par les légers couinements des sièges lorsque les gens changent de position, les quintes de toux des compagnons de séance les plus âgés (présents en nombre à la cinémathèque) et, tout de même, les rires fréquents devant les gags et situations burlesques du film. Why change your wife ? dévoile en effet un autre Cecil B. DeMille que celui des sempiternels péplums, plus porté sur la comédie de mœurs - un aspect déjà entraperçu dans sa version de Cléopâtre.
Avec son intrigue minimaliste (un homme trompe sa femme ; ils divorcent ; l'épouse bafouée devient la plus séductrice et désirable des femmes ; son ex-mari retourne à ses côtés), son chapelet de quiproquos brodé par-dessus et son amoralité joyeuse, Why change your wife ? est un précurseur de la « comédie du remariage ». Ce sous-genre de la comédie américaine prolixe en chefs-d'œuvre connut son apogée entre les mains de Mitchell Leisen, Preston Sturges et surtout Ernst Lubitsch, une dizaine d'années après le film de DeMille, immédiatement après le passage au cinéma parlant. Être parlant, voilà bien ce que Why change your wife ? trépigne de ne pouvoir accomplir : les personnages bavassent tant et si bien scène après scène que les cartons de dialogues sont nombreux, et consistants - une bonne partie d'entre eux emplit l'écran de haut en bas. Ce genre d'humour passe principalement par le verbe. Et bien que les interprètes (en premier lieu Gloria Swanson, époustouflante dans un rôle changeant radicalement de nature à plusieurs reprises) et la mise en scène enlevée de DeMille - le montage et l'usage des gros plans et inserts sont remarquables - fassent malgré tout du film une réussite, ils ne peuvent compenser intégralement l'absence de ce verbe.
Ancêtre des comédies du remariage, Why change your wife ? l'est également, de manière autrement plus éloignée dans le temps mais presque aussi vivace dans les faits, des comédies américaines actuelles. De Juno (l'homme adulescent et rêveur mené à la baguette par une épouse deadly serious) à Forgetting Sarah Marshall (les deux ex se retrouvant par hasard dans le même hôtel après avoir rompu), les analogies de situations avec le scénario de DeMille fleurissent gaiement. On trouve même déjà trace chez ce dernier de l'assise conformiste et obéissante (ce corset de valeurs désuètes du foyer, du ménage, de l'abandon en souriant des aspirations et de la personnalité de chacun pour aboutir à un consensus mou calqué sur le modèle en vigueur) sans laquelle la plupart de ces comédies modernes semblent incapables d'exister même si elles l'appliquent en traînant les pieds. La comédie américaine ne serait-elle qu'un éternel recommencement ?
Où ?
À l'UGC Orient-Express
Quand ?
Vendredi soir, sur un coup de tête
Avec qui ?
Ma femme, et une bande d'ados de 13-14 ans en délire, a priori incapables de ne pas nous gâcher complètement la séance... jusqu'à une grosse gueulante (pas de moi :o) ) au générique de début. Ils se sont alors étonnamment tenus à carreau, seulement réveillés par la scène de sexe - pourtant hors champ, et bien sage - de la fin. C'en était trop pour leurs hormones...
Et alors ?
Passé le caractère mouvementé et insolite de la séance, Une nuit à New York est un cas exemplaire de film auquel il ne manque qu'une chose pour être réussi ; cette chose s'appelant un « réalisateur ». Dans son genre de comédie romantique astucieuse pour ados, Une nuit à New York possède pourtant une main bien fournie en atouts. Le scénario fourmille d'idées de situations oscillant entre le très bon et l'excellent : héros bassiste hétéro timide dans un groupe de rock formé par des gays extravertis, intrigue construite autour du fil rouge de la quête sur une nuit d'un concert mystère donné par un groupe culte (et fictif), à-côtés soudains et hilarants comme cet extrait de revue de Noël par des gays travestis ou cette pochette de disque de hard-rock juif (« where anarchy meets sionism »). Le fond de la chose n'est pas moins bien senti, avec une histoire d'amour menée de manière très crédible, loin de toutes les caricatures, et toujours cette évidence dans les teen movies américains que la caste des adultes doit être reléguée loin, très loin en arrière-plan - elle est ici tout bonnement absente, laissant aux héros de 18-20 ans le soin de régler eux-mêmes leurs histoires.
Enfin, le casting mérite lui aussi tous les éloges. Si on ne présente plus Michael Cera et son génie comique depuis ses rôles géniaux dans Arrested Development ou Supergrave, ses acolytes féminines tiennent la distance, qu'ils s'agisse de révélations (Kat Dennings, la nouvelle copine) ou de confirmations (Alexis Dziena, l'ancienne, découverte dans Broken flowers). Alors, d'où vient que l'on s'ennuie si souvent devant Une nuit à New York, en dépit de toutes ces qualités ? De l'absence d'un metteur en scène réellement compétent, ou impliqué, ou les deux, aux commandes. Peter Sollett a pourtant à son actif le très bon Long way home ; le temps écoulé entre ce film (qui date de 2002) et Une nuit à New York, qui est son deuxième, ainsi que la différence de ton entre les deux œuvres laissent à penser qu'il s'agit dans le cas présent d'une commande, laquelle ne l'aurait pas poussé à s'investir complètement. Qu'elles qu'en soient les raisons, le fait est que la mise en scène est constamment à la traîne du reste, privant le film de rythme et de folie, le stoppant sans cesse dans son élan. En s'acquittant de sa tâche a minima, Sollett gâche un potentiel qui ne méritait pas ça.
Où ?
A la maison, en DVD zone 1 (édition 2 disques + director's cut dans les deux cas)
Quand ?
Pendant les vacances
Avec qui ?
Ma femme pour les suppléments, seul pour les commentaire audio
Et alors ?
Un délire comique qui ne se terminerait jamais : voilà ce dont doivent rêver les conspirateurs à l'origine de deux comédies parmi les plus timbrées de l'année 2008, Tropic thunder et Step brothers. Le premier des deux films a beau reposer sur des moyens massifs, il ne peut s'empêcher de revenir à ce que des acteurs comiques aiment le plus faire - se regrouper en un même endroit et délirer pendant des heures à partir de rien. Un caprice que le trio à l'origine de Step brothers a tout simplement érigé en principe inviolable pour ce film, et qu'ils assument pleinement dans le commentaire audio.
Lequel commentaire audio est un monument d'humour absurde jusqu'au-boutiste. Sur des musiques improvisées par le compositeur du film Jim Brion, le réalisateur Adam McKay et ses deux acteurs Will Ferrell et John C. Reilly ne trouvent rien de mieux à faire que de... chanter leurs « commentaires ». Ce qui nous vaut des envolées lyriques absolument essentielles sur la consommation excessive de chicken nuggets pendant le tournage d'une scène de dîner, les tournages sur fonds verts ou encore le triste destin du chorégraphe d'une séquence dansée finalement non utilisée. Step brothers était déjà un chef-d'œuvre, son commentaire audio est peut-être encore meilleur, en tout cas si l'on en juge par les torrents de larmes de rire qu'il fait verser. Intenables jusqu'à la dernière seconde, les trois hommes finissent sur une leçon de morale - non chantée - sur le devoir du spectateur de rester tout au long du générique de fin pour suivre les noms des participants au film et « show them some respect ».
Le refus d'arrêter les conneries est également au cœur du commentaire audio à
trois voix de Tropic thunder. Jack Black arrive en retard puis commande son brunch pendant le commentaire, Robert Downey Jr. fait ce qu'il avait annoncé dans le film - ne pas
sortir de son personnage avant la sortie du DVD - et Ben Stiller laisse courir les délires de ses deux co-stars qu'il a embauchés en connaissance de cause. Là encore, on n'apprendra rien, ou si
peu, sur la fabrication du film ; mais on repart pour un deuxième tour de blagues comme on rappelle un trio de chanteurs à un concert. La survivance du lieutenant noir Lincoln Osiris en lieu et
place de Robert Downey Jr. vaut en particulier quelques sérieux fous rires à nous comme à Stiller et Black.
Aussi originales soient-elles par rapport à la morne norme du support, les éditions DVD des deux films se rejoignent sur le contenu de leurs autres suppléments. Tout d'abord, et comme cela était implicitement promis dans le premier paragraphe de cette chronique, on trouve dans les deux cas des scènes coupées ou alternatives par dizaines. Préparez-vous à y passer du temps, car elles sont quasiment toutes aussi hilarantes que les versions retenues dans les deux courtes heures de chaque montage final ; y compris ce qui a été retenu de plus improbable, par exemple les improvisations de Stiller et Downey Jr. sur la séquence des « dudes », ou les entretiens d'embauche apocalyptiques de Ferrell et Reilly. En parlant de choses improbables, les faux suppléments (quand je vous dis que ces énergumènes rêvent secrètement de combiner une blague sans fin !) mis en boîte par les deux équipes valent eux aussi le détour. Ceux de Tropic thunder tout particulièrement, car le long-métrage s'y prête on ne peut mieux avec son film dans le film - lequel offre une opportunité irrésistible de making-of dans le making-of, réalisé et narré par un documentariste allemand de pacotille parti sur les traces de la « malédiction » de Tropic thunder (le faux) et des frasques de ses acteurs (ceux interprétés par les dudes du commentaire audio).
En se concentrant un peu afin de résister un minimum à l'appel de l'hilarité générale, ces DVD sont aussi l'occasion de revenir sur la finalité de ces deux œuvres - ce qu'elles cachent derrière les gags. Pour y parvenir, il faut se pencher dans chaque cas sur la dernière partie du récit, qui s'avérait la moins immédiatement convaincante lors du premier visionnage. Dans Tropic thunder, elle constitue le point d'orgue de la renversante mise en abyme du travail d'acteur qui parcourt le film de part en part. Stiller le maso, Downey Jr. l'ironique et Black le corporel mettent à nu leurs techniques et leurs vertiges intimes (respectivement : suis-je un benêt ? un être superficiel ? un abruti drôle à mes dépends ?) dans des satires à peine exagérées d'eux-mêmes. Pour reprendre la réplique ressemblant fort à un lapsus de Downey Jr. dans son face-off avec Stiller appelé à faire date, ils ne sont au fond que des « dudes qui jouent des dudes déguisés en d'autres dudes ».
En ce qui concerne Step brothers, le miroir déformant tendu par
les acteurs n'est pas tourné vers eux-mêmes mais vers leur pays. Contrairement à ce que j'avais pu écrire ici, il me semble désormais que la fin du film n'est en rien une
tentative fade de rentrer dans la norme, mais bien au contraire une opération d'infiltration de cette norme pour mieux la faire exploser depuis l'intérieur. Ce dernier acte démarre par
l'insinuation que le duo principal restait immature par choix et non par débilité mentale : il leur faut seulement quelques minutes de récit pour assimiler les codes et règles à suivre pour
atteindre la réussite comme n'importe qui d'autre au sein du monde « normal », celui des « adultes ». Après s'être faits ainsi oubliés, ils sont à leur aise pour déclencher
leur attaque terroriste comique. Laquelle est du genre lyrique (Will Ferrell ayant moins que jamais réglé son tropisme de pousser la chansonnette) autant que fantasmagorique, pour un résultat
hilarant nourri par une hargne que l'on retrouve dans l'épilogue ainsi que dans certaines scènes coupées (encore, les fameux entretiens d'embauche dont certains sont d'une grande violence). Le
but de Step brothers n'est pas une conversion complète des « ennemis », mais une éclatante démonstration de force et de liberté.
Où ?
A l'UGC Orient-Express bien sûr, l'un des deux seuls cinémas de Paris à passer le film (et où survit également Step brothers)
Quand ?
Dimanche matin, à 10h15
Avec qui ?
Ma femme, et une vingtaine de spectateurs (dont aucun n'est parti en cours de séance)
Et alors ?
A l'occasion de ma critique de Step brothers lors de sa sortie aux USA en juillet dernier, j'avais écrit que ce film augurait de l'apparition d'un trio comique magique qui allait sûrement régner sur l'été américain. Ce fut le cas, puisqu'aux 100 millions de dollars de recettes de Step brothers succédèrent les 110 millions de Tropic thunder et les 85 de ce Pineapple express (Délire express en français, oublions). Des trois, seul le vrai-faux film de guerre de Ben Stiller a bénéficié en France d'une diffusion honnête, pour une simple histoire de notoriété : les deux autres membres du trio, respectivement portés par les trios Will Ferrell - John C. Reilly - Adam McKay et Judd Apatow - Seth Rogen - James Franco, ne sont ni moins bons ni moins accessibles. D'ailleurs, il n'y a pas si longtemps Ben Stiller lui-même souffrait d'un tel anonymat chez nous : son mythique Zoolander était sorti sur un nombre de copies tout aussi restreint qu'un Pineapple express.
Ces trois films ont bien plus en commun qu'un succès commercial contigu. Ils dressent tous un portrait remarquablement semblable du héros comique moderne, portrait dont les grandes lignes avaient déjà été tracées par les mêmes acteurs / producteurs / scénaristes ces dernières années, de Rois du patin en Supergrave. Alors, à quoi ressemble-t-il ce héros comique moderne ? Déjà, il n'est pas beau - voire même enlaidi délibérément, à l'image de James Franco ici qui, caché sous son pyjama informe, sa coiffure à la Bjorn Borg (bandeau compris) et ses yeux rougis par les volutes de marijuana, n'est que l'ombre du bad boy glamour des Spider-man. Par ailleurs, quand le héros comique moderne a un boulot (ce qui n'est pas toujours le cas), celui-ci n'est ni satisfaisant ni enrichissant. Les acteurs méprisés et souffre-douleur de Tropic thunder peuvent le confirmer, de même que Dale, le héros huissier de justice de Pineapple express obligé de se déguiser pour que les insultes lui tombent dessus après qu'il ait remis en mains propres les assignations à comparaître dont il a la charge.
Enfin, le nouveau héros comique creuse le filon ouvert par Jim Carrey il y a une quinzaine d'années jusqu'à en faire une tranchée imprenable : il est fondamentalement, irréductiblement, stupide et infantile. Mais il s'agit désormais d'un choix réfléchi et assumé, dans un cas de la part de la superstar de Tropic thunder dont le rôle le plus intense est de jouer le « full retarded » (débile profond), dans l'autre du duo de Step brothers qui restent ainsi peinards chez papa-maman, et ici dans Pineapple express d'un autre duo qui s'a(ban)donne volontiers à la fumette pour faire abstraction du monde extérieur. On est donc aux antipodes des canons de réussite sociale et plastique dont Hollywood est d'ordinaire si friand, en particulier depuis les années 80. Et pourtant, ces protagonistes comiques ont pour revendication principale le droit à des aventures tout aussi furieuses et périlleuses que leurs antithèses. Pour cela, ils n'hésitent pas à faire main basse sur des genres extrêmement calibrés, voire cadenassés - et qui ont sans surprise eu eux aussi leur heure de gloire (au sens commercial et non qualitatif du terme) dans les années 80, tels la success story (Step brothers) ou le film de guerre (Tropic thunder).
Dans Pineapple express, c'est le film d'action viril qui est pris d'assaut. La virtuosité langagière poussée jusqu'à l'éreintement et l'ode à la sous-culture ne sont donc plus complices d'un propos humaniste et tendre comme dans les précédentes productions Apatow (Supergrave, En cloque mode d'emploi) ; elles viennent se heurter frontalement à la brutalité et à la crudité des nombreuses fusillades et scènes de combat à mains nues. Cette faille permanente et jamais résorbée - les antihéros ne quittent pas leur peau de ratés pour devenir de véritables action heroes - entre les deux composantes du film rend Pineapple express fascinant. Ce dernier prouve par l'exemple la possibilité d'une juxtaposition cinématographique improbable, semblable à celle entre huile et vinaigre. Il ne renonce jamais ni à faire mal, par son scénario (les scènes d'action vont crescendo, avec gerbes de sang et coups qui font sentir la douleur), ni à être hilarant, par ses personnages - en se concentrant sur les effets de la drogue (capacités intellectuelles réduites, paranoïa inversement décuplée) chez Dale et Saul. Ce postulat de base, à l'image de l'âge mental des héros de Step brothers, devient vite une source intarissable de gags, bons mots et autres digressions comiques (la nuit passée dans les bois, qu'il faut admettre comme étant fabuleuse de connerie) mémorables.
Il y a du Tarantino dans cette façon bravache de mener de front plusieurs ambitions antagonistes. L'épilogue de Pineapple express, dans un diner de bord de highway, fait d'ailleurs énormément penser à l'ouverture/conclusion de Pulp fiction. Apatow & co. sont en apparence moins ambitieux que Tarantino : ils n'ont pas comme ambition déclarée de réinventer des genres, juste celle de tourner des comédies comme ils l'entendent. Cette modestie ne change rien à l'affaire, car ce que propose Pineapple express dans la foulée de ses prédécesseurs est bel et bien une révolution, qui fait passer la comédie d'un statut inférieur aux autres genres à un rôle supérieur, central. La victoire du duo interprété par James Franco et Seth Rogen (*) se fait sur tous les plans : malgré (ou grâce à) leur ânerie affirmée, leur indolence, leurs not so good looks et leur absence complète d'ambitions matérielles, ce sont eux qui mènent la danse en tant que personnages, qu'acteurs, que créateurs. Parfaitement accordés à leur époque, où n'importe qui peut devenir une star à la TV (la téléréalité) comme au cinéma (la mode des films en caméra subjective), leur règne comique à eux et aux autres, Stiller, Ferrell, Black, en tant que meneurs et commentateurs de cette tendance de fond ne fait que commencer.
(*) : coscénariste, comme il l'était de Supergrave, et acteur principal, comme il l'était de En cloque..., capable d'écrire et de jouer sur tous les registres comiques, du plus posé au plus dément, Seth Rogen n'est pas un futur grand mais un déjà grand.