Où ?
Sur Canal+ Sport
Quand ?
Dimanche midi, par hasard (je pensais plutôt attraper la diffusion de lundi prochain)
Avec qui ?
Seul
Et alors ?
Je précise pour commencer que le titre officiel français de ce documentaire est le propre sur soi Les arbitres, imposé par… le sponsor pour le football de cette profession dans notre pays, la Poste. Donc merci la Poste, et surtout à sa direction de la communication, pour ce bel exemple de novlangue rabougrie, anesthésiante et par-dessus le marché mensongère. Mensongère, car Kill the referee, réalisé par deux ex de l’émission Strip-tease, est tout sauf rabougrie et anesthésiante. La première séquence donne le ton, en faisant vivre au spectateur une expérience audiovisuelle inédite. Il s’agit de suivre des extraits d’un match de foot via des images de télévision, mais dissociées de la surcharge sonore habituelle (commentaires à deux voire trois voix, bruits d’ambiance du stade) à la place de laquelle est utilisée une piste audio unique : les échanges par micro entre l’arbitre et ses assistants.
Le résultat est déstabilisant, dans le bon sens. Il transforme une expérience reconnue comme organique – on vit le match « avec ses tripes », au gré des cris et chants des supporters, en laissant la réflexion à la charge des commentateurs – en quelque chose de purement cérébral. On est dans la tête de l’arbitre, déconnecté du monde extérieur et bousculé par les échanges d’exhortations et de signalements (de fautes, de hors-jeu) qui s’y amoncellent en un flot continu. Répétées à plusieurs reprises au cours du film, ces immersions ne durent jamais plus d’une poignée de minutes ; ce qui est déjà exténuant, et plus que suffisant pour se rendre compte une bonne fois pour toutes de la part de surhumain dans ce qu’il est demandé à un trio d’arbitres d’accomplir.
Et cette part s’agrandit d’année en année. Kill the referee se déroule durant l’Euro 2008, sans thèse préétablie et avec pour seule ligne directrice de s’adapter aux histoires que les deux réalisateurs allaient rencontrer en chemin. L’une des deux histoires retenues est autant une bénédiction pour un documentariste qu’un cauchemar pour l’arbitre qui la vit : les menaces de mort qui ont été envoyées à l’arbitre anglais Howard Webb suite au match Autriche-Pologne. Webb a bien commis une erreur au cours de cette partie, en faveur de la Pologne – un but accordé alors qu’il y avait un hors-jeu de position –, mais ce sont tout de même les supporters… polonais qui se sont déchaînés contre lui à cause d’un penalty accordé à raison à l’Autriche en toute fin de match, et qui a permis à ce pays d’égaliser à 1-1. Cette ironie aiguë est la cerise sur le gâteau d’un fait divers qui dépasse son protagoniste principal de tous côtés – en quelques instants, avec les ralentis télévisuels, les spectateurs partout dans le monde peuvent se faire leur propre idée et rendre un jugement pseudo-définitif, ce qui oblige tout le monde jusqu’aux instances dirigeantes à se positionner sur l’affaire plutôt que de parier sur l’oubli et l’apaisement.
Le grand écart entre l’ingratitude des conditions de travail des arbitres (vestiaires étriqués, l’anonymat en dehors du terrain et la solitude dessus), l’absence totale de considération de la part des autres acteurs du jeu (une autre séquence montrant des vociférations sans limites de la part d’entraîneurs) et ces répercussions disproportionnées de certaines de leurs décisions est remarquablement rendu par les choix de mise en scène et de montage de Hinant et Cardot. L’autre « intrigue » suivie par ces derniers est plus anecdotique mais tout de même surprenante et digne d’intérêt ; on y voit le duel par équipe nationale interposée entre l’espagnol Manuel Mejuto Gonzalez et l’italien Roberto Rosetti pour être celui qui aura le droit d’arbitrer une finale de grand championnat. En repoussant deux des tris au but italiens en 1/4 de finale, le gardien espagnol Iker Casillas élimine en effet par la même occasion son compatriote de la course à ce Graal de la profession. Au-delà des scènes décalées qu’un tel enjeu permet de capter (le trio italien tout sourire au lendemain de l’élimination de leur équipe nationale), Kill the referee y gagne un récit qui, en ne montrant pas les arbitres comme une corporation homogène et anonyme mais comme une somme d’individus singuliers et parfois rivaux, leur donne plus de considération, plus d’intérêt – au sens où l'on s’intéresse à eux, et non plus seulement à leurs actions.
Où ?
A la maison, en coffret DVD zone 2 regroupant les huit épisodes
Quand ?
La semaine dernière
Avec qui ?
Ma femme, qui l’avait déjà vu (contrairement à moi)
Et alors ?
Bienvenue dans le règne de la justice-spectacle à l’américaine. Après son documentaire oscarisé Un coupable idéal qui faisait le récit d’une cabale judiciaire grossière car balisée de tous les poncifs associés (misère sociale, drogue, couleur de peau, avocat commis d’office) mais malheureusement bien réelle, Jean-Xavier de Lestrade fait avec The staircase le récit d’une affaire autrement plus complexe et édifiante. Une affaire qui n’aurait a priori jamais dû avoir lieu : au départ, il n’y a qu’un appel de détresse passé aux urgences par Michael Peterson, qui dit avoir retrouvé sa femme Kathleen dans une mare de sang, au pied de l’escalier de leur maison. L’accident semble être l’explication la plus plausible, jusqu’à ce que les enquêteurs commencent à constituer un stock de soupçons conséquent – certains légitimes (les blessures crâniennes de la victime, la quantité de sang qu’elle a perdu) et d’autres, beaucoup d’autres, dont le lien avec le meurtre est autrement plus douteux et fait de conjectures. La bisexualité de Michael Peterson, ainsi qu’un autre accident du même style remontant à vingt ans de cela – une amie et voisine des Peterson lorsqu’ils habitaient en Allemagne, retrouvée morte en bas de son escalier, sans qu’il ne soit jamais question à l’époque d’assassinat – sont ainsi versés au dossier de l’accusation lorsque Michael Peterson se retrouve à devoir comparaître pour le meurtre de sa femme.
Pourtant il n’y a ni preuve factuelle, ni aveux, ni arme du crime, ni mobile évident. La défense aura beau le répéter à longueur de procès, de toutes les manières possibles, rien n’ébranle la conviction du procureur. Une conviction toute relative tout de même, puisque ce dernier a très vite arrêté de collaborer avec Lestrade, ne laissant à celui-ci que la possibilité de filmer la préparation de la défense et le procès. Il faudrait plutôt parler de croisade, menée contre un homme qui représente tout ce que le procureur, son équipe, et au-delà l’ensemble de la communauté de l’anonyme petite ville de Durham, Caroline du Nord, ne comprennent pas, donc craignent, donc rejettent violemment. Michael Peterson est un intellectuel, un écrivain, un chroniqueur polémique dans le journal local, et c’est surtout quelqu’un qui contrôle ce qu’il dit et ce que les autres savent de lui. Mais dénoncer les travers du fonctionnement de votre ville, et faire appel de temps à autre à des prostitués du même sexe que vous, fait-il de vous un meurtrier en puissance ? Beaucoup de gens à Durham semblent penser que oui – ou à tout le moins, que cela suffit à exiger de vous des preuves proprement impossibles à fournir que vous n’en êtes pas un. Cela porte un nom : la présomption de culpabilité.
Et autant le dire ici, puisque l’information se trouve en deux clics sur Internet : à la fin de son procès, Michael Peterson a été déclaré coupable du meurtre de sa femme, et condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de remise de peine. Ce que l’on perd en surprise finale en sachant cela avant de regarder The staircase, on le gagne en tragédie car les efforts de la défense pour battre en brèche point par point les arguments nébuleux de l’accusation n’en paraissent alors que plus vains et désespérés, malgré leur évidente justesse. Ce que les six heures du documentaire de Lestrade racontent, c’est le énième épisode du combat entre le camp des intelligents capables de douter et de remettre en question les préjugés, et le camp des imbéciles pétris de certitudes simplistes et irrévocablement bornés. Les premiers parlent de justice et de tempérance, les seconds attendent une vengeance et du spectacle.
Le spectacle, voilà la clé du succès du procureur. Sa plaidoirie inaugurale joue sur des ressorts de reality-show méprisable : une photo de la victime souriante immédiatement suivie, en prenant un air navré que l’on qualifierait de surjoué s’il s’agissait d’une fiction, par des photos de la scène du décès et de l’autopsie, débordantes de sang et de chairs meurtries, agitées sous le nez des jurés. Et voilà comment la justice bute sur le principe du jury populaire, qui va donner plus d’importance à ses tripes (beaucoup de sang = meurtre ; relations sexuelles hors mariage = motivation) qu’à son intellect (le défilé d’experts de la défense qui expliquent inlassablement pourquoi il y a au minimum le fameux « reasonable doubt » dans cette affaire). Il ne s’agit pas de trouver la vérité, ni même de rendre la justice, mais bien de raconter l’histoire, la fiction qui emportera l’adhésion des jurés. Et celle que l’accusation a fabriqué autour du personnage supposé maléfique de Michael Peterson – tueur récidiviste à l’escalier, suffisamment intelligent pour s’en tirer la première fois, désaxé mentalement puisque bisexuel – a beaucoup trop de points communs avec les scénarios sophistiqués crachés à longueur d’année par Hollywood, la télévision et la littérature de gare pour pouvoir être vaincue à ce jeu par une banale et anti-dramatique référence à « la faute à pas de chance ».
Dans toute la suite du procès, de contre-interrogatoires minables en plaidoirie finale bouffonne (qui serait proprement hilarante de nullité si la liberté d’un homme n’était pas en jeu, avec en point d’orgue l’ahurissant « This is hardcore porn !! »), l’habileté de l’accusation à défendre sa thèse tutoie le zéro absolu. Mais, comme le fait remarquer Lestrade dans les bonus du coffret DVD, l’équipe du procureur est intégralement composée de locaux, d’individus « bien de chez nous », là où les membres autrement plus compétents de la défense sont un juif new-yorkais, un asiatique, un hispanique… Paranoïa que de dire que cela joue ? Voire. Un panel de sondés du coin qui se plaint qu’on ne comprend rien à l’accent de l’expert d’origine chinoise et que cela dessert son discours, une assistante du procureur qui exagère son accent du Sud lorsqu’elle s’adresse aux jurés, un juge qui considère comme recevables des pièces et des témoignages sans lien avec l’affaire, des jurés qui rendent leur verdict à l’unanimité : le même reasonable doubt dont aurait dû bénéficier l’accusé s’applique assurément à l’exemplarité de tous les participants à ce procès.
Michael Peterson n’a pas eu le Henry Fonda de Douze hommes en colère – un film qui est le complément parfait de The staircase – pour le sauver in extremis. Tous et toutes se sont satisfaits d’être l’espace de quelques semaines les protagonistes de leur propre histoire sordide et sanguinolente « comme celles que l’on voit à la télévision » (une télévision dont Lestrade montre au passage, sans trop en faire, à quel point elle se repaît de cette affaire, allant jusqu’à réécrire jour après jour le procès pour le rendre plus juteux). Le pire, et surtout le plus triste, est atteint avec la fille de Kathleen Peterson, élevée pendant presque toute sa vie par son beau-père Michael, et qui s’est retournée contre ce dernier au cours de l’enquête. La pauvre est tellement persuadée de sa culpabilité (au contraire de ses trois demi-frères et sœurs) qu’elle en est réduite à invoquer un « dédoublement de personnalité » comme cause du supposé meurtre, faute de mieux.
«If there is not at least a reasonable doubt in this case, then I don't understand what I am doing. [The verdict] shooked the fondations of my beliefs in the justice system, in human beings, in my judgment, in my sense of reality. It just blew me away emotionally and psychologicaly. » (David Rudolf, l’avocat de Michael Peterson)
The September Issue aurait eu de la peine à être complètement mauvais. Suivre la parution d'un numéro de magazine aussi lu et aussi mythique que Vogue, et en plus pour son numéro-phare était, dès le départ, une bonne idée, dont la seule existence avait rassuré les amateurs de mode. Ainsi, programmé dans peu de salles, on a vu débarquer sur hauts-talons mercredi 16 septembre 2009 à l'Arlequin de Montparnasse tous ceux qui n'avaient pas eu de place dans les multiplex. Un public déjà acquis : trop facile ? Peut-être, mais le film remplit presque totalement sa mission, et avec style. La bonne surprise du documentaire est qu'on ne suit pas seulement la glaciale et professionnelle Anna Wintour (la sorcière du Diable s'habille en Prada) dans sa croisade pailletée, mais que le réalisateur, dont on perçoit presque la surprise, s'attache quasiment autant au portrait, plus spontané et moins maniéré, de sa collaboratrice aux cheveux hirsutes Grace Coodington.
L'air de rien, celle-ci ne se laisse pas autant marcher sur les escarpins que les autres, et impose sa patte arty branchée à des séries de photos à couper le souffle. C'est elle qu'on appelle quand la reine de septembre juge au dernier moment que toute une séance est à refaire. C'est aussi elle qui souffre le plus ; être à la limite de comprendre Anna Wintour semble être plus difficile que d'être, comme les autres, de simples satellites lointains et terrorisés dans la galaxie du magazine. Grace Coddington shoote. Grace Coddington montre sa photo préférée, et Anna Wintour tranche dans le vif sans justifications. L'incrédulité de la rédactrice de l'ombre poinçonne le film régulièrement : elle soupire, se plaint à ses collègues, demande pourquoi, et parfois même court-circuite l'avis de la rédactrice en chef quand elle est sûre de son bon droit, créant au sein du magazine une autre forme de rapport à l'autorité. Elle explique tout, là où Anna Wintour ne sert que des réponses lapidaires. Elle sourit de ses malheurs, là où Anna Wintour joue les gorgones à la moindre contrariété. Deux stratégies pour arriver à ses fins, et un équilibre parfait, qui finit de mener The september issue dans un tourbillon de flashs et de couleurs tout à fait jubilatoire. Aucun autre personnage d'arrière-plan ne recevra le même traitement, même si on perçoit, toujours, l'envie brouillonne du réalisateur de les connaître tous.
Malgré un début assez convenu, des montages parfois peu originaux qui font penser à des économiseurs d'écran de luxe, le film reste globalement à bonne hauteur. Ne boudons pas notre plaisir d'être entrés dans la gueule du mastodonte de huit cents pages qu'est Vogue, et d'en avoir reçu plus que ce pourquoi on était venu.
Où ?
À la maison, en DVD zone 2
Quand ?
Lundi il y a 2 semaines, en deuxième partie de soirée après Les vacances de M. Hulot
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Ce qui reste à l'esprit après la vision de Urgences est la solitude abyssale des cas qui se retrouvent en ce lieu filmé par Raymond Depardon, les urgences psychiatriques de l'hôpital de l'Hôtel-Dieu. Une solitude qui s'exprime dans tous les cas par une violence extrême ; au gré des malades rencontrés par le cinéaste au cours de ses heures de présence, cette violence est retournée contre soi-même (apitoiement, dénigrement, désir de disparaître au propre ou au figuré...) ou jetée à la face des « autres », de tout ce qui leur est extérieur. Cela peut bien sûr être la société prise dans son ensemble, par la paranoïa d'un complot, diffus ou très concret - les médecins, les flics ; mais l'extérieur peut aussi être pour eux une chose aussi vague et vaste que le monde entier, voire le concept même de vie (« Je suis un incompris », « La vie ne vaut pas peine d'être vécue »). Ces personnes nous sont proches par leurs souffrances et leurs psychoses, et dans le même temps terriblement éloignées dans l'expression que ce mal-être prend chez elles.
Depardon reproduit dans Urgences son dispositif habituel : une caméra placée physiquement le plus près possible de l'action qu'elle observe, mais qui s'astreint à rester complètement extérieure à celle-ci en ne cherchant surtout pas à y prendre part, à en influer le cours. Sauf que cette fois, à plus d'une reprise le réalisateur et/ou sa preneuse de son sont pris à parti par les hommes et les femmes filmés. C'est parfois violent, d'autres fois calmement et posément désespéré ; toujours, il ne s'agit que d'une réaction incontrôlée à la présence, enfin, de quelqu'un qui s'intéresse à vous avec de la bienveillance ou à tout le moins de la neutralité. De telles apostrophes sont également présentes dans le récent La vie moderne ; mais leur signification dans Urgences est radicalement différente car Depardon n'y provoque cette fois absolument pas cette brisure du « mur » cinématographique. C'est donc la preuve d'un grand courage et d'une grande honnêteté que d'avoir laissé ces instants, qui sont parfois des scènes entières, au sein du montage final. Ils rendent plus palpable encore le caractère inouï du travail au quotidien des médecins qui côtoient et soutiennent jour après jour ces patients. Urgences est cohérent en cela du fil directeur de l'ensemble de l'œuvre du cinéaste : l'admiration silencieuse pour la majesté méconnue de corps de métier ingrats, qu'ils soient substituts du procureur, agriculteurs, psychiatres de garde.
Les deux derniers métiers cités partagent un même statut de point limite de la quête de Depardon : limite physique pour les agriculteurs, esseulés dans des terres que plus personne d'autre ne parcourt jamais (et que la majorité des gens aimeraient même effacer de leur mémoire collective) ; et frontière mentale pour les psychiatres, confrontés en permanence au point de bascule entre l'aptitude à fonctionner dans la société, et la folie qui vous renferme sur vous-même. Il y a clairement chez Depardon quelque chose de l'ordre de l'émerveillement à voir ces psychiatres réagir sans violence ni mépris face aux problèmes de ces individus à la dérive ou au bord de le devenir, en leur proposant avant toute autre chose une écoute. Il nous transmet sans réserve son émerveillement pour eux, en même temps que leur empathie qui déteint sur lui (lorsqu'il accepte d'être pris à parti, de sortir de sa confortable neutralité de documentariste) et sur nous à travers lui. Vingt-et-un ans après la réalisation du film, dans une société devenue largement plus obsédée par la rentabilité et le caractère fonctionnel des choses et des gens, une telle posture humaniste - du corps de métier observé, et du cinéma qui observe et témoigne - est d'autant plus rare et vitale.
Où ?
A la maison, en DVD zone 2
Quand ?
Ces dernières semaines pour le film puis les bonus
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Diffusé l'an dernier sur Canal+ et dans les salles de cinéma, le documentaire J'ai très mal au travail proposait une réflexion poussée et solidement argumentée sur les dérives récentes du monde de l'entreprise - rationalisation et déshumanisation des processus, management par la peur, course effrénée à la performance et à la rentabilité, etc. Le film est construit selon un très intelligent double mouvement de dézoom puis de zoom, qui part des salariés pris individuellement pour monter vers l'entreprise comme structure globale, avant de redescendre vers les personnes qui la composent.
De manière faussement neutre, Carré démarre en s'intéressant à l'obsession moderne des entreprises à scruter non seulement à ce que ses employés produisent mais également à ce qu'ils sont, ce qu'ils pensent. En creusant un peu le sujet, le réalisateur tombe sur des exemples édifiants - les salariés de Dassault Aviation qui montent un spectacle musical à la gloire de leur entreprise, et déclarent benoîtement que cette initiative a eu un écho très positif auprès de la direction - et déterre la motivation qui se cache derrière cette attention nouvelle : remplacer les valeurs traditionnelles, constitutives, par ses propres valeurs servant ses propres intérêts. A partir de là, la pelote se déroule d'elle-même. Elle mène directement au précepte de plus en plus prégnant du management par la peur, par la brutalité morale (contrôle permanent des performances, mise en concurrence des équipes voire des personnes, surveillance par le biais des nouveaux moyens informatiques...) dont le but est d'écraser les velléités individuelles et les rébellions potentielles... afin précisément de rendre le terrain plus favorable à cette inculcation de nouvelles pseudo-valeurs.
L'horizon ultime de la manœuvre étant la « guerre » économique dans laquelle se sentent aujourd'hui engagées les entreprises à l'échelle mondiale, et qui les encourage à transformer leurs salariés en soldats d'une armée disciplinée et indéfectible. Une fois cette clé de compréhension explicitée, J'ai très mal au travail retourne à son sujet de départ, les salariés, pour montrer les conséquences désastreuses que ce dessein global, venu d'en haut (la financiarisation de l'économie, le dogme du retour sur investissement mirifique et immédiat) leur fait subir en silence, chacun isolé dans sa condition et dans sa souffrance. Incapables de se défendre, mais également incapables de se regrouper pour être moins vulnérables, ces hommes et ces femmes retournent leur exaspération et leur aigreur contre eux-mêmes, de dépressions et autres troubles physiques en - dans le pire des cas - tentatives de suicide.
Très bien documenté (publicités, reportages TV...), faisant intervenir des spécialistes - psychologues, chercheurs, avocats - clairs dans leurs discours et passionnants dans leurs analyses, et ayant mené des enquêtes sérieuses sur le terrain (auprès de salariés d'usines ou de call centers), J'ai très mal au travail ne pêche en définitive que par sa contrainte de tenir dans une durée étriquée : 85 minutes tout compris. L'échange enrichissant entre les différentes composantes que je viens de lister laisse dès lors parfois la place à une sensation de zapping excessif, qui passe trop vite sur certains points de son sujet. C'est là que l'interactivité du format DVD apporte un véritable plus, en adossant au film les versions non coupées des interventions de quatre des personnes ayant collaboré à J'ai très mal au travail. Les trois premiers se trouvent sur le même disque que le film, et la durée combinée de leurs témoignages égale celle de celui-ci. La psychologue Marie Pezé nous éclaire sur l'inscription du travail dans une histoire - celle de sa répartition géographique et/ou sexuée, des spécificités du corps de métier -, ce qui lui donne un sens, une raison. Les nouvelles formes d'organisation du travail arrachent ce dernier à ce contexte, et à la transmission qui l'accompagne. L'acte de travail se trouve dès lors réduit à une simple succession de gestes mécaniques, sans horizon. Plus grave, le travail ne sert plus de lien social, collectif ; bien au contraire, on assiste à un processus de banalisation du mal (pratique de plus en plus marquée de la terreur psychologique, du harcèlement, des entretiens-interrogatoires) et de techniques ayant pour but avoué de « plier la volonté des gens », qui mènent à une insensibilisation à la douleur de l'autre.
Les propos de Maguy Lalizel, ex-ouvrière chez Moulinex entrée là-bas à 18 ans et virée avec tous les autres au moment du dépôt de bilan, complètent par un exemple concret cette analyse, au travers de son parcours démarré par un « chez moi, tout le monde allait à l'usine » et conclu sur un angoissant « je sers à quoi ? ». Quant au politologue Paul Ariès, il porte le débat sur un terrain plus philosophique en dénonçant un mouvement généralisé de « sacralisation du profane » - c'est-à-dire l'argent pour l'argent, la consommation, l'illusion d'une croissance infinie qui rejoint le vieux rêve de toute puissance humaine. Le plus grave à ses yeux étant la désagrégation de tous les contre-pouvoirs potentiels à cette force, qui fait que plus aucune limitation à cette démesure ne semble actuellement exister.
Le quatrième et dernier intervenant, le chercheur Christophe Dejours, est placé en solo sur un second disque, son intervention durant une heure trois-quarts. Dont il est conseillé de ne pas rater une miette, tant l'homme est précis et pointu dans son exposé. Dans un premier temps, il décrit comment le travail constitue un outil de développement de soi, autant dans l'apprentissage de la vie en société - les règles à suivre - que dans l'affirmation individuelle - savoir biaiser ces règles lorsque le quotidien nous y force. La deuxième partie de son discours examine la mise à mal de cette définition du travail qui est au cœur de J'ai très mal au travail, et plus particulièrement ce qu'elle dit de nous et de notre société. Dejours insiste tout spécialement sur un point crucial : le système actuel repose sur le zèle des gens, de nous tous. L'évaluation des performances ne peut ainsi fonctionner que tant que ceux qui y sont soumis sont d'accord pour l'être. Nous sommes donc tous responsables de cette transformation du travail en quelque chose d'autosuffisant, qui devient une fin en soi au lieu d'être au service de l'homme, de sa culture, de ses civilisations. Il s'agit là d'une forme de décadence, qui ouvre d'ors et déjà sur des possibilités de dérives totalitaires tangibles : des comportements barbares, une entreprise de destruction de la culture, la création d'une pensée unique (suffisamment rusée pour ne pas chercher à empêcher la critique, mais la désamorcer)...
Dejours achève son raisonnement sur le cas des jeunes qui se savent exclus du monde du travail, et chez qui toutes les violences et les aigreurs générées par ce nouveau monde se cristallisent. Se sachant rejetés « hors du monde », hors de la communauté des hommes, ils combattent cette situation d'exclusion et de souffrance en y répondant par un rejet tout aussi haineux de ces « valeurs ». L'école paye alors par ricochet, puisqu'elle est la porte d'entrée vers ce monde inaccessible. La forme extrême de ce rejet est la violence physique, la virilité exacerbée dans une attitude presque militaire. L'escalade de la terreur, des affrontements de plus en plus violents avec la police montre qu'il n'y a pas de solution à espérer par la voie de la répression. D'autant plus que le rôle originel de la police n'est pas de régler des problèmes globaux, qui s'étendent à toute une catégorie de personnes (surtout lorsque cette catégorie est aussi vaste que la population des banlieues) ; elle est là pour s'occuper de difficultés ponctuelles, posées par des gens isolés, se trouvant en marge du concept même de société.
Où ?
A la maison, sur la VOD Canal+
Quand ?
Mardi dernier
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Reportage de 52 minutes réalisé spécifiquement pour l'émission « Spécial Investigation » de Canal+, et par conséquent visible nulle part ailleurs que sur la chaîne ou son site de VOD (j'ai cherché), La révolte des sans-terre mérite tout de même quelques mots sur ce blog. On y pénètre au cœur du mouvement brésilien qui se nomme la « Ligue des paysans sans-terre », une rébellion paysanne confisquant tout ou partie de domaines agricoles aux mains de riches propriétaires terriens (lesquels les ont souvent obtenus de manière frauduleuse), et y installant des familles pauvres qui subsistaient dans des bidonvilles et peuvent désormais vivre en autosuffisance grâce à l'exploitation des terres réquisitionnées.
La révolte des sans-terre souffre des tares habituelles de la production télévisuelle : ici une séquence « choc » de capture par les armes d'une plantation, qui traîne en longueur et n'apporte rien ; ailleurs, cette obsession de viser un point de vue neutre vis-à-vis du sujet, ce qui pousse à donner la parole à des opposants de la Ligue des sans-terre, opposants dont les interventions ont bien du mal à convaincre. Mais il ne s'agit là que de manifestations locales, à côté desquelles la grande majorité des scènes sont des descendantes documentaires de celles, fictionnelles, du récent film consacré par Soderbergh au Che : entraînement militaire avec les moyens du bord et dans une bonne humeur décontractée ; démarchage affable et tranquille du leader auprès des familles potentiellement candidates à peupler une terre occupée ; importance de maintenir une discipline rigoureuse et une hygiène minimale pour être irréprochables aux yeux des autorités et des opposants.
La filiation entre les deux témoignages, entre les deux luttes distantes de presque un demi-siècle est éclatante. Ce qui crée un sentiment complexe, car s'il est beau de voir que ces idéaux - justice sociale, qualité de vie décente pour tous - perdurent envers et contre tout, il est tout aussi triste qu'ils soient encore si difficiles à faire valoir.
(Aparté : dans le même ordre d'idée, et à une échelle encore plus grande, les sources d'indignation et de questionnements du roman de Upton Sinclair « The jungle » que je viens de finir de lire sont toujours d'actualité aujourd'hui : l'exploitation par la classe dirigeante des salariés non instruits, le gros doute quand à la maintenabilité du modèle productiviste et consumériste moderne sur une planète aux ressources finies).
Retour dans la jungle de l'Amazonie. La révolte des sans-terre est un verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide en raison de la foi absolue des rebelles dans leur combat, qui leur fait renverser des montagnes. Et de toute évidence, par rapport à là d'où ils viennent (en 1995, un massacre monstrueux commis par la police envers des occupants désarmés de la plantation d'Eldorado dos Carajas : 19 morts et des dizaines de blessés, le tout dans la plus totale impunité), les progrès de chaque jour sont immenses. La fin de l'histoire des sans-terre est encore à écrire ; on espère qu'elle sera plus heureuse que celle du Che et de ses compagnons.
Où ?
A la maison, sur la VOD Canal+
Quand ?
Vendredi soir
Avec qui ?
Seul
Et alors ?
C'est un peu une surprise de retrouver ce Tyson au milieu du container de films diffusés chaque mois par Canal+, un an après sa projection à Cannes (dans la sélection parallèle Un Certain Regard) et sans l'avoir vu passer par les cases « diffusion en salles » et « sortie DVD ». Il faut croire qu'après ses frasques multiples et ses come-backs de moins en moins crédibles, le nom de Mike Tyson ne fait vraiment plus vendre. Dommage, car ce documentaire sans contenu superflu (1h25 bien serrée) est doublement intéressant - même s'il fait initialement très peur, par le montage hystérique que Toback impose aux premières minutes, avec split-screen à gogo et superposition de plusieurs pistes sonores légèrement décalées les unes par rapport aux autres. Il se calme heureusement très vite, et laisse simplement parler Mike Tyson en agrémentant ses paroles d'extraits de combats et d'images d'archives rares (entraînements, combats de jeunesse) exhumées d'on ne sait où.
L'intérêt évident de Tyson tient à la confession sans retenue qu'effectue l'ex-boxeur à cette tribune qui lui est donnée. Derrière l'image médiatique de la « bête » qui mettait ses adversaires K.O. en trois coups, qui fut condamnée pour viol et qui mordit deux fois l'oreille d'Evander Holyfield, on découvre une histoire triste et classique. Celle d'un gamin pauvre de Brooklyn un peu benêt, mal dans sa peau, embarqué dans la criminalité parce que c'est comme ça que ça se passe dans le quartier, et qui croit trouver dans la boxe le chemin de la rédemption et du succès honnête - avant de comprendre à ses dépends qu'on trouve autant de personnes malintentionnées dans les domaines légaux qu'ailleurs. Agents véreux et adversaires truqueurs accélérèrent ainsi les chutes et rechutes de celui qui fut le plus jeune champion du monde des poids lourds de l'histoire de la boxe, mais qui n'a jamais appris à être autre chose qu'un gosse naïf et, au fond, innocent. Lequel admet qu'il est le premier responsable de ses ennuis à répétition en raison de sa propension à profiter de la vie sans se fixer de limites (argent qui lui brûle les doigts, goût immodéré pour les femmes, indolence fatale lorsqu'il s'agit de s'entraîner sérieusement). Le format du long-métrage documentaire donne le temps et les moyens d'être convaincu, et touché par la sincérité de Tyson.
Le film prendrait toutefois par moments des airs de discours de pénitence à une réunion des alcooliques anonymes, s'il ne traçait en filigrane le portrait de ce qu'est devenue la boxe, hier sport noble aux champions bigger than life (Joe Louis, Mohammed Ali) et aujourd'hui pompe à fric actionnée par les promoteurs et ayant perdu toute respectuosité. Activement, bien qu'inconsciemment, Tyson a précipité cette chute - qui était peut-être inévitable - par ses débordements sur le ring (parodies de combats acceptées uniquement pour l'argent, morsures d'oreille dont la place est sur un ring de catch) et en dehors, du comportement de petit caïd mafieux aux condamnations judiciaires. Cette culpabilité involontaire fait de Tyson un héros tragique, dans la lignée de tous ceux, réels ou fictifs, qui ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis.
Où ?
Au ciné-cité les Halles
Quand ?
Jeudi soir, à 22h30
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Mis en chantier aux premiers signes de la crise financière et économique actuelle, Let's make money est une excellente piqûre de rappel pour vacciner tout un chacun contre les interventions lénifiantes régulières - point d'orgue en date : le G20 de Londres - qui voudraient nous faire croire que tout ceci n'est qu'un court mauvais moment à passer, que les choses vont s'arranger car elles sont de nouveau sous contrôle. Sous contrôle, l'économie mondiale l'est en effet ; celui des mêmes personnes et organisations qu'avant la crise. C'est sur leur trace que nous emmène Erwin Wagenhofer, soit qu'ils soient physiquement présents devant sa caméra (PDG autrichiens en visite express dans une usine indienne, gérants de fonds d'investissement « dynamiques »), soit qu'ils laissent parler à leur place les séquelles concrètes de leurs opérations financières à but fortement lucratif. Parmi celles-ci, surréaliste est la vision de ces barres d'immeuble défigurant la côte méditerranéenne de l'Espagne - ça, on le savait - et qui restent invariablement vides de tout occupant - là, les bras nous en tombent.
Voir un principe aussi fondamental que le logement ainsi dépossédé de sa substance et réduit au rang d'outil boursier est l'exemple le plus stupéfiant du processus en cours de réalisation par les forces néolibérales, celui qui le met le plus à nu. On parle là d'une totale déshumanisation, pire encore d'une vitrification - comme après l'explosion d'une bombe atomique - à travers laquelle tout ce que l'homme, et la nature, ont édifié jusqu'à maintenant doit être figé dans son état actuel, rentabilisé au maximum puis abandonné à son pourrissement provoqué. La quête du profit immédiat, ce nouveau veau d'or parfaitement résumé par le double sens de l'expression anglaise « make money » (au figuré, to make = gagner de l'argent ; mais au propre, to make = fabriquer cet argent, à partir de rien), aveugle ses adeptes idolâtres et leur masque le mur contre lequel ils vont forcément finir par se fracasser - en nous emmenant avec eux. Car un jour prochain, il n'y aura plus de matières premières à pomper sans discernement, de terres attractives à bétonner, d'entreprises à endetter au-delà du soutenable tout en partant avec la caisse (via le principe délirant du LBO), de pays où les salariés sont moins chers et plus malléables que le voisin... Mais pour le moment, ainsi que le dit très justement le film, il y a encore suffisamment d'individus, du petit chef anonyme au responsable politique mondial, prêts à fouler leur éthique aux pieds contre la promesse d'une commission ; et suffisamment d'argent pour allouer prodiguer ces commissions et ainsi huiler les rouages du système.
Let's make money est une très estimable, et globalement exhaustive, conférence introductive à tous ces mécanismes financiers carnassiers et à leurs fondements idéologiques néfastes. Cinématographiquement parlant, l'austérité du film et parfois son laisser-aller - pas d'effort visuel sous prétexte qu'il s'agit de documentaire - le placent un cran en-dessous du précédent long-métrage de Wagenhofer, We feed the world. Ce dernier bénéficiait il est vrai d'un thème plus ciblé, donc plus concevable ; mais surtout il était porté par des personnalités fortes, qui donnaient un visage aux forces en présence - Jean Ziegler, le rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, ou encore Peter Brabeck, le PDG de Nestlé qui rêve d'un monde où l'accès à l'eau serait entièrement privatisé et les usines débarrassées de toute présence ouvrière. Ce manque d'incarnation, bien qu'au cœur de son sujet, fait de Let's make money un objet quelque peu distant, à peine déridé par l'apparition du bouffon de service qu'est le Premier Ministre de Jersey. La fierté que cause à ce pantin de forces qui le dépassent le système machiavélique et hautement sophistiqué d'évasion fiscale mis en place par son île ne doit être égalée que par la félicité de se savoir à l'abri de la liste noire (vide, rappelons-le), et même de la liste « gris clair » des paradis fiscaux édictée par le G20 pour mieux enterrer la question.
Où ?
Au MK2 Beaubourg, qui le passe en exclusivité sur Paris
Quand ?
Jeudi soir, à la séance de 22h
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Moribond il y a encore quelques années, le
genre documentaire propose aujourd'hui une quantité et une variété étonnantes d'œuvres, avec en particulier un souci de renouvellement formel de plus en plus présent. Quelques semaines après
Les enfants de Don Quichotte et son dispositif
ancré dans l'immédiateté et la captation de l'action plus que de son analyse, About a son flirte avec les lignes à l'autre bout du spectre - n'avoir que le commentaire, et plus
aucune action. Le film de AJ Schnack a en effet comme source un document totalement dénue d'images, puisqu'il s'agit d'enregistrements audio d'interviews de Kurt Cobain réalisés par le
journaliste Michael Azerrad pour la rédaction d'un livre consacré à Nirvana. Transformer ceci en cinéma relève donc de la gageure - et About a son n'est d'ailleurs qu'en partie
satisfaisant.
Les bandes audio à sa disposition représentant une confession d'une intimité rare et exhaustive de la part du chanteur de Nirvana, Schnack a choisi de se placer dans leur continuité subjective en leur adjoignant des images qui auraient pu être ce qu'a vu au fil de sa vie le Kurt Cobain qui nous parle à travers tous les haut-parleurs de la salle de cinéma. Paysages - scierie où travaillait le père de Kurt Cobain, couloirs du lycée d'Aberdeen, taudis de Olympia, lueurs et majesté de Seattle... - mais aussi visages des anonymes qui peuplent chacun de ces endroits défilent ainsi devant nos yeux. Le concept fonctionne tant que Cobain nous parle de son enfance et de son adolescence, avec une lucidité et un luxe de détails et de commentaires ravageurs. La banalité des lieux concernés couplée à la capacité d'analyse de notre narrateur donne alors le sentiment de suivre un pan d'histoire de l'Amérique d'aujourd'hui, où la masse standardisée et les individus à la marge vivent de part et d'autre d'un fossé infranchissable. Cette histoire est à la fois intimiste et générique, hautement réaliste (un homme nous parle de ses propres souvenirs) et fictionnelle : l'évocation par Cobain de son calvaire d'ado « différent » au lycée semble ainsi pouvoir s'enchaîner tout naturellement sur Elephant, d'un plan à l'autre.
About a son cale lorsque l'on arrive - d'un seul coup, sûrement comme lui-même l'a ressenti - au présent de Cobain. L'expérience intime de ce dernier ne se fait alors plus vis-à-vis du reste du monde, mais coupé de celui-ci, sous le double effet de la réclusion qui va de pair avec la célébrité et de l'introspection de la création artistique. Fidèle à son idée de ne pas montrer d'images de Cobain (puisque nous sommes « dans sa tête »), Schnack lutte pour trouver de quoi illustrer les propos du chanteur. Lesquels propos nous touchent eux-mêmes moins ; Kurt Cobain, de plus en plus perclus de douleurs physiques insoutenables et de paranoïa mentale, s'éloigne peu à peu de nous, des ses congénères humains. Et retrouve son idée fixe d'enfant d'être un « alien », abandonné sur Terre. On sait où cette route s'est achevée.
Où ?
Au MK2 Beaubourg dans la toute petite salle, ce qui est un peu déprimant au vu de l'impact médiatique auquel pourrait a priori prétendre un tel film
Quand ?
Vendredi soir, à 22h
Avec qui ?
Ma femme
Et alors ?
Les avancées formelles ne sont pas toujours là où on les attend. Loin du simple film-tract opportuniste et ne captant que des miettes du réel (à-côtés, interviews rétrospectives,...), Les enfants de Don Quichotte est l'un des premiers documentaires à parvenir à transcrire à l'échelle du long-métrage de cinéma l'énergie brute de l'audiovisuel viral et immédiat tel que le génère Internet (YouTube & co). Bien sûr, des fictions telles que Redacted ou Cloverfield ont déjà réussi à saisir la révolution portée par ce phénomène ; mais je n'avais pour ma part encore jamais vu un documentaire qui applique avec une telle évidence ces codes. À savoir qu'il a été réalisé en temps réel de l'action, sous la forme de courts instantanés privilégiant la force de l'immédiateté à l'analyse réfléchie, par les membres du mouvement et non un point de vue extérieur. Certains passages du film reprennent d'ailleurs des vidéos postés à l'époque sur le site web de l'association, ainsi que des extraits de JT récupérés à la hussarde. Pour tout cela, Les enfants de Don Quichotte est un film radicalement de son temps, et qui méritait bien son passage à la Semaine de la Critique, la sélection alternative la plus exigeante du Festival de Cannes.
Au-delà du cinéma, il y a bien sûr la lutte - tout aussi radicale et forcenée - menée par les Enfants de Don Quichotte pendant l'hiver 2006-2007, cette tentative de blitzkrieg aussi utopique que magistrale visant à éradiquer le problème du logement des exclus, au nom de leur dignité et de leurs droits fondamentaux. Le dispositif visuel fait que temps forts et difficultés de cette bataille sont traités de la même manière tandis que la boule de neige médiatique gonfle, au point de mener jusqu'à Matignon une opération démarrée à trois dans l'anonymat. L'autre justification à donner une telle place aux moments de tension et aux échecs, c'est malheureusement la fin de non-recevoir violente - à coups de CRS, en clair - exprimée par le gouvernement Sarkozy-Fillon après les promesses de son prédécesseur. Comme les habitants des banlieues et les victimes de Clichy-sous-Bois Zied et Bouna, les enfants de Don Quichotte et les SDF du Canal Saint-Martin ont été trahis en mai 2007 par une majorité de la population, qui a porté au pouvoir un homme refusant tout droit à la parole à la société civile. Malgré lui, ce film est le témoignage de l'arrivée du jour au lendemain de cette situation insupportable, qui a temporairement brisé le fragile équilibre démocratique basé sur le droit à l'opposition.