Comme toujours dans les films du maître italien, l’ampleur et l’acuité du génie déployé frappent après la projection plus que pendant. Les scénarios conçus et mis en images par Antonioni sont en effet de longs parcours mystérieux, dont le sens n'émerge réellement qu’au bout du chemin. Unique en son genre, le tour de force ne cesse d’impressionner œuvre après œuvre.
Dans Zabriskie point, Antonioni observe l'Amérique dans laquelle il vient d’arriver comme il observait Londres dans Blow-up : avec un grand sens de l’adaptation. Bien qu’approchant la soixantaine, il parvient dans un film comme dans l’autre à se nourrir à la perfection des lieux, des époques, des bouillonnements culturels « de jeunes » pour en tirer la toile de fond de ses récits. Et bien qu’elle tienne en seulement quelques scènes avant que l’intrigue proprement dite ne s’enclenche, la description de cet arrière-plan ne manque ni de soin ni d’authenticité. L’affrontement entre les 2 propositions de civilisation qui s’opposaient alors aux USA (à gauche, les émeutes étudiantes, la quête d’un absolu de liberté et d’égalité ; à droite, la répression policière musclée, la spéculation immobilière, la publicité tous azimuts) a ainsi rarement été synthétisé de manière aussi méthodique et claire que dans le 1er acte de Zabriskie point.
Les 20 premières minutes de Profession : reporter, situées en plein cœur du désert saharien, sont stupéfiantes. Par l’aridité de sa mise en scène, son inhumanité presque (échanges verbaux réduits au plus strict minimum, personnages écrasés dans le décor, caméra qui ne s’attache pas exclusivement à eux mais les observe comme une partie d’un tout plus vaste), Antonioni rend palpable la disparition progressive de l’identité, de l’existence même d’une personne – et donc la possibilité du changement d’identité du reporter David Locke (Jack Nicholson) qui, à la suite de ce qui semble être la déconvenue professionnelle de trop, décide de devenir M. Robertson, l’homme mort d’une crise cardiaque dans la chambre d’hôtel contiguë à la sienne.
Cette permutation comporte une grande part d’humour grinçant. Par un renversement malin du stéréotype habituel, elle se déroule en pays noir, où ce sont 2 blancs qui se ressemblent vaguement et deviennent du coup interchangeables aux yeux des locaux. Plus cynique et troublante, la part d’introspection mise dans le film par Antonioni : à son image, Locke est un cinéaste reporter cherchant à transmettre la vérité sur les hommes par la captation sur pellicule de leurs luttes et de leurs idéaux. Dans son commentaire audio, Nicholson rapporte plusieurs anecdotes confirmant l’existence d’un tel transfert entre le réalisateur et son personnage, transfert difficile à oublier quand Locke rejette son existence pour devenir... trafiquant d'armes, le métier de « l’homme d’affaires » Robertson.
Le sentiment dominant est qu’Antonioni met à l'écran sa part obscure, ses inavouables tentations de renoncement. Mais une fois revenu dans le monde occidental, le changement s’avère en réalité impossible. Les proches de Locke s'accrochent à lui, ou plutôt (ce qui est bien plus pervers) à ce qu'il produisait : ses reportages, ses interviews, qu’ils visionnent en permanence en lieu et place d’objets qui leur rappelleraient la personne Locke et non sa fonction. L’être humain n'existe plus en tant que tel, il se doit d’être une source de quelque chose d’utile, de concret.
La même infortune s’attaque à Locke dans sa peau de trafiquant d’armes. La fin tragique qu’il rencontre ne vient pas du fait qu’il ait usurpé l’identité de Robertson, mais de la fonction attachée à l’image de ce dernier – les hommes qui le poursuivent ne cherchent pas à tuer « Locke » ou « Robertson », ils sont là pour se débarrasser du « trafiquant d’armes », de même que les anciennes connaissances de Locke veulent retrouver le « reporter ». Dans la continuité logique d’un film où les lieux traversés par les personnages (l’église à Munich, les maisons construites par Gaudi à Barcelone) ont autant, si ce n’est plus, d’importance que les personnages eux-mêmes et leurs actions, la dernière séquence de Profession : reporter fait écho à la 1ère en revenant dans le désert – andalou cette fois-ci. Ce retour au point de départ, fait des mêmes maisons à la blancheur éclatante, des mêmes autochtones indifférents, écrase Locke sous la sensation d'inutilité de toute cette quête, et de l'inéluctabilité du destin. L’interprétation de Nicholson, hagard et hypnotique, l’exprime à la perfection. Tout comme le plan-séquence final mythique, dont les 7 minutes sont rendues interminables par l’opposition entre la lenteur sereine de la caméra et le drame humain qui se joue pour partie hors champ. Drame déprécié par la mise en scène d’Antonioni, qui parachève là ce qu’il n’a cessé de nous susurrer tout au long de Profession : reporter par ses mouvements de caméra s’attardant sur les à-côtés de l’intrigue : l’anonymat, l’insignifiance, l’éclipse (titre d’un autre film du cinéaste) nous guettent en permanence, malgré nos efforts désespérés pour les rejeter à bonne distance.
À la fin de son commentaire audio, Jack Nicholson dévoile l’astuce technique située au cœur de ce morceau de bravoure. Avant cela, ses souvenirs de tournage, ses anecdotes sur Antonioni (point que j’ai déjà évoqué plus haut) et ses digressions autour des thèmes brassés par le film, dont une le mène jusqu’aux écrits de Tocqueville, donnent la très agréable sensation de regarder le film à ses côtés, entre amis. On sent l’acteur toujours aussi impressionné, 35 ans après, par l’aventure unique que lui a fait vivre un grand cinéaste. L’autre piste de commentaires, qui fait intervenir le scénariste Mark Peploe, est moins intéressante. Seule l’écoute du premier 1/4 d’heure, où est racontée la genèse peu banale du film, mérite le détour.
Blow up, Palme d’or en 1967, appartient à une catégorie de films que j’affectionne particulièrement (cf. une autre Palme d’or récente) : ceux dont le récit est tout entier contenu sur une durée limitée, sans pour autant tomber dans le fantasme trompeur du temps réel. Ici, 24 heures de la vie d’un photographe hype du Londres hype des années 60 vont suffire à mettre à bas ses certitudes et son rapport au monde. Le choix du métier de Thomas (David Hemmings) n’a rien d’anodin. Le photographe constitue la représentation visuelle la plus forte qui soit de notre société vivant dans le culte de l’apparence et – justement – de la représentation. En ne regardant le monde qu’à travers les yeux et l’appareil de Thomas, Blow up est donc tout entier une mise en abyme, non pas concrète (du type un film dans le film) mais philosophique : Antonioni capte dans une caméra les faits et gestes d’un homme qui cherche à capter l’essence du monde dans une caméra.
Pour accentuer le trouble généré, Antonioni filme ses scènes comme des tableaux, à la composition plus esthétique que naturelle. Le résultat est visuellement enchanteur, une suite de toiles d’une grande richesse. Thématiquement, cette stylisation interpelle : le cinéaste piège-t-il Thomas dans son propre jeu, ou bien désire-t-il dire la grandeur de l’art, capable de sublimer l’existence ? La problématique de Blow up et de son héros est là, dans cette incertitude entre la déliquescence et l’élévation, la folie et la sagesse. Antipathique sans être pour autant mauvais, Thomas mène une vie matérialiste, complètement vide sur le plan spirituel ; il ne conçoit son rapport aux choses et aux êtres que par la qualité des photos qu’elles peuvent lui apporter. On le voit ainsi aimer ou bien humilier les femmes via son appareil, ou encore déclarer que Londres ne l’intéresse plus – pour cause, il est sur le point de finir un recueil de clichés couvrant sous tous ses aspects la ville, qu’il a vampirisée sans jamais réellement l’habiter.
La dernière photographie de ce projet va tout remettre en cause. Certes, elle établit tout d’abord la toute-puissance du photographe, qui découvre par des agrandissements successifs que cette scène anodine (un couple dans un parc) cache en son sein une scène de crime. Mais elle ouvre ensuite un gouffre sous les pieds de Thomas, ramené à sa vacuité par le surgissement concret et inattendu de la mort. Face à la gravité de la situation, la réaction de celui-ci est tragiquement veule. Il esquive dans un premier temps la confrontation en se réfugiant parmi ses compagnons d’aphasie voulue, dans un concert où les reliques offertes par le groupe importent plus que la musique ou dans une soirée où tout le monde s’abandonne dans la drogue. Finalement, il ne l’accepte au lever du jour que muni de son substitut d’âme : son appareil photo. Mais le « rendez-vous » achoppe et la scène qui suit, devenue culte (une partie de tennis sans balle ni raquettes), clôt le récit en laissant sans réponse la question cruciale : Thomas a-t-il quitté le règne de l’apparence pour atteindre la sagesse, ou bien y a-t-il plongé jusqu’à la folie ?
Antonioni laisse à chaque spectateur le soin de trouver sa propre réponse, puisque le parcours de Thomas n’est là que pour refléter le notre, confronté aux mêmes doutes et tentations. En repensant a posteriori à Blow up, on se rend compte qu’une voie de secours possible y est tracée : l’expression artistique. Le cinéaste l’expose via les nombreux média qui foisonnent dans le swinging London de cette époque, des musiques en plein essor (la bande-son jazz de Herbie Hancock, le rock) aux performances corporelles (le mime, mais aussi le sexe libre et sans tabous). À vous d’en tirer le meilleur parti, semblait-il – et semble-t-il toujours – nous dire.