Où ?
Au Max Linder
Quand ?
Mardi soir à 21h30, à ce qui était la dernière séance : le film n’était sorti que le mercredi précédent (en version intégrale et copie restaurée) mais devait déjà laisser la place dès le lendemain à Micmacs à tire-larigot… Mais il est toutefois disponible dans une très belle édition DVD, dont je dis quelques mots dans l’article qui suit
Avec qui ?
Mon frère, venu sans avoir la moindre idée de ce dont il s’agissait
Et alors ?
Il était une fois la révolution est le film le plus méconnu de Sergio Leone, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il est coincé entre deux blocs écrasants, d’un côté la trilogie de l'Homme Sans Nom et Il était une fois dans l'Ouest et de l’autre le monumental Il était une fois en Amérique, capable de former un bloc à lui seul. Il était une fois la révolution opère même d’une certaine manière la transition entre ces ensembles, puisqu’il mêle la désinvolture détachée des westerns spaghetti et la maturité solennelle de ce qui sera l'ultime film de Leone. Par ailleurs, on n’y trouve pas un casting aussi prestigieux ; Rod Steiger et James Coburn ont beau constituer un excellent duo d'acteurs principaux, aucun des deux ne possède l'aura de Clint Eastwood, Henry Fonda ou Robert De Niro.
La raison principale qui a, au fil du temps, plus ou moins poussé ce film dans l'oubli est encore plus pragmatique : la confusion liée à la multiplicité des versions existantes. Par rapport à la version intégrale italienne, les copies d'exploitation dans le reste du monde ont subi en effet des coupes variables en nombre et en durée suivant les pays (Angleterre, France, Etats-Unis…), lesquelles coupes s'apparentent à de la censure pure et simple en même temps qu’elles prouvent qu'à l'époque les distributeurs prenaient vis-à-vis des films des libertés qui minimisent fortement la gravité de ce que l'on peut observer de nos jours. La version restaurée présentée au Max Linder (et encore au Grand Action) est pour le plus grand bonheur des spectateurs la version italienne intégrale – que l’on peut aussi retrouver dans l’édition DVD la plus récente (2005), mais sans la restauration de l’image cependant. Les scènes réintégrées concernent pour la plupart le développement des personnages, beaucoup plus approfondis dans cette version longue ; le bouleversement le plus majeur étant que notre perception du personnage de John, l'artificier révolutionnaire irlandais interprété par James Coburn, se trouve complètement modifiée par le long flash-back qui clôt le film. La plupart des autres scènes coupées le furent pour des raisons de « bonne morale » poussée au-delà de toute logique (les jurons des personnages, une scène de viol où l'on ne voit pourtant rien, ou encore le plan d’ouverture dans lequel Juan – Rod Steiger urine sur des fourmis !), ou bien pour leur contenu politique. Lors de sa première exploitation en salles, Il était une fois la révolution fut ainsi privé de son ouverture énonçant une citation de... Mao Tsé-toung, ce qui fut inévitablement mal perçu à l'époque dans les pays occidentaux.
Pour parler un peu plus de ce DVD hautement conseillé malgré sa qualité technique imparfaite, son principal supplément de cette réédition est le commentaire audio de Christopher Frayling, biographe de Sergio Leone (qui a également enregistré le commentaire audio de la récente réédition de Et pour quelques dollars de plus). Frayling marie à merveille la petite histoire (anecdotes concernant la production et le tournage) et la grande (remise en perspective du film dans la filmographie de Leone et dans le contexte des années 60-70 en Italie et dans le monde) pour tout nous expliquer ou presque sur le film. Il signe un commentaire passionnant, exempt des silences pesants et des redites rébarbatives que l'on craint toujours pour des œuvres aussi longues. Seule « faute » commise par Frayling, sa persistance à appeler John par le prénom de Sean. Mais cette confusion est faite par un grand nombre de personnes, et son explication peut se trouver dans le remarquable documentaire Versions alternatives, qui traite des différents montages. Je ne vous en dirai pas plus, et vous conseille bien évidemment de regarder ce supplément après avoir vu le film ! Un autre bonus notable est l'interview de Sergio Donati, coscénariste du film, qui revient sur la place de celui-ci dans la carrière de Leone et sur sa gestation difficile.
Le film, maintenant. Sergio Leone s'y trouve comme dit plus haut à la croisée des chemins entre immaturité et maturité, et ses hésitations vis-à-vis de la réalisation du film (il a peu participé à l'écriture détaillée du scénario, et souhaitait même au départ se contenter du rôle de producteur) peuvent être vus comme le dernier caprice d'un adolescent qui refuse de grandir. Leone semble du coup avoir trouvé comme échappatoire le fait de se servir d’Il était une fois la révolution comme d’un terrain d'expérimentations, notamment en ce qui concerne la conduite du récit. Les flashbacks, employés pour la première fois par Leone dans Et pour quelques dollars de plus et qui seront utilisés à la perfection dans Il était une fois en Amérique, sont ainsi extrêmement complexes, et la construction globale du scénario ne prend réellement forme qu'à la toute fin du film. De ces expérimentations découlent un rythme et une narration déroutants. Il est ainsi difficile au cours de la première heure de comprendre où le réalisateur veut en venir, tellement ce dernier rallonge son exposition, enchaîne les scènes par des ellipses brutales, et donne les informations dans le désordre. Plusieurs dizaines de minutes s'écoulent par exemple entre la première évocation de la banque de Mesa Verde et l'explication de sa place dans le récit. Il était une fois la révolution ne démarre d'ailleurs réellement qu'une fois les deux compères John et Juan arrivés face à cette fameuse banque, et plongés malgré eux dans la révolution mexicaine. La collision entre ces deux personnages charismatiques en diable et le contexte politique environnant élève alors le récit au rang d'épopée – mais une épopée tragique et désenchantée.
En faisant de son film un cri de révolte contre l'idéal intellectuel de révolution, Leone n'y va pas par quatre chemins pour se placer en porte-à-faux des concepts à la mode au début des années 70. Jamais le réalisateur ne se sera identifié à un personnage comme il le fait ici avec Juan – le seul de sa filmographie à lui ressembler à ce point physiquement et en caractère, bon vivant, entier, colérique. Leone montre par ce biais qu'il choisit explicitement le camp des « petits », manipulés et sacrifiés pour des raisons qui les dépassent et dont ils n'ont au final que faire ; un monologue mis dans la bouche de Juan exprime parfaitement cet état d’esprit. Le cinéaste met ainsi pour la seule fois de sa carrière sa double virtuosité visuelle et scénaristique (personne n’a jamais su mettre en place comme Leone des scènes muettes ou quasi muettes aussi longues, aussi sophistiquées, et au final aussi époustouflantes et inoubliables) au service d'un propos important et qui dépasse les personnages, au lieu de se « contenter » de filmer des scènes époustouflantes contenant en elles-mêmes leur propre finalité comme par exemple l'affrontement dans le cimetière qui conclut Le bon, la brute et le truand. Ici, les morceaux de bravoure typiquement leoniens (une évasion de dernière minute, la destruction d'un pont stratégique) sont invariablement suivis par des séquences chargées émotionnellement – la découverte d'un charnier de résistants dans une grotte ; un long et insoutenable plan-séquence décrivant le nettoyage implacable d'une ville par l'armée – qui réduisent à néant toute euphorie et nous rappellent la cruauté de la situation.
Le dernier plan, avec la surimpression du titre original (le Il était une fois la révolution français n’étant que l’énième avatar du traitement mercantile subi par le film chez nous) sur le visage désemparé et perdu de Juan, résume toute la hargne et le pessimisme de Leone. « Duck you sucker » peut en effet se traduire en français par « Baisse la tête connard » ou, au sens figuré, par « T'occupe pas de ça et mêle-toi de tes affaires », l'attitude prônée par Leone vis-à-vis du combat révolutionnaire et politique.
Où ?
Au Max Linder, une des salles dans lesquelles le film est sorti dans une version restaurée de toute beauté. Malheureusement, les impératifs et le rythme frénétique du cinéma commercial étant ce qu'ils sont, Les vacances de M. Hulot ne sont restées qu'une seule semaine à l'affiche du Max Linder, délogées dès ce mercredi par Public enemies et son tournage en numérique parfaitement adapté aux capacités de projection à la pointe du cinéma
Quand ?
Lundi soir, après une crêperie express
Avec qui ?
Ma femme et une amie cinéphile
Et alors ?
Un été pendant les années 1950, des milliers de français partent en vacances au bord de la mer. Parmi eux, une poignée choisit comme destination une petite station balnéaire de Bretagne, et son bien nommé « Hôtel de la Plage » qui leur permet d'être quasiment les pieds dans l'eau. Là, ils vont croiser la route de M. Hulot qui, pour sa première apparition (suivront Mon oncle, Playtime et Trafic) comme avatar de Jacques Tati, interprété par le cinéaste lui-même, fait l'étalage de sa capacité immense à générer malgré lui le chaos partout où il passe. M. Hulot est le grain de sable dans le grand engrenage humain qu'est la société occidentale moderne, de l'après-guerre. Par le biais de son personnage, et à sa manière quasi-muette et d'une exceptionnelle minutie dans l'édification des gags, Tati invente Les dents de la mer avec un canoë cassé en deux, détraque le déroulement d'un enterrement, transforme un bruit de moteur agonisant en coup de pistolet, déclenche un feu d'artifice géant, accomplit un gag de cinéma prodigieux (un pot de peinture qui va et vient avec les vagues, en plan-séquence)... et bien d'autres choses encore dont, dans la séquence la plus mémorable du film, une réinvention de la pratique du tennis.
Après chacune de ses prouesses perturbatrices, M. Hulot trouve le moyen de se réfugier discrètement dans sa chambre meublée sous les toits. De là, il peut observer l'agacement que sa conduite décalée provoque au sein de la majorité disciplinée et apathique, qui est incapable de considérer les vacances comme autre chose qu'une prolongation de la routine quotidienne du métro-boulot-dodo. Si les gags déclenchés par M. Hulot sont hilarants, ceux qui s'attachent à l'observation des mœurs de ses concitoyens sont du genre grinçant : obéissance au doigt et à l'œil aux consignes (qu'il s'agisse de gymnastique ou des heures de repas) et bougonnements appuyés contre les « écarts » de conduite (musique jouée trop forte, initiatives du genre bal masqué) sont les deux principales lignes de conduite de ce troupeau informe. Jamais mal attentionné, mais simplement maladroit et insensible au formatage, M. Hulot est mis à l'index par un mélange de jalousie et d'étroitesse d'esprit comme le montre la dernière séquence, où il est ignoré par tous à l'instant des adieux aussi cordiaux qu'hypocrites. Mais Tati / M. Hulot s'en contrefiche : au milieu de ce monde standardisé, le rire sincère et approbateur d'une - la touriste anglaise raffolant de ses extravagances - ou de deux - le retraité qui vient en douce lui dire au revoir, à l'insu de son épouse - personnes l'appréciant pour ce qu'il est suffit amplement à son bonheur.
Où ?
Au Reflet Médicis, à l'occasion du festival Paris Cinéma
Quand ?
Samedi après-midi, juste avant d'enchaîner avec Whatever works
Avec qui ?
Seul, dans une salle pleine
Et alors ?
L'Atalante ne doit pas seulement sa place mythique dans l'histoire du cinéma français au destin tragique de son réalisateur Jean Vigo (atteint de la tuberculose, il meurt à 29 ans quelques mois après la fin du tournage) et aux multiples accrocs dont sa distribution a été l'objet - charcuté (vingt minutes tronquées) et carrément débaptisé par la Gaumont à sa première sortie, le film a mis six ans à retrouver son titre et un demi-siècle de plus à reparaître dans un montage fidèle à la version originelle de son auteur. Ce montage fait découvrir une grande œuvre romantique, nantie de tous les attributs qui font les classiques du genre. On trouve dans L'Atalante un jeune couple passionnément amoureux ; un décor singulier et hautement cinégénique (la péniche dirigée par le héros et à bord de laquelle son épouse vient vivre à ses côtés) ; des personnages annexes à la fois burlesques - le second du navire, Père Jules, incarné par Michel Simon avec toute sa gouaille et sa palette de jeu, le camelot au numéro de vente mi-musical mi-prestidigitateur - et revêtant dans le même temps un rôle primordial dans la progression du récit. Le camelot initiera ainsi la tentation à laquelle succombera l'épouse, attirée par les lumières et les richesses de la capitale parisienne au risque de briser son couple ; et c'est Père Jules qui ira à sa recherche dans Paris et la retrouvera, accablée et désespérée, par la grâce d'une magnifique idée de cinéma.
Superbement classique dans ses fondements, L'Atalante frappe tout autant par la hardiesse de sa mise en scène. A mille lieues du cadre rigide et austère des œuvres françaises de ces années 1930-1940 (cadre dans lequel le distributeur chercha précisément à faire entrer L'Atalante lors de sa première sortie en salles), le film de Jean Vigo présente nombre de points communs avec les longs-métrages à venir de la Nouvelle Vague. Tournage principalement en extérieur, dans des lieux réels, intrigue volontiers mise entre parenthèses pour s'attarder sur une situation - le passage d'une écluse - ou sur un personnage (la visite de la cabine de Père Jules, malle aux trésors remplie de souvenirs venant des quatre coins du globe), et place de choix laissée aux décrochages musicaux tissent un lien fort au-dessus de trois décennies de cinéma. Avec son Atalante, Jean Vigo affirmait il y a soixante-quinze ans de cela que le septième art pouvait, et donc devait, se projeter à la rencontre du monde pour saisir au mieux celui-ci dans ses récits.
Où ?
A la Cinémathèque, dans le cadre de la rétrospective consacrée au réalisateur. La grande salle était le lieu de la séance, mais la copie était par endroits d'une très médiocre qualité (image floue, sans grain, et bande-son altérée par un bourdonnement grave avec lequel le projectionniste s'est battu sur la plupart des bobines)
Quand ?
Mercredi soir
Avec qui ?
Seul
Et alors ?
Temporellement et thématiquement, Los olvidados se situe à mi-chemin entre Rome ville ouverte de Roberto Rossellini et Les 400 coups de François Truffaut en nous contant la tragique dérive dans la délinquance (qui tourne rapidement à la criminalité) d'une bande de gamins et d'ados, survivant dans les bidonvilles insalubres de Mexico filmés avec un froid réalisme. Le cahier des charges accompagnant ce sujet et auquel doit se plier Luis Buñuel est particulièrement pesant. On y trouve dès l'introduction une voix-off assommante, qui insiste lourdement sur l'inspiration de faits réels et expose de manière pataude les thèmes du film à venir. Ce monologue trouve plus tard sa continuation dans des harangues et des scènes absolument transparentes dans leur intention d'informer le spectateur sur les réponses constructives que la société a à offrir à ces jeunes livrés à eux-mêmes. On croirait voir des publi-reportages prémâchés sortis du Truman show ou d'une campagne gouvernementale. Et ce d'autant plus que face à ces bonnes volontés présentées sans réserve, la force maléfique du film, le leader des olvidados Jaïbo, a un casier chargé à ras-bord : il tabasse pour le plaisir un aveugle sans défense, il ment, vole, tue sans trop de remords, est habité par des pulsions sexuelles insatiables, séduit - et couche avec - la mère d'un sous-fifre de 10-12 ans, Pedro, condamné à tort à sa place... Le manichéisme du mélo édifiant rode autour du film.
Mais Buñuel s'en sort remarquablement, et parvient à élever Los olvidados au niveau d'un drame social poignant et sans issue. Les personnages gagnent en complexité au fil de l'histoire, et révèlent tous en définitive une nature profonde tiraillée entre des aspirations contradictoires, chez les enfants (le jeune Pedro tout particulièrement) comme chez les adultes - la mère de Pedro, courageuse et déterminée jour après jour à offrir une vie décente à ses enfants mais qui l'abandonne sans hésiter ; le vieil aveugle que l'on plaint au premier abord et qui finit par dévoiler penchants réactionnaires et répressifs qui glacent le sang. La réalité du quotidien et ce qu'elle requiert comme décisions et sacrifices érigent un mur immuable face aux velléités humaines fondamentales des protagonistes, dénuées de toute once de méchanceté : être aimé, avoir un toit où dormir, un peu d'argent pour manger. Visuellement, cette barrière s'exprime à travers la rudesse de la photographie, des décors, des « gueules » des personnages secondaires ; il en découle un réalisme tellement appuyé qu'il en devient irréel, un univers de conte de fées inversé, perverti, vicié.
Dans Los olvidados, Buñuel n'est pas encore le cynique des décennies à venir (Viridiana et autres) ; il se pose en humaniste pessimiste. À ses yeux, l'homme est fondamentalement bon, et les circonstances de son existence peuvent inexorablement le dévier de cet Éden perdu. Le plaidoyer est frappant dans le destin final de Jaïbo, lequel se fait tuer d'une balle dans le dos en fuyant des policiers, après avoir commis sa pire atrocité (le meurtre de Pedro). Contre toute attente, Buñuel utilise l'agonie de ce personnage pour le racheter à nos yeux ; par une plongée dans ses dernières pensées (d'amertume, de regrets), ses derniers souvenirs (le seul moment de tendresse de sa vie qu'il ait en mémoire), à l'aide d'une voix-off cette fois-ci réellement habitée et s'appuyant sur un long gros plan fixé sur le visage du mourant.
Après avoir observé sans ciller l'intégralité de cette spirale de violence dont personne ne sort vainqueur (ni même indemne), Buñuel détourne pour la première fois le regard dans le dernier plan du film - comme si c'en était soudain trop, qu'il n'en pouvait plus. La jeune fille et son gd-père dans la grange desquels Jaïbo se réfugiait des fois, et où il a tué Pedro, vont jeter le corps de ce dernier dans un fossé loin de la ville afin de ne pas être mêlés aux répercussions de cette affaire. Leur acte est filmé de loin, en un unique mouvement panoramique partant de la carriole des deux vivants au corps du mort dégringolant vers le fond de la tranchée. La caméra revient ensuite vers la jeune fille et le grand-père... et les dépasse, les fait disparaître hors-champ pour se fixer sur un arbre plus loin au bord de route en surimpression duquel s'affichera le mot « Fin ». Le cynisme à venir de Buñuel commence peut-être là, dans ce dépit suprême face aux conditions de vie de ces gens et à ce qu'elles les poussent à faire.
Où ?
A la cinémathèque, en ouverture du long (2 mois) et quasi-exhaustif (presque une centaine de films, seuls une poignée manquent à l'appel) hommage à Danielle Darrieux
Quand ?
Mercredi soir
Avec qui ?
Mon compère de cinémathèque
Et alors ?
Comme prévu, suite de la découverte de l'œuvre de Max Ophuls, débutée il y a quelques jours avec son ultime film, Lola Montès. En deuxième, voici cette fois son avant-dernier long-métrage, Madame de.... L'un et l'autre partagent un même prétexte scénaristique - le destin fastueux virant au tragique d'une femme trop belle et trop passionnée - débordé de toutes parts par une même virtuosité de filmeur. On retrouve ainsi dans Madame de... cette même « surchauffe » de l'intrigue, qui explose ici et là devant la splendeur ou la créativité de certains plans et a du mal à reprendre son souffle à l'attaque de la séquence suivante. Dans le cas présent, l'effet est en plus peut-être amplifié par le fait que le film soit adapté d'un roman, d'où un certain air décousu - beaucoup de choses à retranscrire, peu de temps pour le faire.
Cela affecte surtout la partie dramatique du film, là où il faudrait tempérer le rythme, allonger les scènes, pour retarder et rendre le plus redoutable possible l'approche inéluctable de la catastrophe finale. Mais repartons du (prodigieux) début. Du plan-séquence inaugural, qui suit les hésitations de l'héroïne (Danielle Darrieux, sublime dans toutes les nuances et toutes les circonstances) devant sa penderie quant à quelle richesse matérielle (fourrure, bijou, robe...) revendre pour honorer ses dettes, à l'étourdissante succession, tendant vers l'infini, de danses consommées passionnément par Madame de et son amant, la première demi-heure est une leçon de haut vol sur l'art du cinéma. Là où d'autres se distinguent brillamment par leurs dialogues ou leurs personnages, Max Ophuls s'en remet entièrement à son talent caméra en main pour atteindre la quintessence d'un genre. La comédie lubitschienne (les pérégrinations d'une comtesse espiègle et enfant gâté dans la haute société parisienne, doublées d'un quiproquo rocambolesque autour d'un bijou passant de mains en mains) puis le déchaînement irrépressible de la passion amoureuse y passent, avec le plus grand bonheur.
La suite est, je l'ai déjà dit, moins étincelante. Mais la flamme du septième art qui nourrit de toute évidence les films d'Ophuls ne s'est pas éteinte d'une minute à l'autre. Les décors, la musique, les mouvements de caméra, la direction d'acteurs forment un tout homogène et séduisant, un bel écrin au piège qui se referme sur les trois joueurs. Trop orgueilleux, le mari (sûr de pouvoir manipuler les autres à sa guise et d'avoir en toute circonstance le dernier mot), la femme (croyant avoir avec sa frivolité surjouée et son pouvoir de séduction une armure inaltérable) et l'amant (qui pense pouvoir se retirer de la partie à tout instant et sans comptes à rendre) s'entredéchirent dans cet univers feutré. L'enchaînement foudroyant des dernières scènes n'a plus alors qu'à reboucler cruellement sur des moments plus légers vécus auparavant - une prière à l'église, une excursion à cheval dans la campagne - pour rendre sa sentence. Une méthode qui annonce le déroulé implacable de Lola Montès, de même que la manie d'Ophuls (naissante ici, débridée dans Lola Montès) de surcharger de vie le cadre : beaucoup de plans, de mouvements panoramiques captent dans un coin une action, une réplique d'un personnage anonyme qui marque les esprits, et fait du film plus qu'un « simple » récit unidimensionnel.
Où ?
Au Reflet Médicis, où le film est ressorti en version restaurée
Quand ?
Mardi après-midi
Avec qui ?
Mon compère de films de festivals
Et alors ?
Démarrer l'œuvre d'un cinéaste - qui plus est classique - par son dernier film n'est sans doute pas le meilleur moyen de s'y prendre. Il me faudra donc revenir sur Lola Montès au travers des autres films de Max Ophüls que je verrai par la suite, à commencer par Madame de... dans quelques jours en ouverture du cycle Danielle Darrieux à la cinémathèque. Pris seul, Lola Montès est d'ors et déjà un film-monstre, un lointain ancêtre d'Apocalypse now qui vise à englober tout à la fois le cinéma dans toute sa majesté formelle, la critique immédiate des finalités et répercussions de cet art, et des questionnements plus profonds sur la mentalité et l'affect de notre société contemporaine.
L'équivalent du voyage en bateau de Willard à travers les champs de bataille du Vietnam est ici le récit de la vie de Lola Montès, fille de bonne famille devenue danseuse, puis courtisane, et enfin numéro de cirque à elle seule. Les flashbacks successifs qui nous présentent différentes étapes de son existence nous sont en effet introduits par le biais du spectacle de cirque construit autour de la personnalité de Lola, son sex-appeal autant que sa réputation de scandaleuse - ce qui fait d'elle la devancière fictive de nos Britney Spears et Paris Hilton. Comme elles, Lola attire et révulse simultanément les « braves gens », qui viennent autant pour voir l'héroïne mise à terre (son plongeon dans le vide qui constitue le clou du spectacle) que pour combler leur désir d'être séduits par elle - le film se clôt sur un glaçant travelling arrière couvrant l'étendue de la file des spectateurs venant, après la séance, toucher pour un dollar une Lola Montès enfermée dans une cage.
En faisant du cirque le lieu central du récit (au détriment des flashbacks les moins percutants, qui peuvent devenir fastidieux), Ophüls applique sciemment la même duplicité au film que celle que le public inflige inconsciemment à Lola. Le spectacle offert est à la fois magnifique - décors immenses, costumes sublimes, technicolor flamboyant - et inquiétant : le cadre allongé et grisant du format cinemascope se retrouve plus d'une fois brutalement réduit dans sa largeur par des caches noirs pour enfermer Lola ; les accoutrements et comportements des assistants du cirque sont générateurs de malaise plus que de divertissement. Omnisciente et omnipotente, la caméra peut tout autant provoquer l'ébahissement du spectateur, par certains mouvements verticaux et/ou horizontaux ne semblant avoir aucune limite, qu'aller pointer des points de détail d'une scène, confidences ou regards en biais qui brisent la perfection illusoire (le gros plan sur Lola se murmurant pour elle-même « ça va aller » en ouverture et en clôture du spectacle en est le plus bel exemple).
La structure sophistiquée du scénario présente la même ambiguïté. Ses va et vient dans le temps et la géographie convoquent des références aussi prestigieuses que le destin de Marie-Antoinette ou de Citizen Kane (les deux films ont beaucoup de points communs ; Lola Montès ou le chaînon manquant entre Citizen Kane et Apocalypse now ?). Dans le même temps, et alors qu'elle de tous les plans, de toutes les conversations, le personnage de Lola Montès n'existe pas à proprement parler. Elle ne « sédimente » pas - un peu comme Kane reste pour l'éternité une énigme. Mais ce qui est assumé chez Welles reste tu par Ophüls : il n'est jamais dit ou expliqué que le film se fait malgré son héroïne, qu'elle n'en est pas l'horizon mais la ligne de fuite. Lola Montès est dès lors tout le contraire d'un film aimable, facile. Sa misanthropie, son dédain envers la société du spectacle (notre société du spectacle) et les pulsions destructrices qu'elle recèle prédominent face à l'amour du cinéma ; un rapport de force inverse de celui présent dans Citizen Kane et Apocalypse now.
Cria cuervos date d’un an après la mort du dictateur espagnol Franco. C’est une démonstration du mal engendrant le mal, se déroulant au cœur d’une famille allégorique de l'état de l'Espagne sous la dictature : un père général qui remplace sentiments et empathie par une main de fer et du mépris ; une mère civile, au grand potentiel artistique – pianiste – interrompu net pour en faire une anonyme recluse derrière les murs de son foyer, et finalement décédée dans la fleur de l'âge ; une grand-mère muette et murée dans ses souvenirs de jeunesse, donc d'avant la dictature. Dans ce milieu funeste, une fillette de 8-10 ans est, ou croit être (la réalité n'est dévoilée qu'à l'épilogue), l'ange exterminateur qui vient punir à coups de poison les punisseurs adultes « officiels » que sont le père tyrannique, puis la tante sévère qui vient jouer le rôle de tuteur. C'est le sens du proverbe qui sert de titre au film : « cria cuervos, que te sacaran los ojos » – en français, « élève des corbeaux, ils te dévoreront les yeux ». Selon Saura, le pire des crimes du franquisme (et de toutes les dictatures, car le film est loin de se circonscrire à une situation géographique et temporelle précise, comme on va le voir par la suite) est donc sa faculté à propager son venin au-delà du moment présent, en détruisant toute innocence chez les générations futures
Cria cuervos tire donc de son surréalisme une grande force sur 2 niveaux – le suspense (Ana est-elle une meurtrière ? avec un clin d’œil au fameux verre de lait de
Soupçons de Hitchcock) et la dénonciation du franquisme, qui instille tout le film plutôt que simplement les paroles des personnages. Ce surréalisme peut être invoqué
jusqu'au dernier plan de cette œuvre sensible, entre résistance et règlement de comptes, qui joue intelligemment la carte de l'ambiguïté. Sur un mur, on peut voir un graffiti « Viva el Rey
Juan Carlos », qui prit la succession de Franco en 1975. Hors le film est censé se dérouler 20 ans plus tôt ; on peut voir dans cette dernière entorse à la crédibilité temporelle le souhait
de Saura de raccrocher Cria cuervos au temps présent (c’est-à-dire 1975), et d’y espérer une sortie pacifique de la dictature comme alternative à la flambée de violence
qui menace de submerger la jeune héroïne. L’alternative a heureusement eu lieu.
Parmi les suppléments, l’interview du producteur Elias Querejeta montre le rôle-clé de cette charge, puisque son titulaire doit choisir entre être le complice et l’adversaire du réalisateur. Dans
le cas présent (et d’autres sous la dictature), Querejeta fut bien sûr le complice de Saura, par exemple en dissimulant le scénario réel à la commission de censure, ou en conservant au besoin un
négatif du film vierge de toute coupe imposée, pour le transmettre aux générations futures. Dans son entretien, Saura confirme cette importance de son producteur. Pour le reste, il fait beaucoup
penser à Buñuel (dont on apprend qu'il était proche) dans sa manière de répondre évasivement dès qu'une question aborde de trop près le sujet de l'interprétation à donner au film. Du coup, cette
longue rencontre (40 minutes) tourne le plus souvent à l'anecdotique, tout juste relevé par la grande culture et intelligence artistique (sur le cinéma, mais aussi la photo et la littérature) du
réalisateur.
Pour les pistes d'analyse, il faut donc se diriger vers le dernier supplément, qui fait intervenir une universitaire. C’est là le meilleur bonus, car il parvient à combiner l'aspect historique
(en explicitant les références au franquisme, ou l’état de l'Espagne et de son cinéma au moment du tournage) et la vision cinéphile – comment Cria cuervos dialogue avec
notre affectif plutôt que notre intellect, en particulier.
Les cinéastes à la réputation la plus austère nous lèguent souvent les œuvres les plus fascinantes. Car en se détachant des codes dominants de leur époque, ils créent leurs propres formes d’où émergent des films uniques, qui élèvent le spectateur (en le considérant capable d’être réceptif à d’autres modes d’expression) autant que le cinéma (qui y gagne des innovations plastiques majeures). 2 membres éminents de cette caste nous ont récemment quittés – Bergman et Antonioni. Là où ils sont, ils ont rejoint un de leurs prédécesseurs moins connu : Carl Theodor Dreyer, réalisateur entre les années 20 et 50 d’une série de longs-métrages majeurs dominés par une manière de filmer au plus près un monde où le surnaturel et le naturel dialoguent – une définition que je trouve très belle de cette œuvre est le « réalisme métaphysique ».
Ordet est l’un des sommets de sa filmographie. La traduction française de ce titre est La parole : un don qui est la seule chose sur laquelle les hommes
ont réellement prise. Tout le reste, la destinée, les aléas de la vie, les concepts et personnes sur lesquels nous décidons de porter notre foi ou notre amour, nous échappe complètement – ou en
tout cas nous nous sommes faits à cette idée. Telle est l’histoire de Ordet, via le portrait d’une famille appartenant à une communauté très pieuse. Tous les membres de
cette famille et leurs proches ont une attitude différente face au mystère de la religion, du patriarche qui croit en un Dieu « intime », présent en chacun de nous à son fils aîné athée
mais tolérant et généreux, du voisin convaincu que Dieu est sévère et ne récompensera que les plus pieux au pasteur résigné à l’absence divine. Tous ont cependant en commun une même résignation,
qui leur fait subir l’existence plutôt que de la faire fructifier. Dreyer évite les stéréotypes en développant longuement et respectueusement chacun d’entre eux ; il échappe tout autant au
cours de théologie monocorde en alternant les scènes sérieuses, signifiantes avec d’autres plus modestes, où s’épanouissent un humour discret (les tractations autour du mariage du benjamin avec
la fille du voisin) et un regard fraternel sur l’existence humble de ces gens.
Mais par-dessus tout, Dreyer subjugue par sa manière de faire de chaque scène d’Ordet un écrin merveilleusement ciselé aux paroles qui s’y échangent. Puisque les hommes n’ont que ces dernières, et que Dreyer est profondément attaché à eux, il soigne leur moyen d’expression comme peu d’autres cinéastes – Bergman par exemple, mais dans un but différent. Ici, chaque dialogue fait l’effet d’un poème, d’une confession. La détresse ou au contraire les espoirs les plus fous s’y ressentent de manière exacerbée et touchent au cœur. Dreyer célèbre le pouvoir de la parole, et son tour de force est bien entendu de le faire par des moyens visuels. L’utilisation de chaque décor en termes de positionnement et de déplacement de la caméra est une leçon de mise en scène « invisible », au service du propos. Le magnifique travelling sur la veillée funèbre de la belle-fille morte en couches (je me le suis repassé 2 fois tellement il est beau), la caméra placée à la tête du cercueil pour nous donner le « point de vue » de la défunte sur la dernière scène sont autant d’étapes qui mènent vers le miracle final, conclusion en apothéose de cette apologie de la parole. Car miracle il y a, à partir des mots de Jean (comme l’apôtre), le fils déclaré fou car il brise un tabou en voulant se croire supérieur à son destin anonyme. En lui donnant raison grâce aux moyens du cinéma, Dreyer affirme une foi différente, plus ambitieuse : une foi en l’homme, et en « la vie », mots sur lesquels se conclut Ordet.
L’idée du fil directeur de ce post récapitulatif de mes films de vacances (qui n’ont rien en commun sur quelque autre aspect que ce soit – genre, nationalité, époque) vient du commentaire audio de Ghost in the shell 2 : Innocence, où elle est évoquée à plusieurs reprises par le réalisateur Mamoru Oshii : le film aurait tout à fait pu durer 2h, mais le choix a été fait de le maintenir à 90min. cette différence de durée change bien évidemment tout l’agencement du métrage. Avec des ellipses à la place des scènes de remplissage (qu’il s’agisse de dialogues ou d’action), on privilégie en effet l'efficacité de l’ambiance générale par rapport au récit concret. C’est particulièrement évident dans le cas d’Innocence, où ce dernier devient un fil ténu sur lequel viennent se fixer des images et sons sublimes qui contribuent à créer un univers très impressionnant (dans les 2 sens du terme) et très troublant sur les relations homme-machine.
D'autres idées lancées ça et là dans le commentaire vont dans le même sens et prolongent la réflexion. Citons ainsi les influences stylistiques dénichées aux 4 coins du monde, et dont le collage forme une vue exacerbée de notre monde globalisé, splendide pour les sens mais désespérément creux pour l’âme. Ou encore l’érotisme trouble des poupées et des cyborgs, composante discrète mais essentielle du film puisqu’elle renforce habilement le décalage avec « l'absence » des humains, qui sont plus souvent des cadavres ou des hologrammes que physiquement présents. Ce commentaire rehausse donc un film déjà exceptionnel à tous points de vue, en permettant de mieux saisir les subtilités du message que cherche à faire passer Oshii.
Le 2è « film court » a 70 ans de plus qu’Innocence. Les chasses du conte Zaroff (Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack) date en effet de 1932, ce qui en fait la matrice du genre slasher – laquelle matrice pouvant de plus se targuer d'avoir été rarement égalée depuis. Cela pour 3 raisons, la 1ère étant son efficacité foudroyante : le film dure à peine plus d'une heure, répartie en 1/4 d'heure d'exposition, 1/4 d'heure de présentation du méchant et du piège… et le reste en poursuite mortelle et quasi-muette, un jeu du chat et de la souris intelligent et pervers. En regardant le résultat, il est évident que c'est le dosage parfait.
Les 2 autres raisons, au fait : le personnage du méchant, conte mégalomane mettant ses talents de chasseur au service de l’immoralité la plus totale (chasser en toute conscience des êtres humains) et qui donne à Leslie Banks l'opportunité d'une interprétation génialement démente, pour sa première apparition au cinéma. Et puis un coup de génie, celui d'avoir tourné le film en même temps que King Kong, avec les mêmes équipes et dans le même contexte : le mélange d'exotisme démesuré et de claustrophobie des décors de ce dernier se révèle être le cadre parfait pour un slasher oppressant et échevelé, une sorte de variation – en définitive très proche thématiquement – sur ce qui pourrait se passer dans une autre partie de l’île du singe géant.
Le dernier membre du trio magique est Rome, ville ouverte, de Roberto Rossellini, avec 97min au compteur. 97min d'une grande fresque sur la résistance à l'envahisseur nazi (l’action se déroule en 1944, soit quasiment en temps réel par rapport à la "vraie" guerre), avec pas moins d'une dizaine de personnages d'égale importance et un nombre tout aussi conséquent de rebondissements. Là encore, le récit resserré permet de faire ressortir une ambiance, celle d'urgence et de fuite en avant ressentie par les résistants dont l’existence pouvait s'interrompre à tout moment.
Le génie de Rossellini est que ce danger permanent n’occulte à aucun moment la vie quotidienne derrière la lutte. On tremble et on pleure dans Rome, ville ouverte, mais on rit et on s’exclame aussi. Le mélange des genres et des sentiments atteint son paroxysme dans la séquence époustouflante de la rafle menée par les nazis, qui dure une bonne vingtaine de minutes au cours desquelles s'enchaînent :
- un suspense montant progressivement autour du sauvetage d'un gamin résistant (avec entre la réutilisation inspirée d'un mouvement de caméra circulaire dans une cage d'escalier, mouvement
introduit à l’identique 15 minutes plus tôt mais avec un tout autre but)
- le sauvetage en question, sur une note résolument comique
- l'exécution inattendue d'un autre perso principal, captée avec un réalisme stupéfiant (un plan-séquence à 2 caméras dans la rue, réalisé en une seule prise)
- enfin, sans qu'on ait le tps de s'appesantir sur la scène précédente, l'embuscade tendue par des résistants au convoi de prisonniers mené par les nazis.
Après ce pic, le film devient – très très – légèrement plus démonstratif dans son message de liberté et d'héroïsme simple, des valeurs défendues dans Rome, ville ouverte par des gens comme vous et moi. Mais il reste merveilleux de beauté, de sincérité, de rage contenue aussi (les scènes de torture finales sont remplies d’une dignité outrée que l’on n’oublie pas) ; autant de choses qui en font un des plus beaux films sur la résistance, dans un cadre bien plus général que celui de la Seconde Guerre Mondiale.
En DVD dans les Landes pour le Kurosawa, et sur Arte (en VF…) pour le Fleischer
Seul pour le Kurosawa, et avec les parents de ma chérie (donc, avec mes beaux-parents) pour le Fleischer
Le premier volet de la saga Star Wars (c’est-à-dire le numéro 4) est considéré à juste titre comme un tournant dans l’histoire du cinéma, qui a chamboulé nombre de règles, en a inventé de nouvelles et continue trois décennies après à inspirer chaque année quantité de films. Mais même s’il les a bien dissimulées, George Lucas est lui aussi allé puiser à l’époque à des sources d’influences immédiatement identifiables lorsque l’on (re)voit ces dernières aujourd’hui. Parmi celles-ci se trouvent 2 films diamétralement opposés mais qui sont tous deux des bijoux du film d’aventures : Les vikings et La forteresse cachée.
La forteresse cachée est l’une des références « officieuses » de Star Wars les plus connues. Lucas est un grand fan de Kurosawa (c’est lui, avec Coppola, qui a aidé à monter Kagemusha) et il est communément admis que c’est chez le maître japonais qu’il a trouvé son duo comique C-6PO / R2D2 ainsi que le canevas d’une aventure démarrant dans des terres désertiques et s’achevant par une cérémonie d’adoubement royal. Entre les deux, le besoin d’emmener dans un lieu sûr une princesse dont le royaume a été envahi par un clan rival est prétexte chez Kurosawa à quantité de péripéties héroïques s’enchaînant à un rythme endiablé. Le cinéaste peuple son scénario linéaire et limpide – donc agréable à suivre – de personnages hauts en couleur. Le credo de La forteresse cachée (et de toutes les œuvres du cinéaste, en fait) en la matière est explicité à la fin par la princesse : « J'ai vu la bonté des hommes, j'ai vu la lâcheté des hommes ». C’est très simple à comprendre, et très compliqué à mettre en images avec autant d’évidence que le fait Kurosawa.
Il y a pire à faire que de copier par-dessus l’épaule de ce dernier. Car même un long-métrage comme celui-ci, censé être mineur (le cinéaste y voyait l’occasion de souffler après les œuvres aux ambitions énormes que furent Rashomon et Les 7 samouraïs), devient entre les mains d’un tel réalisateur un film haut de gamme, innovant et spectaculaire. Kurosawa se montre « incapable » – on ne va pas s’en plaindre ! – de se défaire de son appétit de belles images, de scénarios copieux et de personnages attachants. Pour commencer, il décide d’importer pour la première fois au Japon le format Cinémascope qu’il admire tant dans les westerns de John Ford. Et pour ne pas s’arrêter à la moitié du chemin, il va remplir ce cadre extra-large de séquences plus démesurées les unes que les autres, qui donnent lieu à des plans d’ensemble et chorégraphies gargantuesques. Une rébellion ouvrière mettant en jeu des centaines de figurants ouvre le bal dès les 10 premières minutes, suivie par une grande fête du feu, des poursuites à cheval effrénées, des escalades de collines aux pentes inhumaines, et surtout un magistral duel à la lance, morceau de bravoure doublé d’une leçon de mise en scène.
La séquence dure presque 10 minutes. Les 2 adversaires, le héros protégeant la princesse rebelle (Toshiro Mifune) et un général de l’armée adverse, sont d’un niveau équivalent et l’issue de l’affrontement est donc incertaine. C’est le montage qui va faire sentir l’évolution du combat, ses changements de rythme ainsi que les phases où l’un des combattants va prendre un léger ascendant. Grâce à un découpage méticuleux et énergique, et en mettant à profit les bases de la grammaire cinématographique (les oppositions plongée / contre-plongée, plans serrés / d’ensemble deviennent éloquentes), Kurosawa nous cloue à notre siège et maintient un suspense maximal sur une durée que peu de réalisateurs peuvent atteindre.
Au final, la méthode appliquée dans La forteresse cachée peut se résumer en 2 axes principaux : d’un côté, une foi absolue en le pouvoir du récit cinématographique, et en sa capacité à transporter le spectateur loin de son quotidien ; de l’autre, le souci de soigner chaque scène, chaque plan. Ce sont ces mêmes éléments qui font des Vikings un chef-d’œuvre repoussant les limites de son genre.
Dans ce film, Richard Fleischer (dont les autres faits d’armes sont L’étrangleur de Boston et 20000 lieues sous les mers) nous emmène chez les guerriers nordiques du 10è siècle – ce qui vaut bien la galaxie lointaine de Star Wars, surtout vu depuis les États-Unis. Pour cela, il peut s’appuyer sur l’assurance (et non pas l’arrogance) de l’âge d’or tardif que furent les années 50 pour Hollywood : décors somptueux, réalisateurs respectés, acteurs stars qui profitent de leur statut pour oser des choses. Dans les rôles principaux de 2 frères ennemis luttant pour le pouvoir et le cœur d’une même femme, Kirk Douglas et Tony Curtis acceptent ainsi des personnages ingrats physiquement : le premier devient borgne et l’autre manchot assez rapidement dans le récit. Plus généralement, le récit refuse tout manichéisme, puisque entre les 2 héros de même qu’entre les vikings et leurs ennemis anglais, l’incertitude quant à l’issue du combat demeure jusqu’à la dernière scène.
Pour ce qui est de la flamboyance visuelle et de la débauche d’action, Les Vikings tient son rang avec des scènes d’abordages de navires et d’attaques de châteaux superbes et puissantes. Mais le film sait aussi valoriser ses moments de pause et de transition, grâce au souhait visible de Fleischer de ne pas simplement remplir son cahier des charges mais de chercher à rendre chaque scène importante pour elle-même autant que pour le récit. Ainsi, les voyages en bateaux entre la Scandinavie et l’Angleterre prennent des allures de tableaux impressionnistes, tandis que les dialogues aspirent constamment à autre chose que du remplissage utilitaire.
Le ton libertaire et ouvert de ceux-ci est un exemple de l’indépendance qu'avaient alors les auteurs hollywoodiens par rapport à aujourd'hui, où chaque mot est pesé jusqu'à en devenir fade. Dans Les Vikings, les personnages parlent de leurs aspirations profondes et du regard qu’ils portent sur le monde, de liberté de pensée et de respect de l’autre. Des scènes que l’on pense avoir déjà vues 1000 fois (une déclaration d’amour réciproque, une tirade de la dernière chance pour défendre son cas) prennent alors un caractère unique et nous marquent profondément. Une réplique aussi belle et émouvante que – de mémoire – « Mon âme est païenne, la tienne est chrétienne, elles sont toutes les deux heureuses ainsi et ne demandent qu’à se réunir », énoncée fiévreusement par le guerrier sauvage Tony Curtis à la douce princesse Janet Leigh, aurait-elle encore sa place dans un film fait de nos jours ?