Fish tank, de Andrea Arnold (Angleterre, 2009)

Publié le par Erwan Desbois

Où ?

Au MK2 Quai de Seine, dans l’une des deux grandes salles (pleine à craquer)

 

Quand ?

Dimanche, à 18h

 

Avec qui ?

Ma femme

 

Et alors ?

 

Savez-vous que la vie dans les cités délabrées, qu’elles soient françaises, italiennes (cf. Gomorra) ou anglaises, est l’antithèse d’une sinécure et n’offre pas vraiment les bonnes conditions pour s’en sortir par le haut ? Si oui, alors Fish tank perd pour vous une grande partie de son intérêt. Le portrait de classe sociale agressif et radical en constitue l’enjeu principal, sur lequel viennent se greffer des trouées passagères moins balisées – mais maintenues dans une fonction de complément. Le rapport de forces est donc inversé par rapport à Red road, le premier long-métrage d’Andrea Arnold, dans lequel la réalisatrice se montrait autrement plus inspirée en mettant l’environnement des personnages au service de l’histoire. Fish tank est une régression, qui montre Arnold se ranger dans le moule défraîchi et saturé de clichés du « réalisme-social-à-l’anglaise-violent-et-sans-concessions », à contretemps puisque les principaux géniteurs dudit moule Ken Loach et Mike Leigh s’en écartent ostensiblement depuis plusieurs films.

Quand elle ne perd pas son temps à enfoncer des portes ouvertes, Arnold suit une piste personnelle déjà explorée dans Red road : un point de vue subjectif au féminin, confronté à un rapport d’attraction-répulsion vis-à-vis d’un être du sexe opposé. Mia, l’héroïne de Fish tank est une version adolescente de la trentenaire du film précédent – jusqu’à être coiffée à l’identique – et c’est en l’observant faire face à ses premiers émois amoureux, avec l’amant de sa mère, qu’Arnold signe ses meilleures scènes. De très légers ralentis dévoilent le trouble de Mia lors des premiers contacts physiques, aussi objectivement anodins soient-ils ; plus loin, quand le flirt se concrétise plus clairement cela se passe dans une ambiance irréelle, rêveuse, comme si la nuit seule permettait à la jeune fille de s’évader de sa prison sociale.

L’autre singularité du film tient à sa métaphore animalière filée d’un bout à l’autre, dès le titre. C’est parfois bien amené (la scène de pêche), parfois très lourd (la petite intrigue annexe sur la vieille jument), mais toujours au service d’une même idée : les individus qui survivent dans ces barres d’immeubles crasseux sont des bêtes sauvages, qui ont quitté – ou n’ont jamais fait partie – du corps social et sont dans « l’état de nature » (John Locke – le philosophe, pas le héros/antihéros chauve de Lost pour une fois). La vengeance de Mia, après qu’elle a découvert un secret pas joli-joli de l’objet de son désir, qui occupe la dernière partie se déroule ainsi selon les « lois » de la jungle, et dans un espace encore non structuré par l’homme (terrains vagues boueux, champs d’herbes folles). Intéressante en soi, cette porte ouverte sur un autre récit se referme trop vite. De plus, à l’instar d’un autre film primé en mai dernier à Cannes, Un prophète, Fish tank laisse planer un doute préjudiciable quant à son opinion sur ses protagonistes : leur bestialité est-elle vue comme la conséquence d’une action extérieure ou bien comme une donnée absolue, résultat d’un déterminisme immuable ? Dans le premier cas, les personnages sont des victimes, dans le second des êtres fondamentalement inférieurs. Ne pas aborder la question dessert le film, et ne lui laisse comme grain à moudre que les banalités toutes faites telles que « les cités, c’est dur ». Ce ne serait pas forcément gênant si les cités en question n’étaient qu’un décor ; pas de chance, elles se trouvent au cœur du film.

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