Somewhere, de Sofia Coppola (USA, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

somewhere-3Où ?

Au Max Linder Panorama

Quand ?

Mercredi soir, à 22h

Avec qui ?

Seul

Et alors ?

 

Après avoir raconté des histoires déplacées dans le temps (Virgin suicides, dans les années 1970), l’espace (Lost in translation, à Tokyo), voire les deux (Marie-Antoinette), Sofia Coppola a décidé pour son quatrième long-métrage de rester en un lieu et une époque qui lui sont familiers : aujourd’hui, à Los Angeles. Mais ce qui fonctionne à merveille pour un Judd Apatow a l’effet contraire sur le cinéma de Sofia Coppola, dépouillant Somewhere de ce mélange de grâce fragile, d’énergie douce-amère et de lucidité du regard porté sur les personnages qui faisait jusque là le panache de son œuvre naissante.

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Les premières minutes sont pourtant de nature à faire penser que la rupture effectuée peut fonctionner. Sofia Coppola dresse en une poignée de scènes abruptes, sans dialogues ou presque, le portrait âpre d’un homme enfermé dans une solitude absolue. Meet Johnny Marco (Stephen Dorff), vivant pour une durée indéterminée dans une chambre de l’hôtel pour stars paumées Château Marmont où il feint de tromper l’ennui en organisant des soirées beuverie ou en se commandant des séances privées de pole dance réalisé par des sœurs jumelles. Le film exhibe déjà une tendance certaine au maniérisme – le premier plan, fixe, de la Ferrari tournant en rond sur une route dans le désert, avec la voiture alternativement dans le champ ou en dehors ; le doublement de la scène de pole dance – mais sa tonalité d’ensemble est alors si radicalement dépressive que la gêne et le mal-être qu’il peut provoquer ne font pas tache. Pour un peu, on serait capable d’oublier qu’on est devant un film de Sofia Coppola et de se croire face à un court-métrage de Vincent Gallo.

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Mais c’est bel et bien Sofia Coppola aux commandes, et elle a vite fait de reproduire une de ces bulles à l’écart du monde qui sont au cœur de son cinéma. Après le clan des sœurs et leur monde imaginaire, après le flirt secret à dix mille kilomètres de chez soi, après le château de Versailles et le Petit Trianon, voici le duo d’un père et de sa fille, Cléo, qui n’avaient jamais eu l’occasion de passer autant de temps ensemble du matin au soir que durant ces quelques jours. Mais la bulle de Somewhere fonctionne en sens inverse des précédentes. Au lieu de créer et d’entretenir un décalage sensoriel ayant ses règles et sa marginalité propres, elle ne contient que des choses très quelconques, empilées en vrac plutôt que tressées de manière à former un cheminement émotionnel discret mais touchant. Ces personnages aux loisirs banals pour eux comme nous – faire des parties de Guitar Hero puis de Wii Sports, s’amuser dans la piscine, jouer aux cartes – n’ont en plus pas l’épaisseur suffisante pour être intéressants par eux-mêmes. Les instantanés de la vie professionnelle de Johnny sont des redites de Lost in translation en moins fin (avec des zooms avant muets lourds, très lourds de sens). Quant à sa propension à enchaîner les coups d’un soir, elle se noie rapidement dans l’exagération ridicule de la vision que Sofia Coppola a de Los Angeles, nouvelle Babylone où absolument toutes les femmes sont prêtes à offrir sur le champ leurs corps à la première star de cinéma qui passe.

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Cléo, elle, n’existe tout bonnement pas en dehors de sa relation avec son père. Elle n’est donc rien de plus qu’un outil de scénario, au service de l’argument de mélo familial insipide qui est en définitive celui de Somewhere – une petite fille modèle de onze ans fait comprendre à son père des choses profondes sur la conduite de sa vie. Mené par cet unique fil bien émoussé, et sans aucune proposition complémentaire à laquelle se rattacher tant il est démuni de cohérence et d’originalité, Somewhere coule inévitablement. Jusqu’à toucher le fond par deux fois, en autant de moments éliminatoires : une scène où un personnage ose enfin dire à un autre ce qu’il a sur le cœur, mais sa voix est couverte à cet instant par un bruit extérieur. Et ce consternant plan final où Johnny quitte sa Ferrari sur le bord de la route (attention, symbole du chemin parcouru par rapport à la toute première scène) et part en marchant vers le désert, avec rien de plus que les vêtements d’été qu’il a sur lui. Le cinéma de Sofia Coppola n'a à cet instant pas plus de force qu'une mauvaise publicité pour du parfum. Espérons qu'il refasse surface au prochain film.

Publié dans navets et déceptions

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