Scott Pilgrim (vs. the world), de Edgar Wright (USA, 2010)

Publié le par Erwan Desbois

pilgrim-3Où ?

A l’UGC Orient-Express

Quand ?

Samedi après-midi

Avec qui ?

Mon frère, et deux copains à lui

Et alors ?

 

Avant d’être un long-métrage horriblement mal distribué en France (tellement en retard que le DVD est déjà sorti aux USA et au Royaume-Uni), Scott Pilgrim est un comic book complètement barré et néanmoins awesome. La trame narrative de ses six volumes – un jeune homme moyen sous tous rapports se voit contraint d’affronter en duel les sept « ex maléfiques » de la fille dont il vient tout juste de tomber amoureux, Ramona Flowers – est un tremplin vers un univers à mi-chemin entre le rock underground et les jeux vidéo, rempli de péripéties délirantes (les duels en question) et de personnages extrêmement bien sentis et hilarants. En bref, un concentré de bonheur pour tout ce que l’Occident compte de nerds et affiliés. Parmi eux se trouve Edgar Wright, cinéaste spécialisé dans le film référentiel mi-respectueux mi-moqueur de ses sources puisées dans la culture pop récente – les zombies dans  Shaun of the dead, les buddy movies policiers dans Hot fuzz . Fort du succès de ces deux films, il a les coudées franches pour débarquer à Hollywood avec son comic book sous le bras, empocher un budget conséquent, constituer son casting en piochant dans ce qui se fait de mieux dans la tranche 20-30 ans, y compris pour des petits rôles (Jason Schwartzman, Chris Evans, Brandon Routh alias Superman viennent jouer des ex), et convier Nigel Godrich et Beck à l’élaboration de la bande-son. Et voilà comment arrive devant nos yeux impatients Scott Pilgrim, le film.

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Lequel est un peu trop une œuvre de fan pour apporter quelque chose par rapport au comic original. C’est le piège des adaptations trop fidèles : elles perdent de leur raison d’être. Si les coupes opérées par Wright dans l’intrigue pour faire tenir l’intégralité de celle-ci en moins de deux heures sont toutes judicieuses et permettent de faire du film une œuvre cohérente, sa logique de reproduire à l’identique les trouvailles de style du comic convainc moins. Certaines ont en effet une valeur cinématographique discutable (la course sous la tempête de neige, la description des possessions dans l’appartement, les bruitages écrits en surimpression à l’écran…), et un soupçon de trahison aurait été le bienvenu. Même chose pour les combats, qui de délicieusement surréalistes sur le papier prennent à l’écran une forme trop convenue ; et pour l’utilisation telle quelle de planches du comic pour illustrer des flashbacks, qui mérite presque un carton jaune. Pour clore la liste des doléances, je trouve que Michael Cera, tout talentueux qu’il soit, joue sur un registre d’humour trop introverti pour être l’alter ego idéal de l’exubérant et insensé Scott.

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C’est logiquement quand il exprime une personnalité propre que Scott Pilgrim emballe le plus. Dans ce cadre, la musique tient toutes ses promesses – les morceaux inédits composés pour les différents groupes qui interviennent dans l’histoire, au premier rang desquels les Sex Bob-ombs de Scott, sont tous excellents – mais aurait mérité d’être encore plus exploitée : l’éphémère numéro de comédie musicale du premier des sept ex met l’eau à la bouche mais reste sans suite. Sans que je sache s’il faut en tirer une quelconque conclusion, on remarque par ailleurs que les personnages homosexuels sont ceux qui inspirent le plus le film. Le duel avec l’ex lesbienne de Ramona est de loin le plus amusant, et le personnage du coloc gay de Scott a à son actif presque toutes les meilleures répliques comiques (il en laisse quand même une poignée à Scott, dont celle des jet-packs). Toutes leurs apparitions respectives positionnent ces deux personnages en première ligne du divertissement haut de gamme qu’est quand même Scott Pilgrim. Car s’il est superflu par rapport au comic, le film est tout à fait marquant dans le cadre du cinéma. C’est un de ces longs-métrages qui font avancer le genre blockbuster, en entérinant pour de bon le fait qu’aujourd’hui, avec la percée du numérique et des images de synthèse, un tel film doté d’un budget correct peut être le siège de toutes les folies visuelles imaginables.

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Marchant dans les traces des pionniers Sin city et Speed racer, Scott Pilgrim renchérit par rapport à eux en se plaçant dans un cadre plus réaliste. Il montre que tout en étant toujours tourné en prises de vue réelles avec des acteurs en chair et en os, un film peut désormais s’approprier n’importe quel code de bande dessinée ou de jeu vidéo et l’intégrer naturellement à sa mise en scène. Les possibilités en termes de découpage, de bouleversement soudain du cadre, de niveaux d’informations présents dans une même image, de variations de rythme du récit (les ellipses « flash » instituées par Wright comme la norme sont renversantes, et le mouvement inverse de retour en arrière lors de l’utilisation du continue n’est pas mal non plus) sont infinies. Scott Pilgrim en fait un superbe usage : quasiment chaque plan est une mine d’or. Et leur accumulation fait du film une mine de mines d’or, dévalisées à un train d’enfer et dont le contenu est donc à savourer à chaque fois au plus vite. Attachez vos ceintures, car Scott Pilgrim ne connait pas la pédale – ou plutôt le bouton, puisqu’on est dans un jeu vidéo – de frein.

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Publié dans blockbusters déviants

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